30 avril 2010

Le réveil de l’Asie au sein d’un monde multipolaire

Chine et Inde, acteurs phares d’une nouvelle géopolitique mondiale
NB: une version succincte de cet article est publiée dans le numéro de Mai du mensuel Le Spectacle du Monde.

« C’est uniquement lorsque la Chine et l’Inde se développeront que l’on pourra affirmer que le siècle de l’Asie est venu. Si la Chine et l’Inde renforcent leur coopération, l’unité de l’Asie, la stabilité et la prospérité seront au rendez-vous, le monde sera en paix et fera plus de progrès. »
Deng Xiaoping, cité par Sun Yuxi, Ambassadeur de Chine en Inde le 31 mars 2006, dans le People's Daily Online.


A vouloir rejeter l’Histoire, elle revient fatalement en pleine face. Quand au début des années 1990, Charles Krauthammer a popularisé la notion de « moment unipolaire » (1) - suivi, on s’en souvient, par Francis Fukuyama et sa théorie sur la fin de l’Histoire - c’était vite oublier que l’homme existait encore avec sa capacité à changer les choses du monde, l’ordre du monde. C’est ce qui est advenu, dans ce monde de l’après guerre froide, quand l’hégémon (américain) à perdu de sa superbe, dans cette éclosion d’acteurs géopolitiques jusqu’à lors étouffés dans les coalitions du monde bipolaire américano-soviétique.

Depuis la chute de l’URSS en 1991, nous sommes entrés dans une phase nouvelle dans les relations internationales, ce qui a pu faire accroire à certains que le temps de la paix perpétuelle, de la démocratie, des droits de l’homme et du libéralisme économique était arrivé. Très vite, nous nous sommes aperçus qu’il n’en était rien, que la marche du monde faisait éclore des forces régionales et nationales en dehors du monde occidental, en un mot que l’Histoire était toujours là, agissant de ses forces souterraines, souvent invisibles et irréfragables, que les civilisations n’étaient pas mortes, déployant dans le temps long - cher à Fernand Braudel - leurs tendances lourdes et fondamentales.

Ainsi, au sortir de la guerre froide, avons-nous vu les dragons du sud-est asiatiques s’emballer bien vite sur la route de la prospérité ; bientôt ce fut le tour de ce que l’on a appelé les pays émergeants ici et là et pas seulement en Asie. Mais, même à cette époque, le regard occidental était encore condescendant vis-à-vis de la plupart de ces pays ; puis, vint le temps d’une légère crainte (occidentale) face au développement rapide et spectaculaire de ces pays tout en bénéficiant des retombées issues de la production effrénées et à bas coût qui s’opérait au loin. Mais l’arrogance et la suffisance repris le dessus quand survint la crise financière - puis économique - de 1997 ; une crise foudroyant essentiellement les économies en plein essor de ces pays du sud-est asiatique. Mais le temps à passé. En moins de cinq ans, un grand nombre de ces pays se sont relevés - d’autres pas ou pas encore. Cependant, deux géants ont gardé de manière intangible le cap du développement, focalisant de plus en plus - et à force raison - les attentions : l’Inde et la Chine, l’éléphant et le dragon (2)…

Quand le Président Barack Obama a annoncé au sommet du G20 à Pittsburg que le G20 remplacera le G8, il reconnaissait implicitement que l’ordre mondial post seconde guerre mondiale avait vécu. Et c’’est un peu une billevesée aujourd’hui que de dire que l’Asie devient le centre des affaires du monde. Néanmoins, il faut regarder les faits et les apprécier en perspective - sans basculer dans un prospectivisme échevelé, tant la géopolitique « est un savoir segmentaire dont la première caractéristique est de s’interdire les prophéties », pour reprendre les termes de François Thual (3).

Un déplacement du centre de gravité géopolitique

De la même manière que l’on a pu parler du XXème siècle comme étant celui des Etats-Unis, le début du XXIème siècle peut être vu comme celui de la Chine et de l’Inde. Effectivement, la hiérarchie mondiale que nous connaissions depuis la fin de la seconde guerre mondiale et qui s’est surtout mise en place dans les années 60/70, la fameuse hiérarchie de la Triade Etat-Unis/Europe/Japon, est très fortement remise en question (4).

La montée en puissance de ces deux pays, et vraisemblablement d’autres comme le Brésil et même l’Indonésie, conduit immanquablement à une nouvelle donne dans les relations internationales, modifiant d’une manière définitive les institutions et les pratiques issues de la seconde guerre mondiale. Henry Kissinger constate ce glissement du centre de gravité des affaires internationales, de l’Atlantique au Pacifique et à l’Océan Indien ; un glissement qu’il qualifie tout simplement de révolution (5). Et paradoxalement, poursuit-il, cette redistribution de puissance s’opère vers une partie du monde où les nations conservent encore les caractéristiques des Etats traditionnels européens.

La Chine est dès à présent le troisième producteur de biens manufacturés au monde ; il va même dépasser le japon très prochainement. L’Inde de son coté, bien qu’en deçà de la Chine, recèle également déjà une potentialité économique considérable.

La demande croissante chinoise et indienne en matière d’énergie, amène ces deux pays à vouloir sécuriser de plus en plus l’accès à leurs fournisseurs. Ceci fait qu’ils passent d’acteurs régionaux au rang de puissances globales.

La politique énergétique extérieure de la Chine pourra être plus ou moins agressive par rapport aux autres grands pays consommateurs. Même si elle n’est pas agressive, elle bouleverse le jeu par sa masse et entraînera des effets « d’éviction ».

Leviers géopolitiques

En plus d’être un immense marché, la Chine possède un siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU et son arsenal nucléaire est reconnu par le Traité de non-prolifération. Elle fait à présent partie de l’Organisation Mondiale du Commerce, jouant un rôle très important. Elle possède une des premières armées du monde (6).

La Chine est de plus en plus présente à l’échelle régionale asiatique. Lors du Tsunami de décembre 2004, elle a déboursée des sommes très importantes pour l’aide aux pays sinistrés, une aide dont le volume est du jamais vu dans l’histoire de la Chine, avec l’équivalent du montant de l’aide de l’UE. Ceci est un signal fort de la volonté chinoise de s’affirmer sa prééminence sur la scène asiatique.

L’Océan Indien charrie plus de la moitié du commerce énergétique mondial et la Chine et l’Inde sont les deux plus gros marchés en développement du monde en matière d’énergie, c’est donc là que résident les enjeux géopolitiques futurs et même déjà actuels. Cette demande en énergie est un facteur majeur dans la modélisation de la politique étrangère et de défense de ces deux pays ; cela ne pourra aller qu’en se développant.

En 1994, la consommation totale de pétrole des pays asiatiques est devenue équivalent à celle des Etats-Unis. En 2004, la Chine dépassait le Japon. Et comme l’Asie ne dispose pas des ressources énergétiques suffisantes, ni diversifiées (7), à son développement, amenant des changements géopolitiques majeurs. Déjà, cette volonté de diversification se traduit aujourd’hui par l’intéressement des Chinois au Venezuela, au Gabon ou encore au Congo, et tentent d’orienter une partie du pétrole russe vers leur pays.

Suite à la dernière crise économique mondiale, l’on a pu observer que la Chine et l’Inde avaient bien résisté. Les relations économiques entre les deux pays sont excellentes. Toutefois, ces relations économiques ne se reflètent pas encore au niveau politique. Le déficit de confiance entre les deux pays est à présent l’obstacle principal à une mutuelle coopération ; l’épine pakistanaise (Pékin soutient officiellement Islamabad (8)) rend encore impossible un authentique et total rapprochement entre la Chine et l’Inde.

Aujourd’hui, la Chine et l’Inde sont devenus les plus gros utilisateurs de téléphones portables et d’ordinateurs. Cependant les programmes qu’ils utilisent sont américains. Ensemble, Inde et Chine peuvent mettre un terme à ce monopole américain dans le domaine des logiciels ; c’est un axe de coopération qui est déjà évoqué par les deux pays.

Manifestement, la Chine et l’Inde sont amenés à se rencontrer de plus en plus dans l’Océan Indien ; et, de l’attitude qu’ils auront l’un par rapport à l’autre, se décidera la stabilité régionale et mondiale. La Chine, qui se développe plus rapidement que l’Inde, « manifeste une volonté de puissance plus déterminée (9) » ; on observe effectivement que « la Chine opère un retour important à la maritimité (10) ». Cela se manifeste, entre autre, par le fameux « collier de perles chinois » tout autour de l’Océan Indien.

Le collier de perles chinois des mers chaudes.

La Chine, depuis l’ouverture de 1978 et la libéralisation de l’économie de Deng Xiaoping, s’est concentrée sur sa croissance économique, en faisant le pari de la durée. En effet, les Chinois considèrent qu’ils ont le temps avec eux. De plus, la conscience de la supériorité de la civilisation chinoise est bien établie ; cela leur donne comme une sorte de sérénité. « Rome et la Chine présentent des caractéristiques similaires, notamment, d’une part, des structures économiques et politiques très sophistiquées et, d’autre part, une reconnaissance, largement admise, de la supériorité culturelle du centre, assurant cohésion et légitimité. (11)» En Chine, ce sont les Hans qui maintiennent cette cohésion depuis des millénaires. La civilisation chinoise, s’étant étendue « à partir de la base de peuplement des Hans, grâce à la solidité de sa structure étatique. (12)»

Des atouts chinois et indiens

En 2025, près des deux tiers de la population mondiale vivra en Asie. A la même date, la production mondiale aura doublé (par rapport à 2005) et la Triade USA-UE-Japon aura cessé de dominer le monde économiquement. Parallèlement, le groupe constitué de la Chine, de l’Inde et de la Corée pèsera alors aussi fort que celui de l’UE, mais l’UE ne sera plus toutefois le premier exportateur mondial.

La Chine est actuellement le plus grand créancier des Etats-Unis avec deux mille milliards de dollar, ce qui fait d’elle le plus grand actionnaire de l’économie américaine et, consécutivement, de l’économie mondiale. Chaque année, l’écart entre la Chine, les Etats-Unis et le Japon diminue. Dans moins de 30 ans, le PNB chinois dépassera le PNB américain, même si par habitant, il n’en représentera seulement que le quart.

Certains analystes tempèrent néanmoins ce formidable essor, disant qu’il « est loin d’être certain que la Chine parvienne à maintenir, pendant les vingt ans qui viennent, ses taux de croissance spectaculaires. (13) » Néanmoins, en termes de poids économique dans le système mondial, la Chine dépassera les Etats-Unis à l’horizon 2020.

L’Inde, de son côté, a pris son essor plus tardivement que la Chine, et n’a pas atteint le même poids économique. Son développement, son libéralisme économique, ont démarré dans les années 1980, mais ce sont surtout les réformes économiques entreprises par le Minuistre des Finances indien Manmohan Singh (14), à partir de 1991, qui ont propulsé l’Inde au rang des pays se développant les plus vite au monde.

La force de l’Inde réside dans le fait que c’est un Etat de Droit similaire à celui des pays occidentaux, c’est un état stable. Il est un membre ancien du GATT et de l’OMS. Si, tout comme la Chine, l’Inde sait attirer les investisseurs étrangers, elle favorise cependant davantage les entrepreneurs locaux. De plus, l’Inde a de nombreuses entreprises privées étrangères à haute valeur ajoutée sur son sol (Infosys, Ranbaxy, Bajaj Auto, Mahindra, etc.) et elle a su développer une Silicone Valley indienne (Bangalore). L’Inde a, par ailleurs, une des quatre armées des plus puissantes du monde.

Certes l’Inde ne bénéficie pas totalement encore, contrairement à la Chine, de la reconnaissance mondiale de sa puissance. Cependant elle cherche à y remédier. Le fait qu’elle cherche à avoir un siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU est un bon exemple. De même sa présence régulière comme invité au G8. On observe, par ailleurs, que l’Inde puissance d’Asie du Sud, se transforme aujourd’hui en une puissance asiatique et qu’elle a des ambitions mondiales. La population indienne en âge de travailler continuera à augmenter jusqu’à l’horizon 2020 (contrairement à la Chine qui a des problèmes démographiques indéniables (15)).

Les faiblesses de l’Inde résident, entre autre, dans son conflit latent (il ne le fut pas toujours d’ailleurs) avec son voisin pakistanais. Elle est certes un partenaire de l’ASEAN et membre de l’East Asian summit mais ses liens institutionnels avec l’Asie orientale et du Sud-Est sont minimes ; l’Inde n’est pas encore un participant à part entière sur la scène régionale asiatique.

Il existe des facteurs de convergence entre l’Inde et la Chine, et ceci ne peut qu’inquiéter les américains. Indiens et Chinois sont d’accord pour défendre ensemble l’idée d’un monde multipolaire, pour affirmer le respect du droit international et donc de la souveraineté des états, pour refuser un « leadership » mondial américain. D’ores et déjà, depuis 2005, les deux pays ont opéré un rapprochement militaire et effectuent des manœuvres communes (16).

Les Etats-Unis vs Chine

« En Asie, deux types d’ajustements définiront la diplomatie du XXIème siècle : les relations entre les grandes puissances asiatiques (Chine, Inde, Japon et probablement l’Indonésie) et comment les Etats-Unis et la Chine interagiront ensemble. (17) »

« L’Eurasie demeure le seul théâtre sur lequel un rival potentiel de l’Amérique pourrait éventuellement apparaître.(18) » Et sur ce théâtre, à partir des années 1990, on a vu apparaître dans la littérature stratégique et géopolitique américaine, de manière centrale, la préoccupation de la Chine. La plupart des Think tanks américains (Rand, Harvard, Brookings, etc.) fourmillent de travaux en ce sens, tant la Chine apparaît bien comme le premier défi à leur suprématie mondiale. Cependant, si la Chine est sans conteste un rival, elle n’en n’est pas pour autant un ennemi inévitable.

Outre ceux de la diaspora, les chinois sont présents et actifs sur tous les continents (Afrique, Amérique Latine, Moyen-Orient). En conséquence, de nouveaux rapports géopolitiques naissent ou vont advenir, modifiant totalement l’ordre du monde. Aujourd’hui, où il est de plus en plus difficile de séparer l’économique du stratégique, la Chine apparaît comme le rival à la fois économique et militaire des Etats-Unis.

Quand une puissance nouvelle apparait et que décline la puissance de celui qui dirigeait jusqu’à lors, une rivalité stratégique s’ensuit logiquement et un affrontement – pouvant conduit jusqu’à la guerre – devient inévitable. C’est ce qui s’est passé en Europe entre 1870 et 1903, entre la Grande Bretagne et l’Allemagne (la Mer contre la Terre), conduisant au premier conflit mondial. Mais toutes ces transitions entres puissances ne se terminent pas nécessairement par une guerre. Entre 1918 et 1945, la Grande Bretagne a ainsi passé le relai aux Etats-Unis, sans qu’il y ait conflit entre les deux puissances. De même, entre 1945 et les années 1990, le Japon s’est grandement développé économiquement au point d’inquiéter quelque peu les Etats-Unis sans que jamais Tokyo ne remette en cause l’ordre mondial existant.

Le Japon est l’allié des Etats-Unis depuis 1945, mais le développement de puissance chinois peut perturber les termes de cette alliance. Zbigniev Brzezinski précise que « les Etats-Unis doivent se prémunir contre l’éventualité d’un développement de l’axe sino-japonais (19) ». Et le membre de la commission trilatérale et ex-conseiller du Président des États-Unis Jimmy Carter de poursuivre : « un tel axe déstabiliserait la région et provoquerait le désengagement des Etats-Unis, subordonnant la Corée et Taïwan à la Chine, mettant le Japon à la merci de cette dernière. (20)»

Mais ce que les stratèges américains craignent surtout, c’est que l’interdépendance entre les pays exportateurs de pétrole du Moyen-Orient et la Chine ne favorise des rapprochements politiques. Pour prévenir une telle suprématie chinoise, les américains ont mis en place une stratégie s’articulant sur différents volets : le contrôle de la dépendance énergétique chinoise, bien sûr ; mais aussi, l’encerclement de Pékin par un développement des relations américaines avec des pays limitrophes de la Chine (une sorte de ceinture pro-américaine), d’une part, et la refondation d’une sorte de Moyen-Orient orienté vers Washington, d’autre part ; puis, le désir de rendre plus étroites les relations entre les Etats-Unis et l’Inde ; enfin, la volonté de neutraliser la capacité de dissuasion chinois par un bouclier anti-missile.

Quoiqu’il en soit, le moment unipolaire américain va inévitablement arriver. De la façon dont les Etats-Unis vont réagir à cette montée chinoise, en découlera le sort du monde, voire la paix mondiale. Et d’aucun observateur américain d’avancer que si l’affrontement du 21ème siècle se faisait entre les Etats-Unis et la Chine, cette dernière aura l’avantage ; par contre, si cet affrontement se faisait entre la Chine et un système occidental revisité, l’Ouest triompherait. Cependant, cette dernière option ne diffère en rien de la situation présente : les Etats-Unis restant le « pays phare » (21) du monde occidental.

La Chine renversera-t-elle l’ordre existant ou en fera-t-elle partie ?

« Le retour d’une Chine sûre d’elle-même (…) est certainement (…) l’un des facteurs géopolitiques les plus importants pour le 21ème siècle. (22) »

La montée de la Chine et de l’Inde renforcera déjà à moyen terme le rôle des nations dans les relations internationales, donnant, peut-être, un exemple à suivre aux pays de la vielle Europe. Les états resteront encore des acteurs géopolitiques majeurs, incontournables et, parallèlement, nous assisterons à un réajustement au sein des organisations internationales ceci à partir du poids géopolitique qu’auront atteint ces états. Ces puissances nouvelles feront alors entendre et valoir leur point de vue respectif.

Il en résultera une compétition, des défis nouveaux, « un monde que nous n’avons jamais encore vu (23) », en un mot, une nouvelle donne géopolitique. En effet, en prenant conscience du poids qu’elle représente, la Chine essayera naturellement d’utiliser son influence grandissante pour refonder les règles et les institutions du système international à l’aune de ses intérêts.

La Chine a sans doute la capacité de se hisser à la tête du monde mais comme le dit Aymeric Chauprade, cependant « elle n’a pas de programme de transformation des peuples, ni de projet universaliste, du moins à l’heure actuelle. » En cela elle diffère de l’hégémon américain. Ce que l’on a pu constater jusqu’à présent, c’est que la Chine joue parfaitement le jeu des instances internationales et elle ne les remet pas en cause. Elle ne menace pas l’ordre du monde, elle cherche juste à faire valoir ses intérêts, ce qui est parfaitement légitime. Pékin a déjà remporté des victoires, comme sur les réformes donnant plus de place et une voix plus importante au sein du FMI non seulement à la Chine mais aussi au Mexique, à la Corée du Sud et à la Turquie (24).

Ce que l’on observe aussi, c’est que la Chine mène déjà son commerce avec l’Inde, la Russie et le Brésil dans les propres devises de ses partenaires. De plus, avec la proposition du Gouverneur de la Banque Centrale chinoise de créer graduellement une unité de réserve « alternative », se dessine la question de la suprématie du Dollar dans les transactions mondiales.

Dans cette transformation du monde, la Chine et l’Inde ne seront pas les seuls à grimper dans l’échelle de la puissance géopolitique ; d’autres pays comme la Russie (25), le Brésil et vraisemblablement l’Indonésie seront de la partie. Ce dernier pays, par exemple, qui a déjà depuis quelques années un taux de croissance de 6 à 7%, va voir sa population, avant dix ans, passer de 226 à 250 millions d’habitants. De plus, compte-tenu de ses immenses ressources, l’Indonésie est potentiellement un des acteurs géopolitique majeurs des décennies à venir.

Comme le rapporte une étude (26) sur les BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), aux alentours de 2050, les économies groupées de ces pays seront plus grandes que celles des pays du G6 à son origine (Allemagne, France, Italie, Japon, Grande Bretagne et Etats-Unis).

L’Asie du Sud-Est bénéficiera d’investissement de plus en plus important de la Chine. Alors qu’il y avait des rivalités importantes entre la Chine et la périphérie du Sud-Est asiatique, ces dernières années la Chine et l’ASEAN se sont rapprochées fortement. L’attractivité semble l’emporter sur les dynamiques de rivalité, d’affrontement. Il est clairement annoncé aujourd’hui (27) que le développement des relations entre l’ASEAN d’une part et la Chine et l’Inde d’autre part, « sera un jeu gagnant-gagnant, toutes les économies en bénéficiant ». Parallèlement, des changements se feront de plus en plus sentir dans les relations qu’entretient l’ASEAN avec les Etats-Unis, le Japon et les autres puissances.

L’ASEAN en tant que communauté veut parvenir à un équilibre dans ses rapports avec la Chine et l’Inde. Cette organisation souhaite d’ailleurs parvenir à la création d’une Communauté Economique de l’ASEAN (AEC) à l’horizon 2020.

Quant au Japon, il devra définir, dans un proche avenir, son attitude vis-à-vis de la Chine, son partenaire économique numéro un : agir contre ou avec elle. Un choix dans lequel les américains intervenir nécessairement, avec les implications stratégiques que l’on peut imaginer.

Un autre pays sera bientôt touché par cette montée chinoise : le Pakistan. En effet, Islamabad va se retrouver très bientôt à la croisée des chemins, devant opter soit pour la Chine avec laquelle il est en transaction économique et même stratégique ou les Etats-Unis, son allié traditionnel de la guerre froide. Le grand écart ne pouvant plus durer, Islamabad choisira plus vraisemblablement Pékin que Washington.

Incertitudes géopolitiques

La montée en puissance de la Chine et de l’Inde ne peut être observée de façon neutre. Les Etats-Unis réagiront d’une manière ou d’une autre. Trois « modèles » (28) apparaissent devant les changements en cours et ce déplacement du centre gravité des affaires mondiales.

Le premier pouvant être qualifié de « réaliste classique », développé par Nicolas Machiavel dans ses Discours sur la première décade de Tite-Live. Machiavel avançait que lorsqu’un état est confronté à un tel défi, les régimes prospères n’ont empruntée qu’une seule voie, et cette voie est… la guerre préventive.

Le second est le modèle (réaliste conventionnel), est proche de celui de George Kennan et qui fut mis en place durant la guerre froide. C’est la stratégie du containment global. Il consiste à ne pas attaquer son adversaire, à ne pas opérer un travail de sape à son encontre car cela se révèlerait trop coûteux. A la place, il s’agit de créer un rideau de fer pour empêcher l’adversaire de vous perturber et, ceci, de « toutes les manières possibles ».

Le dernier modèle de réponse dans ce changement de gravité des affaires du monde est le modèle internationaliste libéral ; c’est le modèle kantien, développé plus récemment par Norman Angell au tout début du XXème siècle, lequel consiste à démocratiser les pouvoirs émergeants. Selon les inspirateurs de ce modèle, la démocratie assure la création d’une union pacifique et une absence de conflit. Il s’agit en fait de développer l’interdépendance économique des puissances émergeantes car cette interdépendance développe le coût d’un conflit éventuel au point où la guerre comme option ne peut plus être envisagée.

Toutefois, compte tenu de la multiplicité des antagonismes, des acteurs, des situations, aucun de ces trois modèles ne se manifestera de manière exclusive et pure ; c’est bien plutôt une réponse mêlant alternativement et/ou conjointement les différents éléments des trois modèles qui verra vraisemblablement le jour durant la première moitié du XXIème siècle ; mais le monde sera néanmoins autre, tout autre que celui dans lequel nous vivons. Par ailleurs, le fait qu’il n’y aura aucune réponse-modèle pure, fera que les dynamiques géopolitiques resteront bien vivantes, vivaces, ceci dans un monde immanquablement multipolaire.

Le tout étant de savoir si cela relève d’une chance pour nous que d’être les témoins de ces changements, puisque cela se déroule sans que les dirigeants européens - et français en particulier - ne semblent avoir la volonté d’être des acteurs de ce jeu mais plutôt des sujets. Dans ce dernier cas, si se poursuivait cette inaction européenne, est arrivé « ce qui de toute façon devait advenir et notre malheur a été de naître à ce moment où devait se produire un tel désastre » (29).


Notes :

1) Dans sa conférence du 18 septembre 1990 au Henry M. Jackson Memorial et peu après dans son essai paru dans Foreign Affairs, Vol. 70, No. 1, America and the World 1990/91 (1990/1991), pp. 23-33.
2) Pour reprendre le titre de l’ouvrage de Robyn Meredith, The Elephant and the Dragon : The Rise of India and China and What It Means for All of Us publié chez W. W. Norton (2007).
3) Géopolitique des conflits identitaires. Editions Ellipses (1995); 3ème partie, chapitre XX, p.169.
4) Cf. Aymeric Chauprade, conférence prononcée le 24 mars 2005, à l’Hôtel national des Invalides au profit du Trinômes de l’Académie de Paris.
5) The real debate we need, in Khaleej Times du 14 avril 2008.
6) Ceci est à tempérer car demeure la question de l’obsolescence technique du matériel utilisé par l’Armée Rouge.
7) Pour l’ensemble de l’Asie, 70% des importations viennent du Moyen-Orient et les projections à 2015 indiquent qu’il représentera alors 90% de leurs importations.
8) Officiellement car Pékin a révisé sa posture diplomatique de soutien indéfectible aux agissements pakistanais.
9) Ashley J. Tellis, dans son chapitre India in Asian Geopolitics in Rising India, p.122 in Friends and Foes. Essays in honnour of Prof. M.L. Sondhi; Prakash Nanda Editions (2007).
10) Aymeric Chauprade et François Thual, Dictionnaire de géopolitique, chapitre Chine ; Editions Ellipses (1999).
11) Zbigniev Brzezinski, Le Grand échiquier, p.41 ; Bayard Editions (1997).
12) Aymeric Chauprade et François Thual, Op. cit.
13) Zbigniev Brzezinski, Op. cit. p.207.
14) Devenu en 2004 Premier Ministre.
15) Ceci à cause de la désastreuse politique de l’enfant unique. Près de 400 millions de chinois auront plus de 65 ans en 2020.
16) Alors qu’en 1962, les deux pays se faisaient la guerre pour des litiges frontaliers.
17) Henry Kissinger, The real debate we need, in Khaleej Times du 14 avril 2008.
18) Zbigniev Brzezinski, Op. cit. p.67.
19) Zbigniev Brzezinski, Op. cit. p.85.
20) Zbigniev Brzezinski, Op. cit. p.235.
21) Pour reprendre une expression de Samuel P. Huntington.
22) Aymeric Chauprade et François Thual, Op. cit.
23) Ashley J. Tellis, Op. cit. p.110.
24) Réunion du FMI à Singapour en Septembre 2006.
25) Toutefois, un facteur crucial vient grever la Russie : la chute de sa population active d’ici dix ans.
26) Goldman Sachs Report, Cf. Foreign Affairs, Janvier/Février 2008.
27) Ce sont les termes même du rapport spécial consécutif au séminaire « East Asia’s New Stage of Economic Integration » de l’Organisation du commerce extérieur du Japon (JETRO) qui s’est tenu le 26 juin 2006.
28) Ashley J. Tellis, Op. cit.
29) François Guichardin, Avertissements politiques 189, p.125 ; Editions du Cerf (1988)

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