25 octobre 2011

Un peu de justice pour les Papous d’Indonésie...

Grasberg, Province de Papua, Département de Mimika, District de Tembagapura (Indonésie orientale). La plus grande mine d’or et de cuivre du monde. Il y a quatre mois, 8 000 ouvriers de la mine, sur les 11 000 employés, se sont mis en grève pour de meilleurs salaires. Une demande d’équité eu égard aux salaires octroyés par leur employeur dans d’autres mines situées dans d’autres pays du monde (Pérou, Chili, Bolivie, République Démocratique du Congo). Mais PT Freeport Indonesia (1) ne plie pas ; les Papous non plus. C’est l’impasse ; mais aussi la violence, tant les racines de ce tumulte sont en fait nombreuses...
Vue sur une partie de la mine de Grasberg.
Pas moins de douze personnes ont été tuées ces deux dernières semaines dans la province. Six personnes l’ont été suite à une répression policière pendant une manifestation pro-indépendance ; trois mineurs travaillant pour Freeport l’ont été au cours d’embuscade tendue par des tireurs inconnus; deux autres mineurs, quant à eux, ont été tués dans un affrontement avec la police ; enfin, le chef de la police du sous-district de Mulia Puncak Jaya, Dominggus Oktavianus Awes, a été abattu froidement d'une balle dans la tête par des assaillants inconnus

Plus particulièrement, le 10 octobre dernier, la Police indonésienne tirait sur les manifestants, tuant un employé de la mine, Petrus Ayamiseba. Une action de force très discutable, compte-tenu du fait que le droit de grève est reconnu en Indonésie et que celui-ci s’exerçait à Tembagapura en toute légalité ; les forces de l’ordre n’étaient aucunement en droit de faire usage de leurs armes à feu. Le mot d’ordre des grévistes depuis le 4 juillet 2011 est simple : les milliers de manifestants réclament toujours la même chose, à savoir une augmentation substantielle de leur salaire (2). Une exigence compréhensible, quand on sait que les employés de la mine de Grasberg sont les moins bien payés des salariés du groupe Freeport à travers le monde.
Mine de Grasberg, vue satellitaire (Google map).
Selon un rapport établi par l’évêque catholique de Jayapura, Munninghoff, la question des salaries n’est qu’un des éléments qui concourent à l’exaspération des Papous. « Violences et morts sont rampants depuis 1995 », date de la nouvelle concession (3) de la mine à Freeport-McMoRan, précise l’évêque (4). Si en 2007, des mouvements de revendication avaient été neutralisés autour de la mine de Grasberg, par différents artifices et actions ponctuelles, aujourd’hui la coupe semble pleine, les Papous ne veulent plus lâcher quoi que ce soit ; ils exigent une satisfaction à leur demande d’augmentation de salaire, souhaitant être payés davantage que les 2,10 ou 3,50 dollars l’heure. Le mouvement engagé par les Papous entame sérieusement les revenus de la société Freeport ; il est établi que chaque jour de grève lui coûte au minimum 20 millions de dollar (5). Par là-même, l’Etat indonésien perd de l’argent avec ces grèves à répétition (6). Aucune issue ne semblant poindre à l’horizon, le temps qui passe ne favorise en rien les intérêts des uns et des autres ; bien au contraire.
La Papouasie indonésienne (Cliquez pour agrandir)
Le contexte géopolitique est une donnée incontournable pour saisir l’ensemble du problème. En un premier lieu, les Papous n’appartiennent pas au même groupe ethnolinguistique que la majorité des indonésiens ; ils appartiennent aux austro-mélanésiens, alors que leurs compatriotes sont essentiellement issus du groupe indo-malais. Sur le plan religieux, les Papous sont majoritairement animistes ou chrétiens (méthodistes, évangélistes ou catholiques), contrastant avec les 87% de musulmans qui composent l’Indonésie. Un clivage ethnique, linguistique, culturel, religieux les sépare donc de leurs compatriotes. Par ailleurs, dernière province à avoir intégré la République indonésienne (7), la Papouasie occidentale compte plusieurs dizaines d’ethnies papoues (8), elles mêmes subdivisées en tribus (elles sont au nombre de 312), souvent peu en symbiose entre elles. Parmi celles-ci, les Amungme, qui comptent parmi les plus nombreux ouvriers de la mine de Grasberg. Et, s’ils occupent tous les emplois subalternes, les postes de direction et d’encadrement de la société par contre sont tenus soit par des étrangers (américains en majorité), soit par des personnes issues des autres ethnies de l’archipel indonésien (de Java, Sumatra, de Célèbes, etc.) ; les Amungme travaillant à Grasberg ont peu de perspective professionnelle, ne pouvant quasiment pas atteindre le statut de contremaître.
 
Des papous lors de la manifestation du 10 octobre 2011.
Depuis le rattachement à l’Indonésie - contesté toujours par certains - les Papous indonésiens n’ont pas bénéficié des mêmes traitements que leurs compatriotes des autres îles de l’archipel. Parents pauvres de la République indonésienne et de ses années de développement, considérés par beaucoup d’indonésiens comme des citoyens de seconde zone, voire tout bonnement comme des « sauvages », souvent victimes de racisme, les Papous voient différentes statistiques économiques et de développement confirmer cet état de déréliction par rapport au reste de l’Indonésie (taux d’alphabétisation en dessous de la moyenne nationale ; niveau vie se situant très en dessous du seuil de pauvreté ; indice de développement de leurs deux provinces extrêmement bas ; développement de maladies infectieuses comme la malaria, la tuberculose, le SIDA ; etc.). Mais rien, depuis 1963, n’a vraiment changé, hormis un statut d’autonomie spéciale acquis en 2001 ; malgré cela, à ce jour, les Papous n’ont pas entamé la même courbe de développement que leurs compatriotes.
Un Amungme de Grasberg.
Néanmoins, cette mine de Grasberg produit de très larges bénéfices, lesquels (taxes et royalties) partent en quasi-totalité vers Jakarta, la capitale indonésienne, et bien sûr à Phoenix en Arizona (Etats-Unis). Cette autonomie spéciale (OTSUS) aurait dû apporter - sur le papier du moins - des bénéfices substantiels à la Province ; mais l’on cherche en vain depuis dix ans ce qu’ils sont devenus, et où ils ont bien pu atterrir. Par delà ces querelles, concrètement donc, il y a le statut et le salaire des ouvriers de la mine, des ouvriers sans qualifications majeures ; à la mine, les Amungme qui peinent à la tâche, semblent parfois plus proches de forçats que d’ouvriers salariés.  

A ce problème de salaire, s’ajoute les atteintes aux droits élémentaires de l’Homme, la question de la protection des terres ancestrales et sacrées des Amungme. En effet, la mine géante détruit progressivement ce territoire (c’est une mine à ciel ouvert) et, de plus, les rejets de la mine (souvent toxiques) polluent et défigurent grandement et inexorablement l’environnement alentour. Pour apaiser les tensions, PT Freeport s’est bien lancé dans la mode du CSR (Corporate Social Responsabilities) mais, comme on le sait, il ne s’agit là que de remèdes davantage cosmétiques que curatifs, ou même préventifs, contre les dégradations diverses (9) qui s’opèrent sans discontinuer et à une échelle gigantesque dans cette région de Papouasie.

N’ayant pas voix au chapitre, car souffrant d’un déficit de représentativité politique, n’ayant aucune unité fonctionnelle, les Papous ne peuvent se faire entendre (tant à Jakarta que du reste du monde) et faire valoir leur point de vue, souvent légitime. Ainsi ces Papous, en tout cas, un certains nombre d’entre eux, sont-ils exploités, sans voix et sans défense. A cela, il faut ajouter l’attitude souvent violente de l’Armée indonésienne à leur égard ; notons ici que ces unités militaires indonésiennes sont rétribuées par trois sources : l’Etat, la Province mais également par Freeport, officiellement pour « assurer la sécurité du site de la mine », compte tenu de l’activité de guérilla menée dans la province par l’OPM, le mouvement autonomiste papou (10). Il y a 14 842 militaires pour 3 661 000 habitants en Papouasie (11) ; soit un taux de soldat par habitant de 1 pour 246, bien supérieur à celui relevé dans le reste du territoire indonésien, à savoir 1 pour 594. L’armée nationale indonésienne (TNI) semble, dans ces actions contre les papous, dépasser le cadre de ses missions de défense du territoire, même s’il existe effectivement une activité sécessionniste armée. De surcroit, l’attitude du gouvernement indonésien est plus que discrète au sujet de cette iniquité dont souffrent depuis des années les membres de ces tribus papoues concernées, pourtant citoyens indonésiens de plein droit. Depuis le début de la grève à Freeport, en Juillet, Jakarta est restée bien silencieuse ; les derniers événements en date n’ont pas modifié cet atermoiement.
Un groupe armé de l'OPM, le mouvement indépendantiste papou.
Les Papous ne sont pas nombreux sur leurs territoires ancestraux, et ils subissent, en plus, depuis plusieurs dizaines d’années maintenant, une politique de transmigration (12) ; ainsi pourraient-ils bientôt se trouver en minorité sur leurs propres terres (13). A Jayapura, la capitale de la province de Papua, les non-papous sont nombreux et ont un train de vie incommensurablement supérieur à celui des autochtones ; non seulement le contraste est flagrant, mais il s’accroit. Le ressentiment papou également.
L'usage du drapeau indépendantiste (Morning Star) est strictement interdit par la loi indonésienne.
Le gouvernement indonésien actuel, ou celui qui lui succèdera en 2014, se grandirait à régler cette question papoue. Peu de choses suffirait à cela : mettre en œuvre une politique d’équité dans la redistribution des richesses ; respecter, autant que faire se peut, le mode de vie traditionnel papou ;  défendre l’intérêt des Papous - qui sont des ressortissants indonésiens à part entière -  face aux grandes compagnies industrielles et minières étrangères ; mettre fin à aux mauvais traitements et à la discrimination des Papous par les forces de l’ordre et l’administration indonésienne en générale. Seulement, les élites de Jakarta ne se préoccupent pas du sort des Papous ou du peuple en général, ne cherchant dans leurs stratégies politiques - quand elles en ont une… - que la satisfaction de leurs intérêts propres. Ces élites, pour être respectées, devraient retrouver le sens de l’intérêt général.
Garuda Pancasila sur les couleurs indonésiennes.
Le gouvernement de Jakarta devrait prendre conscience du fait que c’est en faisant respecter la dignité des Papous (face à une société comme Freeport-McMoRan) qu’il se fera respecter lui-même, tant par ses administrés que par les Nations et les grands groupes étrangers.

Si rien n’est fait pour améliorer la situation des papous indonésiens, il ne serait pas étonnant dans un avenir proche, si cette question s’internationalisait. Certains acteurs étrangers non-étatiques pourraient, par exemple, alimenter le conflit en fournissant des armes à la rébellion, voyant une issue favorable à leurs "affaires" dans une Papouasie indépendante ; par ailleurs, les différentes ONG très actives dans la province - souvent anglo-saxonnes (australiennes, évangélistes américaines) - participent à cette surenchère, envenimant le conflit.

Notes :
(1) PT Freeport Indonesia est détenue à 90,64% par la société américaine Freeport-McMoRan Copper & Gold.
(2) Les grévistes exigent davantage que les 22% promis par la direction sur deux ans. Il est à noter qu’au même moment, dans les autres mines du groupe Freeport-McMoRan, que ce soit au Chili, en Bolivie ou au Pérou, des grèves ont également lieu, gênant considérablement les activités du consortium minier.
(3) Freeport-McMoRan opère dans cette région en fait depuis 1967, date de la première concession.
(4) Cf. http://www.utwatch.org/corporations/freeportfiles/broeck.text
(5) Ce sont les chiffres donnés par l’agence de presse indonésienne Antara (18 Sept. 2011). Pour sa part, The Jakarta Globe (du Sept.15, 2011) avance d’autres chiffres, plus importants : « The Phoenix-based company lost production of 4 million pounds of copper and 7.5 ounces of gold per day, analysts say, or about 30 million US dollar daily ».
(6) La République Indonésienne touche 3% des profits récoltés par Freeport.
(7) C’est en 1969, suite à un referendum (« Acte de choix libre », en Indonésien Penentuan Pendapat Rakyat, ou PEPERA), que le rattachement eu lieu. D’aucuns contestent toujours ce rattachement, au titre que seuls les chefs de tribus ont voté au cours de ce référendum et non l’ensemble des Papous. Un argument qui manque de solidité toutefois, compte tenu de la structure traditionnelle de la société papoue ; en effet, ces chefs sont les portes parole reconnus et incontestés de leur tribu respective.
(8) Très disparates les unes des autres, les tribus papoues ont toujours eu du mal à se fédérer. A titre d’exemple, le mouvement autonomiste Papou d’Indonésie, l’OPM (Organisasi Papua Merdeka) utilise pour se nommer - paradoxalement - la langue Indonésienne nationale (celle du supposé occupant) et non un dialecte papou… Cette disparité culturelle, linguistique, fait qu’il n’y a pas d’unité papoue, pas de dynamique politique papoue. Il n’en demeure pas moins qu’il existe bel et bien, depuis plusieurs dizaines d’années en Papouasie indonésienne, un conflit de faible intensité.
(9) Acculturation, dégradation du mode de vie traditionnel, de l’environnement naturel (déforestation), de la structure sociétale papoue elle-même.
(10) La question de l’allégeance des soldats indonésiens en Papouasie est posée ; agissant comme ils le font envers les Papous, les militaires servent-ils bien les intérêts du peuple indonésiens ou bien ceux d’une compagnie minière. L’armée nationale indonésienne, la TNI (Tentara Nasional Indonesia) est née « armée populaire », ceci  au temps de la Revolusi (la guerre contre les Japonais et contre les Anglo-Hollandais) ; il serait temps que cette institution s’en souvienne. Il serait opportun que le semangat (cet état d’esprit traditionnel, ancestral et guerrier) ne soit pas qu’un vain mot au sein des armées, mais bien ce qu’il doit être, à savoir cette étincelle du moment fondateur de l’institution militaire et du sentiment national, ce mouvement premier qui commence et commande la marche des nations.
(11) Dont 13 000 de l’armée de Terre (TNI-AD), 1 272 de la Marine (TNI-AL) et 570 de l’armée de l’Air (TNI-AU).
(12) Mouvement de population des îles indonésiennes les plus peuplées (Java, Sulawesi, Madura) vers les moins peuplées (Kalimantan, Sumatra, Papouasie indonésienne). C’est une politique qui fut mise en œuvre par l’ancienne puissance coloniale (la Hollande) puis poursuivie sous l’ère Sukarno et Suharto. Officiellement abolie, ces mouvements internes de population s’effectuent toujours néanmoins, mais à titre individuel.
(13)  C'en est fait, selon un rapport établi par le LIPI research team (2008). Cf. Papua Road Map ;  Negotiating the Past, Improving the Present and Securing the Future ; Short version, pp.11 et 12. Ce document nous dit qu'en 2005, la population immigrée était estimée à 41 % de la population de Papouasie et qu'elle devait passer à 53,5 % en 2011. En 1959, elle était de 2% ; en 1971, de 4% ; et en 2000, de 35%.

Iconographie :
Mine de Grasberg : http://faculty.kutztown.edu/friehauf/indonesia/grasberg/grasberg_mine_08.jpg
Manifestation papoue : (Tjahjo Eranius/AFP)
http://www.la-croix.com/Actualite/S-informer/Monde/En-Indonesie-les-papous-luttent-contre-la-multinationale-Freeport-_NG_-2011-10-18-724630#
Membre de l'OPM branche armée : http://2.bp.blogspot.com/_nvZG1UQzHzU/TCrfuGxxZbI/AAAAAAAAAgo/LL88jMYWkeA/s1600/WEST+PAPUA+ARMY.jpg
Morning Star rally : http://www.asia-pacific-action.org/node/206
Papou amungme de Grasberg : http://faculty.kutztown.edu/friehauf/indonesia/people/ertsberg_people_20.jpg

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