17 décembre 2008

Corporate Social Responsibilities (ou CSR) en Indonésie.

(Avril 2008).

Un terme entendu souvent en Indonésie, à compter de 2007 notamment. Il s’agit de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Officiellement, l'approche RSE permet de mettre en œuvre, entre autres, de nouvelles régulations et une meilleure gouvernance d'entreprise, que l'entreprise soit grande, moyenne ou petite, dans les pays développés, comme dans les pays en développement. La RSE, toujours officiellement, concerne l'intégration volontaire par les entreprises de leur rôle social, environnemental, et économique.

En clair, une entreprise participe volontairement au bien public, par le biais de financement et d’aides de toutes sortes à des associations, des groupes sociaux, des organisations diverses locales ; l’entreprise, consciente de ses « devoirs sociétaux » y contribue en tant que créateur de richesse et détenteur de fonds.

L’entreprise, en fin de compte, achète plutôt avant toute chose la paix sociale. Ainsi financera-t-elle un club de football local (T-Shirts, ballons, publicité, etc.), fera-telle à ses frais asphalter une route passant non loin devant ses locaux et utilisée par la population environnante, donnera-t-elle de l’argent à une mosquée située dans son périmètre pour refaire la toiture ou la peinture, participera-t-elle financièrement au budget des écoles du district ou encore matériellement, etc.

Le problème est que les sociétés concourant à la CSR, paient déjà et des taxes et des contributions. Taxes à l’Etat central et contributions aux gouvernements locaux ; ceci sans oublier le fait que la frontière entre ce que doit percevoir l’Etat et ce qui est perçu par les gouvernements locaux n’est pas clairement définie. Payant donc déjà des taxes et fournissant des contributions, normalement, ces sociétés ne devraient pas s’inscrire dans une démarche CSR.

L’aspect pervers de la CSR provient du fait que si de grosses ou moyennes entreprises ne s’y soumettent pas, elles encourent informellement, non-officiellement mais directement et certainement, des rétorsions variées : sabotages d’origine « inconnue », saccages divers par « maladresse » ou « méconnaissance », émeutes ou manifestations sous prétextes variés mais ayant pour conséquences des dommages certains pour l’entreprise, etc.

Autre aspect néfaste, la possibilité pour des groupes divers (politiques, religieux, etc.), de faire pression sur les entreprises pour que celles-ci versent leur écot « volontairement » pour telle ou telle destination, tel ou tel bénéficiaire.

Autre aspect particulier négatif dans sa globalité, celui-là au bénéfice de l’entreprise : l’utilisation de l’écot à la CSR pour assujettir une clientèle, des voisins physique gênants, etc. Une sorte de corruption entrant dans une dynamique de féodalisation, primée et louée de surcroit par les instances morales et internationales.

Ainsi, sous prétexte d’intégration et de conscience « sociétales », l’entreprise par la CSR, paie-t-elle en définitive le plus souvent un impôt supplémentaire qui ne dit pas son nom, et qui recouvre des aspects et des pratiques du racket le plus éhonté.

Ce phénomène n’est pas généralisé en Indonésie, mais il est fort à parier que cela se développe, tant certains groupes ou individus prennent ou vont prendre conscience rapidement de la manne existante, du potentiel bénéfique pour leurs intérêts propres, tout ceci perçu, qui plus est, en toute légalité et sous couvert de bons sentiments.

Si le mécène donne en toute conscience car il est altruiste, le sponsor contribue car il espère un bénéfice en retour ; mais le sujet à la CSR, lui, n’a pas le choix : il paye pour ne pas subir des dommages et des tracas de toutes sortes.

Dernier point au sujet de la CSR, apprécié cette fois d’un autre point de vue, plus global celui-là. Dans les pays où l’Etat est faible, voire « failli » (failed state), le principe même de CSR participe, involontairement ou non, au désengagement avancé de l’Etat - substitué en partie par les acteurs CSR -, à la mise en péril de la structure étatique - par l’élargissement du fossé entre citoyens et Etat. Cette perte de liens pouvant conduire à d’éventuels projets d’autonomisation de territoire, de sécession et - sans sombrer dans une théorie du complot - l’on peut légitiment se poser la question des intentions supposées positives et bienveillantes des réels instigateurs de la CSR.

Tension frontalière au large de Bornéo : souveraineté territoriale ? hydrocarbures ?

Paru dans "La Lettre Sentinel", n° 25, avril 2005 [1].

Sur la côte orientale de Bornéo, à la frontière entre la Malaisie et l’Indonésie, une zone grise focalise les nationalismes respectifs, faisant monter la tension entre ces deux pays qui n’ont pas connu d’affrontement direct depuis la période dite de Confrontasi (confrontation) de 1963.

Tout commença le 16 février 2005, quand la société d’hydrocarbures malaisienne Petronas[2] octroya deux contrats pour deux zones (les blocks ND6 et ND7), à la société Shell Malaysia pour l’exploration en un premier temps et l’exploitation partagée à plus long terme (PSC, Production Sharing Contract). Il est à noter que ladite société anglo-néerlandaise Shell a déjà des intérêts sur dix-sept autres « blocs » en Malaisie.

Le problème vient de la zone où ont été octroyée ces deux concessions : dans la mer de Célèbes (Sulawesi), là où les frontières maritimes ne sont pas entendues de la même façon par les deux protagonistes. Pour la Malaisie, cette zone est dans les limites de son territoire, ce que conteste l’Indonésie. Comme dans une tragédie, les deux parties sont persuadées d’avoir raison, de bénéficier du secours du Droit international, de mener un juste combat pour faire respecter leur souveraineté.

La Malaisie fonde la légitimité de son action à partir de ses propres cartes datant de 1979, cartes non reconnues par l’Indonésie ni par la plupart des pays de l’ASEAN (Association des Nations d’Asie du Sud-Est). Par ailleurs, la Malaisie n’étant pas reconnue internationalement parlant comme un Etat archipélagique (à l’inverse de l’Indonésie), elle ne peut réclamer les 12 miles supplémentaires (ZEE, zone économique exclusive) à partir de sa ligne des côtes pour étendre sa souveraineté; la Malaisie ne devrait donc utiliser en la matière que la même règle pratiquée dans ses relations frontalières avec les Philippines voisines, c’est à dire en utilisant les seules limites de son plateau continental, comme le lui prescrit la Convention des Nations Unies de 1982 sur la loi de la mer. Il reste que la zone de contact frontalière n’est pas si simple à définir entre ces deux pays, puisque ces derniers ne relèvent pas des mêmes règles de Droit en matière de souveraineté maritime.

Il faut rappeler à cette occasion que, depuis longtemps, existe un certain contentieux entre les deux pays, précisément en matière de souveraineté territoriale. Récemment encore, fin 2002, après presque dix ans de procédure[3], la Cour Internationale de Justice émettait un jugement[4] en faveur de la Malaisie, attribuant à cette dernière la souveraineté sur deux petites îles de cette zone (Sipadan et Ligitan), îlots jusque là avant tout appréciés pour leurs sites subaquatiques. Bien sûr, ces deux pays d’Asie du Sud-Est ne se sont pas battus uniquement pour défendre des coraux ou la faune luxuriante des environs, mais aussi pour le pétrole et le gaz qui gisent dans les fonds sous-marins de la zone. Toute la rive orientale de l’île de Bornéo recèle en effet des richesses en hydrocarbure, même s’il n’est encore pas totalement exploité, faut-il le dire[5].

Par ailleurs cette zone dite d’ « Ambalat », est depuis quelques années déjà le lieu de tractations entre grandes compagnies pétrolières[6]. En novembre 2004, Jakarta octroyait à ENI, ainsi qu’à l’américain Unocal, le droit de pomper du gaz naturel liquéfié dans la zone d’Ambalat. Les termes de ce contrat précisent qu’Unocal doit conduire en un premier temps une campagne d’étude aérienne au milieu de 2005 et finalement débuter les forages courant 2006. Mais il se trouve que Shell prévoit d’effectuer le même travail sous l’empire du contrat qu’elle a avec la Malaisie…

Suite à l’octroi par la Malaisie de concessions pétrolières sur des territoires maritimes qu’elle revendique, l’Indonésie envoyait rapidement sur place trois navires de sa marine de guerre[7] (TNI-AL) ainsi que deux avions de reconnaissance Nomad de type P-840 et P-834, le tout sous le commandement de la flotte orientale (Armatim) sous le commandement du Contre-Amiral Sosialisman, ainsi que quatre avions de chasse de type F-16. Par ailleurs, des forces terrestres (TNI-AD) étaient déployées en renfort non loin de la frontière.

Tout en tentant de calmer la situation en prenant des contacts directs avec ses homologues malaisiens, pour régler le problème par la voie diplomatique, le Président indonésien, Susilo Bambang Yudhoyono, venait lui-même le 7 mars, sur l’île de Sebatik, parcourir les avant-postes de l’armée et observer au périscope la zone-frontière à moins de huit kilomètres de là. Le Président ordonnait également le maintien et le développement des bornes frontières de la région, et demandait à ce que sur les îlots rocheux[8] relevant du territoire de la république, des balises et autres constructions viennent marquer concrètement la souveraineté nationale indonésienne. A la mi-mars, le gouvernement annonçait que vingt-cinq phares seraient construits sur différents îlots dans la zone disputée ainsi que dans d’autres régions frontalières au contact avec non seulement la Malaisie mais aussi Singapour, les Philippines et le Timor Oriental ; près de 215 000 dollars par infrastructure ont été alloués pour cette tâche.

Le nouveau chef d’Etat-Major de l’armée de Terre, le Lieutenant-Général Djoko Santoso participait à la montée de la tension en déclarant, deux jours après le Président Susilo, lors de la cérémonie du 44ème anniversaire du Commandement des Réserves Stratégiques (KOSTRAD) : « Nous sommes prêts à être déployé » ; et il constatait favorablement, à cette occasion, l’émergence de groupes de volontaires civils se disant « prêts à être mobilisés à la frontière pour sauvegarder la souveraineté du pays ».

En effet, dans plusieurs villes d’Indonésie, tant à Jakarta, à Semarang, à Surabaya ou à Makassar par exemple, des manifestations anti-malaisiennes ont eu lieu. Dans la capitale du pays, c’est un groupe[9] nommé « Forum d’études pour l’action démocratique » qui manifestait devant l’ambassade de Malaisie, avec banderoles dénonçant le pays « agresseur ». Dans la plus grande ville de l’archipel de Sulawesi (Célèbes), à Makassar, un certain nombre de résidents ont mis en place un « Front pour écraser la Malaisie[10] » dont le but est « de défendre le pays si les tensions continuaient ».

Force est de constater qu’une telle dispute territoriale arrive à point nommé pour l’armée indonésienne ; l’existence d’une menace à l’intégrité territoriale développant parmi la population le sentiment qu’une armée forte est une nécessité. Un argument qui n’est pas totalement faux puisque la marine indonésienne est loin de posséder les moyens matériels suffisant pour accomplir sa mission dans cet archipel aux 17 000 îles recensées, s’étendant sur 5 000 kilomètres d’Ouest en Est et sur 2 000 kilomètres du Nord au Sud, recelant des dizaines de détroits plus importants les uns que les autres. Mais utilisant à ses fins propres cet argument de la faiblesse devant un « ennemi potentiel », les forces armées indonésiennes (TNI) réclament des moyens plus importants, un budget plus conséquent. Le Chef d’Etat-Major des Armées (Panglima TNI), le Général Endriartono Sutarto, ne manqua pas de souligner que cette dispute encourageait la TNI à demander une augmentation du budget alloué à la défense lorsque le gouvernement proposera une révision du budget dans les mois prochains » ; sûr de lui, il affirmait déjà que « cet argent supplémentaire sera utilisé pour accroître l’équipement de la Marine (TNI-AL) et de l’Armée de l’Air (TNI-AU) ».

Dans le monde politique, le chef de la commission des affaires étrangères, des affaires politiques et de sécurité à la chambre des représentants (DPR), Théo L. Sambuaga, déclarait pour sa part que « la TNI avait le droit d’expulser par la force les malaisiens de ces îles disputées », que « si la Malaisie refusait d’obtempérer, il faudrait considérer la possibilité d’une action militaire » ; cette commission recommandait au gouvernement de « rappeler [son] ambassadeur en Malaisie pour une période indéterminée en signe de mécontentement devant les prétentions et intrusions malaisiennes dans l’espace maritime et aérien indonésien ».

L’ancien président de la haute assemblée du peuple indonésien (MPR), Amien Rais ajoutait, quant à lui, que le gouvernement devait impérativement concentrer tous ses efforts pour conserver cette zone et ces îles, sinon les pertes des îles comme celles de Sipadan et de Ligitan se répèteraient.

Une délégation constituée de membre élus du parti d’opposition (PDI-P) au MPR, qui voulait pour sa part dans les premiers jours de mars, se rendre à l’ambassade de Malaisie et rencontrer des représentants diplomatiques afin de discuter de cette affaire, s’est vue refuser son entrée dans l’enceinte par le personnel de sécurité. Ce n’est que quelques jours plus tard que ces représentants ont pu faire part à quelques membres de la représentation diplomatique malaisienne[11] du sentiment de mécontentement partagés par leurs compatriotes au sujet de l’affaire.

Cette montée de tension entre la Malaisie et l’Indonésie arrive dans un contexte particulier pour ce dernier. Premièrement l’Indonésie est en passe de quitter son siège de membre de l’OPEP[12] pour quotas de production en baisse régulière depuis dix ans et des importations inversement proportionnelles en la matière sur la même période. En effet, si Jakarta exportait encore 100 000 baril/jour (bpd, baril per day) de pétrole brut en 2003, ce niveau chutait à 30 000 bpd en 2004 ; l’archipel devenant finalement à la fin de l’année dernière un importateur net en hydrocarbure. Cette réduction s’explique en grande partie par un manque d’investissements suffisant dans les zones off-shore recelant du pétrole ou soupçonnées d’en détenir[13].

Deuxièmement, le gouvernement indonésien, bravant les critiques et autres manifestations[14], renonçait au 1er mars de subventionner les produits pétroliers à la vente, mesure pourtant nécessaire que n’avait pas eu le cran de prendre l’année dernière pour des raisons électorales, la dernière Présidente indonésienne, Megawati Sukarnoputri[15]. La réduction des subventions[16] fit immanquablement monter les prix du transport[17], pénalisant une grande partie des indonésiens, ceux qui ne possèdent pas de véhicules[18]. Mais en réalité cette hausse touche davantage une autre catégorie sociale, celle qui possède une voire plusieurs voitures, grande consommatrices d’essence[19]. Cette catégorie d’indonésiens nouveaux ou anciens riches, profitaient allègrement des subventions jusque là, alors qu’ils avaient largement les moyens de payer quelques milliers de Roupies supplémentaires pour leur plein d’essence.

Cette mesure a tout de même été tempérée et limitée pour ne pas toucher les plus démunis, ceux qui utilisent quotidiennement du pétrole pour cuisiner leurs aliments ; en effet, la fin des subventions ne s’applique pas à ce « dérivé pauvre » du pétrole. Force est de constater que si pour des raisons budgétaires le Président Susilo a décidé d’assainir la situation des subventions inconsidérées[20], son gouvernement dans le même temps va non seulement redistribuer les fonds sauvegardés[21] à destination de programmes améliorant les plus pauvres de ses administrés dans les domaines de l’éducation et de la santé, mais aussi ajouter plusieurs milliards de Roupies pour ces dépenses ciblées. Une mesure courageuse qu’il faut porter au crédit de ce nouveau gouvernement, tant le sort des pauvres indiffère généralement la plupart des Etats de la région.

Ajoutons pour finir sur cette affaire d’Ambalat, que si la Malaisie joue sur le flou juridique existant actuel pour marquer des points et étendre sa souveraineté et engranger des bénéfices issus du pétrole, ceci pourrait se retourner contre elle, tant cette dispute sert paradoxalement les intérêts de « l’agressé » ; en effet, au niveau national, l’Indonésie renforce sa cohésion, la TNI retrouve une légitimité, et sur le plan international, Jakarta fait preuve de maturité en protestant diplomatiquement auprès de « l’agresseur » et en portant le problème devant les instances juridiques internationales. Cette action légitime par la même la demande indonésienne pour obtenir un siège de permanent au conseil de sécurité de l’ONU, siège qui relève d’une importance nationale et stratégique pour l’Indonésie, pays qui compte le plus grand nombre de musulmans au monde, pays qui a fait preuve au cours des dernières élections législatives et présidentielles de 2004 que la démocratie était bien enracinée sur son sol.

Quelles sont, finalement, les enseignements de ce problème de légitimité territoriale. Tout d’abord, que cette « affaire » relève davantage d’un affrontement pour des revenus issus du pétrole[22] et de ses dérivés que pour une portion de territoire, même si la question de l’intégrité territoriale est chose sensible chez les militaires et l’ensemble de la population indonésienne. Deuxièmement, que dans un contexte de déclin de sa production en hydrocarbure, l’Indonésie voit d’un œil très inquiet et jaloux les nouvelles zones d’exploration/production. Cette crise dans la zone d’Ambalat rappelle enfin également que derrière un conflit entre Etats se cache (parfois ?) un conflit entre grandes compagnies pétrolières.
Notes :

[1] Sentinel, Analyses & Solutions - 36, rue Scheffer - 75 116 Paris info@infosentinel.com
[2] Société d’Etat.
[3] Le 2 novembre 1998, l’Indonésie et la Malaisie priaient la Cour de déterminer, sur la base des traités, accords et de tout autre élément de preuve produit par les Parties, si la souveraineté sur Pulau Ligitan et Pulau Sipadan appartient à la République d’Indonésie ou à la Malaisie.
[4] Arrêt du 17 décembre 2002.
[5]La société française Total est néanmoins présente et ce depuis plusieurs dizaines d’années, entre les villes de Balikpapan et de Samarinda en Indonésie, exploitant plusieurs puits terrestres et off-shore, prospectant également.
[6] Ainsi, déjà à la fin des années 1990, l’Indonésie octroyait à la société Shell des droits d’exploration sur cette zone ; toutefois, sans explications claires, Shell rompait unilatéralement le contrat en 1999 et cédait ses droits à la société italienne ENI. Ce n’est que plus tard que Shell entra en contact avec la Malaisie, jusqu’à un accord pour l’exploitation de cette même zone d’Ambalat. En 2004, ENI a mené des explorations et découvert de grosse réserve un peu à l’Est d’Ambalat, dans les eaux profondes. Cette zone recèlerait entre un et deux milliards de barils de pétrole et entre 3 et 5 trillions de pieds cubique de gaz naturel liquéfié (LNG). Cf. Van Zorge Report, 28 mars 2005.
[7] Les KRI (Kapal Republik Indonesia) Wiratno, KRI Rencong et KRI Nuku, bientôt rejoint par trois autres navires, les KRI Singa, Tongkol et Tubun.
[8] Dont l’atoll d’Unarang.
[9] Il ne serait pas étonnant que ces manifestations ne soient pas entretenues, voire davantage, par des associations liées à l’armée et à la police.
[10] Reprenant le vieux slogan de Sukarno « Ganyang Malaysia » (Ecrasons la Malaisie !) du début des années 1960.
[11] Ils n’ont pu rencontrer l’Ambassadeur de Malaisie, Hamidon Ali.
[12] L’Indonésie est le seul pays asiatique à siéger dans cette organisation qu’elle rejoignait en 1962. Mais pour rester au sein de l’OPEP, l’Indonésie doit produire un minimum de 1,4 millions de baril par jour, ce qu’elle n’arrive plus aujourd’hui manifestement.
[13] L’investissement indonésien dans le secteur de l’hydrocarbure atteignait pourtant sept milliards de dollar en 2004.
[14] Dans plusieurs villes du pays des manifestations contre cette réduction des subventions ont regroupées plusieurs milliers de personnes, permettant à l’occasion à certains groupes islamistes, comme le Hizbut Tahrir Indonesia, d’utiliser ce « créneau » pour redorer leur blason auprès de la population.
[15] Elle n’a pas été réélue pour autant… Ce qui ne l’empêche pas aujourd’hui avec son parti politique, le PDI-P, de critiquer la décision courageuse du gouvernement de Susilo Bambang Yudhoyono.
[16] De 61 trillions de Roupies l’année dernière à 39 trillions cette année, soit 4,2 milliards de dollar US pour 2005.
[17] Les gouvernements locaux ont toutefois fait limiter cette hausse, avec des plafonds s’échelonnant entre 9 et 19%.
[18] qui se rendent à leur travail en minivans publics, en bus économiques ou encore en bus metromini, comme par exemple dans la capitale Jakarta.
[19] Habituellement du genre 4X4, modèle Kijang pour les moins riches, ou BMW et Mercedes pour les plus nantis.
[20] La politique de subvention n’avait pas pris en compte dans ses calcul une hausse à 50 dollars le baril, comme c’est le cas aujourd’hui, mais avait tablée sur un prix moyen tournant autour de 25 dollars le baril, le prix en début d’année 2004.
[21] près de 10,5 milliards de Roupies, soit environ 1,13 milliards de dollars US.
[22] Environ 40 milliards de dollar de perte pour les protagonistes.

Stratégies islamistes en Indonésie

(Septembre 2006)

Le contexte de l’émergence

Si la fin de Suharto en 1998 a fait sortir de l’ombre plusieurs mouvements islamistes radicaux, force est de constater que ces derniers prospèrent depuis, de jour en jour, soit dans leur composante démocratique soit en dehors de celle-ci. Ce phénomène se manifeste dans une apathie consternante et dangereuse du gouvernement : la République Unitaire d’Indonésie (NKRI, Negara Kesatuan Republik Indonesia) pouvant en effet se désintégrer et/ou éclater si rien n’était fait pour enrayer cette montée du radicalisme islamique.

Depuis la crise de 1997, en plus des soucis financiers (dette, inflation, etc.), en plus de la corruption galopante et généralisée (laquelle s’est décentralisée même, notamment depuis la loi de 2001 sur l’autonomie des provinces), la crise de l’autorité au plus niveau - si ce n’est à tous les niveaux - a conduit l’Indonésie à être secouée par des conflits ethniques, religieux, lesquels ont fait des milliers de victimes (1). Cette situation n’est pas venue renforcer la cohésion dans cet archipel aux 17 000 îles, aux 365 ethnies et dialectes et qui est pluriconfessionnel (islam, hindouisme, christianisme, bouddhisme, confucianisme, animisme, syncrétisme) tout en étant composé à 87 % de musulmans.

Depuis 2004, l’Indonésie a comme président un ancien Général, Susilo Bambang Yudhoyono, appelé communément SBY (prononcer Esbéyé). Au moment de son élection, qui fut obtenue à une forte majorité, SBY bénéficiait d’un fort capital sympathie de la part des indonésiens. Les quelques 230 millions d’individus qui peuplent cet archipel, souhaitaient un président fort, droit, et qui apporte la sécurité et la stabilité dans le pays (stabil). Ils ont vite été déçu par cet homme qualifié aujourd’hui de velléitaire, un homme incapable de prendre une décision (2), un homme pourtant ancien Général mais diplômé - disent les mauvaises langues - de Bogor, où SBY a passé, il y a peu, un doctorat en agriculture, et non de Magelang, l’Académie Militaire indonésienne.
L’existence des mouvements islamistes radicaux se constate notamment par des manifestations de rues de grande ampleur orchestrés par de nombreux mouvements (Hizb ut-Tahrir, FBB, FPI, PKS, etc.), des publications d’ouvrages ouvertement islamistes (prônant la mise en place d’un Etat Islamique, de la Shari’ah, ou l’instauration du Califat, etc.) largement diffusés, ceci dans un climat de recherche d’identité face à la mondialisation et aux jeux des puissances et acteurs géopolitiques.

Les stratégies

Deux stratégies « démocratiques » ont été adoptées par ces mouvements radicaux pour faire avancer leur idéologie. Elles se jouent sur deux niveaux : le contexte national et sur le plan local.

La première stratégie se joue dans un contexte national. Elle a consisté, par exemple, à mobiliser l’opinion et les législateurs, afin que soit adopté une loi contre la pornographie (UUAPP, Udang-Udang Anti Pornografi dan Pornoaksi). Cette loi, avancée comme le remède face à la décadence des moeurs, est en fait une sorte de cache-sexe des idées islamistes les plus radicales, puisqu’elle va bien au-delà d’une quelconque lutte contre les déviances et la corruption des esprits. En effet, elle remet en cause des libertés humaines élémentaires comme celle du droit des femmes à s’habiller et à se comporter comme elles l’entendent dans l’espace public tout en respectant les lois démocratiques en vigueur.

Pour prendre un exemple concret, dans une partie de l’Indonésie la plus connue, à Bali, l’application de l’UUAPP serait catastrophique pour l’économie de l’île. Les balinais l’ont bien saisi puisqu’ils manifestent en masse contre ce projet de loi, voyant là – à juste titre – la manifestation d’une intolérance d’essence religieuse islamique (les balinais sont hindouistes, rappelons-le). Une telle loi interdirait par exemple à une femme d’aller sur la plage en maillot de bain deux pièces ; on imagine sans peine les conséquences que pourrait avoir sur le tourisme la mise en place d’une telle loi. Certes, on ne peut nier que les flots de touristes ont conduit depuis quelques années à des débordements répréhensibles tant ils participent à l’acculturation et à la perversion des mœurs. Mais pour autant, une telle loi n’est pas nécessaire pour lutter contre ces déviances de toutes sortes (sexe, drogue, abus d’alcool, etc.) puisque les lois, déjà en vigueur, permettent d’agir contre ces agissements de touristes irresponsables. Le seul problème réside dans la réelle mise en vigueur de ces lois existantes. C’est en effet un des maux dont souffre l’Indonésie : le non respect comme la non application des lois par les autorités compétentes (police, justice). Cette faille régalienne est la brèche dans laquelle s’engouffrent les différents mouvements islamistes, tout en donnant un fondement théologique à leurs actions pour les légitimer (3), lorsqu’ils font justice eux-mêmes.

D’autres exemples peuvent être choisis, illustrant également l’aspect rétrograde et autoritaire de cette UUAPP. On peut citer celle du Dangdut, danse populaire typiquement indonésienne teintée d’orientalisme (avec des racines arabes et indiennes), laquelle serait interdite pour la simple raison que les ondulations du corps des danseuses seraient à même de corrompre les esprits, tant elles pourraient être « suggestives ». Toujours dans le domaine culturel, la statuaire qui, dans certaine région d’Indonésie, révèle des corps dénudés serait bannie une fois l’UUAPP entérinée ; il en est de même pour la peinture, etc.

Les islamistes jouent avant tout sur le tableau du non respect des lois, thème très sensible en Indonésie, en proposant de remédier à ce problème par une loi « shariatique » (inspiré par la Shari’ah). Si une telle loi était votée, non seulement Bali mais d’autres lieux tels le Nord de Célèbes, les îles Riau, ou encore la Papouasie indonésienne pourraient être tentés par la sécession. Que penser en effet de la situation en Papouasie, cette province de l’Est de l’Indonésie où les habitants ne pourraient plus revêtir leur tenue traditionnelle : les hommes ne pourraient plus porter la Koteka (étui pénien) et les femmes ne pourraient plus circuler les seins nus comme elles le font encore dans de nombreux villages. Fort accrochés à leur(s) identité(s), les papous, par delà leurs différences, n’accepteraient jamais que l’UUAPP ne soit appliquée sur leurs territoires.

Le cas de l’UUAPP est très révélateur, et bien qu’il soit à présent « gelé », suite à un statu quo récent (juin 2006), il ne manquera pas de revenir sur le devant de la scène un jour ou l’autre. Le cas de figure est similaire à celui de la Charte de Jakarta (Piagam Jakarta), ces sept mots biffés lors de la rédaction de la Constitution en 1945, au motif que les non musulmans avaient participé activement à l’indépendance, sept mots qui obligent les musulmans à suivre les préceptes islamiques et qui faisaient de l’Indonésie un Etat quasi islamique. A plusieurs reprises, cette Charte a fait les titres de l’actualité et fut utilisée par certains mouvements islamiques radicaux à des fins de propagande politique, ceci toujours sans succès jusqu’à lors. Les deux grands courants majoritaires musulmans indonésiens (la Muhammadiyah et le Nadhlatul Ulama) s’y étant opposés catégoriquement, respectant le principe du Pancasila (4) énoncé dans le préambule de la Constitution.

La deuxième stratégie utilisée par les islamistes a été d’agir depuis 2001 sur le plan local (région, province, district). Ainsi ont-il réussi à faire passer, ici et là sur le territoire, des règlements (appelés communément Perda, pour Peraturan Daerah) « shariatique ». Profitant de la loi sur l’autonomie des provinces qui accorde la possibilité aux élus locaux de réglementer dans certains domaines bien spécifiques et n’entrant pas en concurrence avec la Constitution et les lois nationales en vigueur (possibilité pour les provinces, districts et municipalités de légiférer en matière de droit foncier, dans le domaine agricole, dans celui de l'instruction et de la culture, de l'emploi, de la santé, de l'environnement, des travaux publics, des transports, du commerce et de l'industrie, en matière d'investissement, et sur les entreprises coopératives) ces Perda permettent aux islamistes de faire passer des éléments de la Shari’ah dans la vie de tous les jours dans les régions, provinces, contés ou districts. Bien entendu, puisque seul l’Etat a le droit de légiférer en matière de religion, ces Perda ne sont jamais déclarées explicitement comme telle : l’aspect moral, le respect de la dignité, la tranquillité et la santé publiques sont alors mis en avant pour justifier la mise en place de ces règlements.

Non loin de Jakarta, à l’Ouest de l’île de Java, le district de Tangerang a, par exemple, mis en place un certain nombre de Perda controversées. Une d’entre elle interdit aux femmes de circuler seules, après la tombée de la nuit, dans les rues. Ce qui a amené la police locale (la PP, Polisi Pamong Peraja) à arrêter, il y a peu, une jeune femme qui rentrait chez elle, alors qu’elle attendait le bus après une journée de travail. Elle était suspectée de se livrer à la prostitution. Mais ce n’est pas le seul exemple. Dans le Sud de Bornéo (Kalimantan Selatan), à Banjamasin, un projet de Perda (règlement local) interdit toutes activités sans exception pendant les deux heures de la prière du vendredi ; les activités, comme rouler dans sa voiture, travailler dans son magasin ou même circuler dans la rue, etc. seraient bannis. On peut en imaginer aisément les conséquences multiples.

La mise en place de ces Perda pose par ailleurs un certain nombre de problème d’ordre juridique et même constitutionnel. Ainsi, que penser de la situation d’une personne amenée juste à traverser, pour raison de travail, un district, un conté qui applique telle ou telle Perda restrictive, alors qu’il se rend dans un autre district ou conté qui lui n’en n’applique aucune. Le cas juridique est cocasse et pourrait conduire à des comportements de rébellions. Par ailleurs, la question de la constitutionnalité de ces Perda peut se poser, même si l’élément religieux islamique n’y est pas explicite. Rappelons que l’Indonésie n’a pas l’Islam comme religion d’Etat - contrairement à la Malaisie toute proche.

Toujours au niveau local, une particularité est celle d’Aceh, où la Shari’ah, ou plutôt une partie de celle-ci, est appliquée depuis le referendum de 1999 accordé aux achenais par le Président d’alors, Abdhurrahman Wahid. Ce referendum a été lancé alors qu’il n’émanait, faut-il le souligner, d’aucune demande des achenais (à plus de 98% musulmans). Rappelons que cette pointe Nord de l’île de Sumatra est un des premiers territoires indonésiens à avoir été islamisé ; aujourd’hui encore y est pratiqué un Islam plus rigoureux, plus « orthodoxe » qu’à Java. Ce referendum de 1999, participait à un brouillage de carte dans le jeu de Jakarta vis-à-vis du mouvement séparatiste GAM (Gerakan Aceh Merdeka, Mouvement pour un Aceh Libre). Le 3 mars 2003, le Gouvernement central de Jakarta donnait donc la possibilité à Aceh de mettre en place des "Cours Shariatiques" (Mahkamah Syar'iyah) par le biais de la décision présidentielle n°11. Aujourd’hui, le GAM a déposé les armes, la paix est revenue ; le Tsunami de décembre 2004 ayant accéléré le processus de paix. Quand bien même une partie de la Shari’ah est appliquée, avec l’existence d’une police spécifique (la Wilayatul Hisbah) chargée de faire respecter son application, il n’en demeure pas moins que cela pose un grand nombre de problèmes. Par exemple lorsque des non-musulmans sont assujettis à ces textes réglementaires - ici explicitement islamiques -, tel cet employé italien d’une ONG lequel fut récemment pris en « flagrant délit » dans une demeure privée, en compagnie de sa petite amie, femme avec laquelle il n’était pas marié, ou encore le port du voile obligatoire pour les femmes occupant un poste public musulmanes ou non.

Cette Shari’ah partielle conduit à châtier en public à coup de canne les adeptes des jeux d’argent, les conjoints adultères, les buveurs d’alcool, etc. Par contre, il est à souligner que les concussionnaires, les corrompus - qui pullulent (5) - n’y sont pas assujettis. Il y a en effet, de part les dispositions légales, deux droits qui coexistent (islamique pour le local et « séculier » pour le national). Cela fait un embrouillamini juridique qui au résultat ne lèse que certaines catégories d’individus : les plus démunis et les femmes en particulier, sans compter sur les non-musulmans achenais - il y en a - qui sont tout aussi indonésiens que les achenais mahométans. Des discriminations surviennent donc, contrevenant au principe d’égalité des droits entre les indonésiens.

Notons qu’il a été observé un nouveau comportement de la part d’achenais musulmans, une attitude non pas plus vertueuse - c’est pourtant le but avancé de la loi islamique - mais hypocrite. Ainsi, un grand nombre d’achenais vont-ils à présent à Medan (non loin de la limite administrative d’Aceh, et en dehors de cette province autonome, où ne s'applique pas la Shari'ah), soit pour boire de l’alcool, soit pour fréquenter les prostituées. Force est de constater que l’application de ce règlement islamique n’a pas vraiment résolu le problème de la moralité des comportements des habitants. Le seul recours des achenais reste de porter la chose devant la Cour Suprême afin de revenir sur l’application de ces lois islamiques. Cependant, une telle action verrait son ou ses auteur(s) mis à la vindicte populaire comme mauvais musulmans.

Ce qui pourrait se passer d’ici 2009 (élections législatives et présidentielles), voire avant lors des élections locales, c’est la remise en cause des ces Perda par les électeurs suite à l’appréciation « concrète » et quotidienne de celles-ci ; c’est en tout cas la meilleure des choses à espérer de ce grand pays qu’est l’Indonésie et de ses habitants, musulmans en très large majorité (87% environ) mais respectant les minorités et leurs droits. C’est bien sur ce terrain du respect de l’Etat de Droit que doit se livrer la lutte contre l’extrémisme islamique en Indonésie ; de nombreux universitaires et Ulemas comme beaucoup d’organisations politique et/ou sociales l’ont compris et se mobilisent, oeuvrant dès à présent en ce sens. L’islamisme radical est peut-être un petit phénomène dans l’archipel mais il convient de le circonvenir le plus tôt possible afin qu’il ne dégénère pas. Un des éléments de la stratégie de ces islamistes étant justement de faire parler d’eux dans les médias et d’engranger le bénéfice de la notoriété.

Les alternatives

D’aucuns voient déjà l’armée indonésienne (la TNI) intervenir et mettre fin à cette islamisation qui tend à mettre en péril le concept nationaliste de NKRI (la République Unitaire d’Indonésie), avant les élections de 2009. Cette intervention de la TNI se ferait alors indirectement, bien sûr, par la manipulation, afin de fomenter des troubles, voire des attentats, pour déstabiliser le gouvernement apathique en place et mettre en cause puis d’éradiquer les dits mouvements islamistes. Si tel était le cas, de nouveaux attentats sanglants comme ceux survenus à Bali et à Jakarta ces dernières années ne sont pas à exclure.

Mais le volet démocratique et légal le plus lourd et le plus indispensable cependant dans cette lutte - afin que celle-ci soit victorieuse - reste celui de l’instruction religieuse et de son suivi dans les écoles coraniques (Pesantren). Il s’agit, de la part des acteurs étatiques ou non, de cadrer l’enseignement dispensé en matière de religion dans ces Pesantren, afin que l’Islam enseigné soit celui d’un islam « contextualisé » (6) et non littéral et scripturaire, celui-là même avancé par les mouvements radicaux. C’est un travail de longue haleine mais qui n’a pas était entrepris assez tôt car l’on ne jugeait pas encore de l’importance de ces quelques écoles et de leurs influences ; des Pesantren qui aujourd’hui se sont étendues sur l’ensemble du territoire indonésien diffusant les thèses d’un islam, politique, intransigeant et totalitaire à même de conditionner de futurs terroristes.

Afin de surmonter ses problèmes (le fait islamique radical n’en étant qu’un parmi tant d’autres : corruption, népotisme, etc.) l’Indonésie doit non seulement combler son déficit démocratique et palier au manque patent de leadership mais aussi être à même de retrouver et refonder ce qui participa à sa création et à son unité, à savoir le Pancasila. Les tendances lourdes font malheureusement que la classe politique comme les mentalités ne semblent pas encore à même d’y parvenir dans un avenir immédiat.


Notes :

(1) rien que pour les Moluques, entre décembre 1999 et 2002, les chiffres des tués oscillent entre 9 et 12 000.
(2) A tel point que les ministres ne viennent plus le voir lorsqu’il s’agit de décider ou d’engager une action car ils savent très bien qu’ils n’auront pas de réponse auprès du Président.
(3) Il y a une sourate du Coran à laquelle les islamistes se réfèrent et qui dit en substance : « Si tu vois commettre devant toi un mal, un pêché, intervient avec tes mains, si tu n’arrives pas à arrêter ce mal, intervient avec la parole, et si là encore cela ne stoppe pas le mal, intervient avec ton cœur, c’est le moins que tu puisses faire ».
(4) Cinq principes qui fondent la République d’Indonésie, qui sont : le nationalisme (Kebangsaan), l'humanisme (Kemanusiaan), un gouvernement représentatif (Kerakyatan), la justice sociale (Keadilan), le monothéisme (Ketuhanan).
(5) Aceh est considérée comme la province la plus corrompue d’Indonésie.
(6) prise en compte du contexte social, politique, historique et rationnel dans l’analyse et l’interprétation de ce qui est dit et se fait dans le Coran.

Etats-Unis et Indonésie : des relations suivies

Paru dans la revue française de Géopolitique, aux éditions Ellipses, sous le titre "Géopolitique des Etats-Unis" (nouvelle édition 2005).
(texte arrêté au 28 octobre 2002).

1945-1949 : hésitations puis engagement américain.

La République d’Indonésie voit le jour peu de temps après les bombardements américains d’Hiroshima et de Nagasaki, le 17 août 1945. Néanmoins, il ne s’agit, à cette date, que de la déclaration d’indépendance unilatérale (Proklamasi) par Sukarno vis à vis de la puissance coloniale : les Pays-Bas. Ce mouvement d’indépendance a été exalté par le Japon qui a défait les hollandais le 28 mars 1942 et qui a été jusqu’à garantir aux indonésiens, début août 1945, une indépendance au 24 du même mois. Après les bombardements atomiques américains, les japonais se rendent le 15 août aux alliés mais l’armée et la marine du Soleil Levant conservent le contrôle sur l’archipel ; le Japon acceptant de restituer l’Indonésie aux hollandais de manière graduelle.

Entre la date de la Proklamasi et le transfert officiel de souveraineté à la République d’Indonésie par les Pays-Bas[1], suivront trois années de luttes violentes tant interne à l’Indonésie (factions rivales, musulmans radicaux, communistes, séparatistes), que contre les hollandais[2], les australiens[3] et les britanniques[4]. Dans ces toutes premières années de lutte pour l’indépendance, les Etats-Unis soutiennent les Pays-Bas. Il s’agit de ré-instaurer une souveraineté solide, quelle qu’elle soit, dans l’archipel.

Au même moment, dans la région, les Philippines, seule colonie américaine outre-mer, accèdent à l’indépendance le 4 juillet 1946. Les britanniques, quant à eux, quittent définitivement l’Indonésie le 29 novembre 1946 et, avec les Etats-Unis, l’Australie et l’Union Soviétique, ils soutiennent la cause de la République Indonésienne devant les Nations Unies. Ainsi, le 1er août 1947, le Conseil de Sécurité des Nations Unies appelle-t-il à un cessez-le-feu; trois jours plus tard, un accord entre Sukarno et les hollandais est ratifié mais, sur le terrain, il n’est pas respecté. Le Gouverneur Van Mook, tentent une dernière carte : l’établissement de plusieurs Etats dans l’archipel, dans l’espoir de créer une Indonésie Fédérale plus ou moins indépendante mais encore liée à la couronne néerlandaise.

Les Etats-Unis ne se désintéressent pas du sort de l'Indonésie. Ainsi, le 17 janvier 1948, c’est sur l’USS Renville[5] que les hollandais signent, sous les auspices des NU, un cessez-le-feu qui leur est plutôt favorable. Les Etats-Unis feront néanmoins pression sur les hollandais pour que soit inclus la mention « République d’Indonésie », condition préalable exigée par les indonésiens. Ce n’est toutefois pas l’indépendance.

Par la suite, plusieurs éléments vont modifier l’attitude, jusqu’à lors modérée, des USA vis à vis des hollandais. Puissance anti-coloniale par nature, les Etats-Unis constatent que la Hollande n'est même pas en mesure d'instaurer une paix durable et rapide dans l'archipel. En effet, en mai 1948, Kartosuwirjo se proclame Imam de l’Etat Islamique d’Indonésie (Darul islam) ; c’est le début d’une rébellion sanglante contre à la fois les hollandais et la jeune République indonésienne. Mais ce sont surtout les événements de Madiun (Java Centre) avec la tentative de coup d’Etat communiste du 18 septembre 1948[6] qui fait se tourner les américains résolument aux côtés des indonésiens. La répression fait apparaître les républicains indonésiens comme franchement anticommunistes et, dès lors, les Etats-Unis exercent une pression très forte sur les Pays-Bas pour qu’ils accèdent pleinement à la demande d’indépendance de l’Indonésie. Le 11 octobre, Van Mook démissionne de son poste de « Lieutenant-Gouverneur des Indes néerlandaises », et la Hollande crée moins d’un mois plus tard un poste de « Haut représentant de la Couronne ». La puissance coloniale fait fi des pressions américaines et des Nations Unies[7], et poursuit sa politique propre vis à vis de l’archipel. En décembre 1948, à l’exception d’Aceh et de quelques endroits de Sumatra, toute l’Indonésie est sous contrôle hollandais. Excédés, les USA suspendent leurs aides en faveur des hollandais car ils s’aperçoivent que l’argent du Plan Marshall participe au budget militaire néerlandais lequel finance en grande partie la guerre en Indonésie. Avec les pressions émanant du Conseil de Sécurité des NU[8] pour une cessation des hostilités[9], et enfin l’exigence d’une indépendance totale au premier juillet 1950[10], des accords se tiennent finalement à La Hague entre le 23 août et le 2 novembre 1949, accords qui aboutissent à un transfert formel de souveraineté le 27 décembre 1949[11].

On le voit, durant cette première période, les Etats-Unis ont changé radicalement de point de vue : ils ont soutenu en un premier temps la puissance coloniale dès la fin de la guerre dans le Pacifique puis, craignant que ne s'instaure un gouvernement indonésien non favorable à leurs intérêts, ils ont défendu la jeune République indonésienne menacée par les communistes à compter de septembre 1948. Nous sommes au début de la guerre froide, le monde de l’après-guerre se structure et les alliances se nouent ; l’Indonésie bénéficie de la bipolarisation qui s’instaure sur le monde.

1949-1958 : des relations cordiales.

Les premières années de la République ne sont pas paisibles ; les mouvements sécessionnistes[12], islamiques[13] et communistes[14] demeurent. En pleine guerre froide, Sukarno lance la Conférence de Bandung, réunissant les « non-alignés » : Tchou-En-Lai, Nehru et Nasser en tête. En mai 1956, Sukarno visite les Etats-Unis ; en novembre de la même année, il suggère la Démocratie dirigée. ce n’est pourtant que l’année suivante[15] que ce système de gouvernement voit officiellement le jour, le but étant de venir à bout de l’instabilité croissante et constante du pays, de dépasser le régime des partis. La tension monte graduellement et, le 14 mars 1957, Sukarno proclame finalement la Loi martiale ; les journaux sont censurés, de nombreux politiciens sont arrêtés pour corruption. D’aucun voient dans ce durcissement une étape vers un Gouvernement plus proche des communistes ; néanmoins, dans la pratique, la démocratie dirigée n’a apporté plus de pouvoir qu’à Sukarno seul. C’est la période où les sociétés hollandaises sont nationalisées[16], où 46 000 citoyens hollandais sont expulsés[17] par le Gouvernement indonésien. Un tournant s’opère tant pour l’Indonésie elle-même que pour le regard américain sur ce pays. C'est la période au cours de laquelle l'Indonésie vacille davantage et menace de s'échapper irrémédiablement vers le camp communiste; mais dans cette période de flottement, les Etats-Unis ne s'engagent pas, ne bénéficiant pas de relais forts sur place à même de s'imposer face à Sukarno, leader sans partage.

1958-1966 : des relations contrastées et diplomatie secrète.

La rébellion se renforce, et Sukarno se rapproche des mouvements de gauche[18]. Le 14 février 1958, un Gouvernement d’opposition voit le jour ; c’est celui du PRRI[19] avec à sa tête Sjafruddin. Les Etats-Unis, voient l’occasion d’utiliser cette opposition face aux « gauchissement » de la politique de Sukarno. Une aide secrète américaine est apportée aux forces de la rébellion ; en mai 1958, un pilote américain est abattu à Amboine (Moluques) alors qu’il apportait de l’aide aux rebelles. Sukarno accuse les américains d’ourdir la révolte, de soutenir les mouvements séparatistes d’Aceh et de Célèbes, de saper son autorité. Les relations entre les deux pays se détériorent. Les pays voisins (Philippines, Taiwan, Corée du Sud et la nouvelle Malaysie) soutiennent eux aussi le PRRI. En septembre 1958, Nasution, chef d’Etat-Major des armées, interdit le grand parti musulman Masjumi et d’autres partis politiques jugés proches du PRRI. En juillet 1959, Sukarno dissout l’Assemblée, rétablit la Constitution de 1945 tout en se faisant nommer lui-même Premier Ministre et, le mois suivant[20], il crée un nouveau système de Gouvernement appelé Manifesto Politik (ou gouvernement par décret) ou Manipol, à l’idéologie pas vraiment définie. Alors que le régime se durcit, le rapprochement avec les communistes s’opère ouvertement ; il s’agit de contrer le puissant parti musulman, le PRRI et les sécessionnistes. Dès le début de l’année 1960, Sukarno commence à utiliser un nouveau slogan mobilisateur : Nasakom (Nasionalisme, Agama – religion – et Komunisme). En janvier de cette année, Kroutchev rend une visite à Jakarta. Alors que l’armée indonésienne, elle, rejette les communistes qui prennent de plus en plus de pouvoir, Sukarno libère les membres du Politburo arrêtés par les militaires.

En janvier 1961, Nasution, alors Ministre de la Sécurité Nationale, visite et les USA et l’URSS ; les Etats-Unis n’accordent aucune aide, alors que l’Union Soviétique ne donne pas moins de 400 millions de dollars à Jakarta. En mai de la même année, Sukarno rencontre JF Kennedy ; les relations entre les deux pays se réchauffent quelque peu. Le but de la tournée de Sukarno est de regagner la confiance américaine pour bénéficier d’un soutien aux Nations Unies dans les négociation concernant la question de la Papouasie occidentale. En février 1962, c’est Robert Kennedy, Ministre de la Justice, qui conduit les négociations sur la question. Mais, malgré ce « soutien américain », le mois suivant, Sukarno nomme Aidit (chef du PKI) ministre conseiller. Les négociations sur la Papouasie (ou Irian Jaya) se termine néanmoins sur l’accord[21] des Pays-Bas de restituer le territoire aux Nations Unies dans les deux mois ; les NU, de leur côté, s’engageant à transférer l’Irian Jaya à l’Indonésie en mai de l’année suivante si des élections locales approuvaient cette intégration. 1962, c’est aussi le début de la Konfrontasi, la lutte entre la Malaisie (encore sous contrôle britannique) et l’Indonésie au sujet de deux provinces du Nord de Bornéo[22].

En septembre de l’année suivante, la Malaisie est crée, et les communistes indonésiens attaquent l’ambassade britannique à Jakarta ; l’Indonésie rompt ses relations diplomatiques avec Kuala Lumpur. En décembre 1963, le chef du PKI retourne d’un voyage en Union Soviétique et en Chine Populaire ; les communistes indonésiens commencent à développer leur politique agraire socialiste, à confisquer les terres des grands propriétaires ruraux. Il en résulte des affrontements violents avec les organisations islamiques. Devant cette communisation flagrante, le Président L.B. Johnson retire toute aide économique à l’Indonésie toutefois, dans le même temps, il soutient secrètement les militaires indonésiens pro-américains.

En 1964, c’est Robert Kennedy qui finalise le cessez-le-feu entre la Malaisie et Jakarta ; les attaques de guérilla continuent. En janvier, le PKI confisquent les biens britanniques en Indonésie. En mars 1964, c’est la rupture ; Sukarno prononce un discours où il dit aux USA « d’aller au diable », les biens américains en Indonésie sont confisqués. C’est la relance de la Konfrontasi laquelle coûte de plus en plus cher à Jakarta. La République Populaire de Chine offre à l’Indonésie, si elle le souhaite, 100 000 armes légères en vue de constituer une milice paysanne. Sukarno est de plus en plus sous la coupe des communistes ; c’est la période où il dénonce des « complots de la CIA ». En mai 1965, Sukarno appelle à la création d’une armée paysanne, il dénonce des « complots de l’armée » fomentés avec l’aide de l’ambassade britannique et dirigés contre lui. En juin, les communistes tiennent la Police de Jakarta ; le mois suivant, ils organisent la liquidation des anti-communistes du parti de Sukarno, le PNI. En août, Sukarno coupe les ponts avec le Fond Monétaire International, la Banque Mondiale et Interpol; c’est la spirale de l’isolement vis à vis du monde occidental.

Durant cette période, les Etats-Unis tentent de ne pas heurter l'Indonésie de front; il leur faut éviter que l'archipel ne tombe dans les mains des chinois ou du moins dans le camp communiste (URSS). Cela a toujours été une constante et la hantise américaine dans cette région. Georges Kennan, le père de la doctrine de l'endiguement, présentait d'ailleurs l'Indonésie comme un Etat d'une importance stratégique majeure. N'affrontant donc pas de front l'archipel, les Etats-Unis et ses services "travaillent" en sous main pour au moins éviter le pire, au mieux faire retomber le pays dans le giron du "monde libre".



1966-1992 : la période faste

Le 17 août, date anniversaire de l’indépendance, Sukarno défend dans un discours, l’idée d’une « alliance anti-impérialiste » comprenant Pékin et d’autres pays communistes asiatiques. La RPC est proche de Jakarta comme elle ne l’a jamais été. Mais le 30 septembre, c’est le coup d’Etat (G30S, Gerakan 30 September), où les communistes sont accusés d’avoir assassiné neuf officiers supérieurs dont six généraux; le G30S se dit « pro-Sukarno, anti-corruption, anti-américain et anti-CIA ». Le jeune Suharto, chef du Kostrad[23], annonce le 1er octobre 1965, à la radio, que six généraux ont été tués, mais qu’il contrôle l’armée et vient de mettre fin à un coup d’Etat qui menaçait Sukarno. La lutte contre les communistes commence. Tout en laissant Sukarno au poste de Président, Suharto met en place ses hommes et ses réseaux ; il isole de plus en plus le Président et tient en fait les rênes du pouvoir. Le 11 mars 1966, la chose s’officialise avec la signature par Sukarno du document Supersemar[24] qui donnent tous les pouvoirs au jeune Général Suharto. Une des premières mesures consiste à interdire le PKI. Les Etats-Unis sont heureux de ce changement, d'autant plus qu'ils n'y sont pas étrangers.

Dès son arrivée au pouvoir, Suharto rétablit des relations privilégiées avec les USA. Dans la lutte anti-communiste, la CIA fournit aux militaires indonésiens la liste des suspects, envoie des « conseillers » sur place. C’est près de 500 000 personnes qui vont ainsi être supprimées : les chefs communistes et leurs familles, les communisants et autres sympathisants gauchistes. Les partis et mouvements musulmans participent à cette curie. L'Indonésie ne doit en aucun cas retomber dans le giron communiste; la vigueur de la répression anti-communiste fait l'admiration des Républicains américains.

En août 1966, c’est la normalisation des relations avec la Malaisie. Les écoles chinoises sont fermées. Le leader de la RMS (République des Moluques du Sud) est exécuté. L’Assemblée (MPR) déclare que la préambule de la Constitution de 1945, comprenant le Pancasila (les cinq principes[25]), est inaltérable. Suharto met en place son régime dit de l'Ordre Nouveau (Orde Baru) en rupture avec celui de Sukarno qui représente l'ancien.

En février 1967, les propriétés saisies aux britanniques et aux américains sont restituées. En Mars, le MPR retire tout pouvoir à Sukarno et Suharto est nommé Président. En avril, l’Indonésie rompt ses relations avec la République populaire de Chine. La compagnie américaine Freeport ouvre la mine de Gratsberg en Irian Jaya[26]. En août, création de l’ASEAN, regroupant l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, les Philippines et la Thaïlande; cet ensemble régional reflète la dynamique américaine de l'endiguement. Début 1968, les relations avec les Etats-Unis se développent grandement et sont alors très amicales. En décembre 1969, le président Nixon visite Jakarta. L’année suivante, Suharto se rend à Washington. Le 21 juin 1969, Sukarno, meurt à Bogor.

Dans les six années qui suivent, l’Indonésie va connaître une récession malgré l’aide américaine qui passe par le biais de l’IGGI (the Inter-Governmental Group on Indonesia) ; début 1970, 60% du budget indonésien est financé par l’aide étrangère, dont l’IGGI. Avec la révolution des Œillets au Portugal, en avril 1974, le Timor oriental est indépendant. Avec le feu vert tacite des Etats-Unis, l’Indonésie envahit la partie orientale de l’île de Timor menacée de tomber dans le camp communiste si le FREITILIN (le mouvement de guérilla indépendantiste) arrivait au pouvoir; c’est l’opération Seroja le 7 décembre 1975.

Durant le temps de l'annexion du Timor Oriental, l'Indonésie a perpétré des massacres considérables. Avec la bénédiction des américains (nous sommes en pleine guerre froide) des tueries auront lieu, portant le nombre de victimes à environ 200 000, avec un apogée en 1978. Lors de l'invasion de la partie Est de l'île en 1975, Richard Woolcott, Ambassadeur australien à Jakarta, encourageant son gouvernement à suivre un cours "pragmatique" inspiré du "réalisme à la Kissinger" (alors secrétaire d'Etat dans l'administration Ford), expliqua que l'Australie avait tout avantage à ce que les réserves de pétrole du Timor tombent entre les mains de l'Indonésie "plutôt qu'entre celles du Portugal ou d'un Timor indépendant"[27]. Les australiens n'agissent pas seulement pour eux seuls, les compagnies américaines se joignent à la prospection lancée dans la Mer du Timor. Les relations militaire-militaire USA-Indonésie sont alors au zénith. Beaucoup de cadres de la TNI (l'armée indonésienne) vont se former aux Etats-Unis.

En 1976 débute un conflit qui se poursuivra jusqu'à aujourd'hui; c'est celui d'Aceh, province au Nord de Sumatra. Le mouvement sécessionniste, le GAM (Mouvement pour un Aceh Libre) est dirigé par Hassan Di Tiro. L'objectif des combattants de l'AGAM (le bras armé du GAM) est une indépendance totale de la province d’Aceh, et non une simple autonomie ; toutefois, les modalités de cette indépendance sont objets de controverses parmi les acteurs achenais eux-mêmes. Les Etats-Unis n'interfèrent en rien dans les affaires intérieures indonésiennes, laissant toute latitude répressive à Suharto; la province d'Aceh devient en 1989 et pour neuf ans, Zone d'Opérations Militaires (Daerah Operasi Militer ou DOM). Jusqu'en 1992, les rapports entre les USA et l'Indonésie sont au mieux; la consolidation du flan Sud de la mer de Chine méridionale est opérée.

1992-1999 : un notable désengagement

Mais, longtemps indifférents ou muets quant à la question du Timor Oriental, le Gouvernement et l’opinion publique américains s’intéressent de très près, depuis le début des années 1990, à la question des droits de l’homme dans l’ancienne colonie portugaise. Les Démocrates américains font sentir la différence dans leur approche des relations internationales. Dans le même temps, les USA rejettent les revendications archipelagiques de l’Indonésie, parce qu’elles accorderaient à Jakarta la juridiction de détroits stratégiques entre les océans Indien et pacifique. Les Etats-Unis se sont aussi vigoureusement opposés à l’Indonésie quand celle-ci s’est faite le partisan ardent de la création d’une Zone sans Armes Nucléaires en Asie du Sud-Est (S.E.A.N. Weapon Free Zone).

En 1991, le commerce des Etats-Unis avec l’archipel est supérieur à celui avec l’Europe de l’Est ; même si l’Indonésie s’est toujours targuée d’être un pays non-alignés, elle a néanmoins reconnu l’importance de la présence militaire et économique américaine en Asie du Sud-Est.

Après que furent même envisagées la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays et la fin de l’aide et des facilités commerciales américaines dans l’archipel, la question des droits de l’Homme ressurgissant aux Etats-Unis, la participation de l’Indonésie aux programmes IMET[28] est refusé fin 1992. Ceci intervient en réponse à l’incident du 12 novembre 1991 survenu au Timor Oriental où les forces de sécurité indonésienne ont tiré sur des activistes timorais. Sous l’administration Clinton, les américains soutiennent résolument et activement les pourparlers entre autorités portugaises et indonésiennes sous l’égide de l’ONU.

En 1997, l’Indonésie est un des pays d’Asie du Sud-Est le plus touché par la crise financière et monétaire. C’est le début de la fin de l’ère Suharto, les américains ne peuvent continuer à soutenir à bout de bras cet autocrate indéfendable. En 1998, après une série d’émeutes estudiantines[29] et une répression sanglante, le Président indonésien quitte finalement le pouvoir et Baccharuddin Jusuf Habibie devient Président par intérim[30], jusqu’au vote du MPR qui porte au poste suprême Abdurrahman Wahid, dit « Gus Dur », le 20 octobre 1999; la vice-Présidente est Megawati Sukarnoputri.

Les négociations portant sur la question timoraise, qui ont débuté sous la tutelle des NU mais aussi américaine[31], conduiront finalement au vote pour l’indépendance en septembre 1999[32]. Les Etats-Unis envisagent un temps une option fédérale pour l'Indonésie mais se rendent compte que cela pourrait conduire au chaos généralisé; ils sont alors soucieux de la personne qui pourrait être la mieux placée lors des prochaines élections présidentielles, mais ils ne s'engagent pas pour autant. L'aspect anti-corruption et droits de l'homme reste le discours tenu par Washington.

Commencent alors au Timor les affrontements entre partisans pro et anti Jakarta, avec le rôle des milices anti-indépendantistes soutenues par l’armée indonésienne. Cela conduira à l’intervention des forces de l’ONU, sous un commandement australien, pour séparer les belligérants. Un amendement est voté au Sénat américain - amendement portant le nom de son initiateur, Leahy - lequel interdit la vente d’armes aux pays ne respectant pas les droits de l’Homme et dont l’Indonésie fait partie. Le Timor oriental quitte l'Indonésie; la perte de cette province augmente le ressentiment des indonésiens et surtout des militaires tant vis à vis des australiens que des américains, considérés comme des "lâcheurs".

1999-2002 : un retour à petits pas

Sous la présidence Wahid, les relations avec les Etats-Unis sont cordiales mais sans plus. Gus Dur se rend aux Etats-Unis plusieurs fois et fait montre d'une réelle volonté de s'attaquer à la corruption comme à la prééminence de l'omnipotente armée, deux dossiers sensibles aux yeux de l'administration américaine. La Banque Mondiale se penche avec bienveillance sur le cas indonésien. En décembre 1999, les relations diplomatiques avec le Portugal sont renouées. Les USA campent toujours sur leurs positions vis à vis de la question timoraise : les généraux indonésiens responsables d'exactions doivent être jugés. C'est un préalable à toute reprise de relations militaire-militaire, à la fourniture de matériels et pièces détachées. Un procès concernant les atteintes portées aux droits de l'homme au Timor est lancé par Jakarta; le but indonésien étant d'éviter un jugement par une instance internationale. Ce procès en interne permet dans le même temps aux Etats-Unis de ne pas trop se voir reprocher leurs attitudes passées.

Alors que les yeux sont toujours tournés vers le Timor, aux Moluques, un conflit entre chrétiens et musulmans débute; il fera entre 6 000 et 12 000 morts dans l'indifférence la plus totale; les USA ne veulent pas interférer dans les affaires indonésiennes sur cette question, de peur de s'aliéner les mouvements musulmans qui se développent dans le pays depuis la chute de Suharto.

La question d'Aceh est toujours d'actualité; le GAM (Mouvement pour un Aceh Libre) poursuit sa lutte armée contre la présence des forces de l'ordre et de l'armée indonésienne. A l'orient de l'archipel, un autre mouvement sécessionniste se manifeste de plus en plus, c'est l'OPM (Organisation pour une Papouasie Libre, crée en 1965) et le Présidium Papou, avec à sa tête Theys Hiyo Eluay. Ces deux provinces d'Aceh et de Papouasie sont très riches en matières premières et hydrocarbures et de nombreuses sociétés américaines y sont présentes mais non rejetées par les rebelles, à l'exception de PT Freeport[33] en Papouasie, à cause de l'impact négatif de la mine de Gratsberg sur l'environnement et les terres sacrées papoues. Les relations avec l'Australie ne sont pas au mieux non seulement depuis l'affaire du Timor mais également parce que Jakarta accuse les australiens de soutenir les mouvements sécessionnistes en Papouasie par le biais d'ONG et de Pasteurs évangéliques protestants.

Face à ces divers mouvements, Gus Dur met en place la loi sur l'autonomie des provinces; cette loi prend effet au 1er janvier 2001, et elle accorde 70% des richesses aux provinces, le reste étant reversé à Jakarta. Aceh et la Papouasie occidentale bénéficient d'un "statut d'autonomie spéciale". Mais rien ne change dans les provinces rebelles. S'attaquant à une politique de réforme des institutions, le Président indonésien s'attire nombre d'inimitiés et en particulier des militaires. Porté au pouvoir par une coalition hétéroclite, Gus Dur est de plus en plus contesté. Et bientôt, il est évincé du pouvoir par le MPR qui élit Megawati Sukarnoputri le 21 juillet 2001. L'armée indonésienne appuie le mouvement, et joue la carte de la démocratie, cherche à se forger une nouvelle image de respectabilité.

L'arrivée au pouvoir de Megawati est bien perçue par les Etats-Unis, lesquels ne savaient pas "gérer" son prédécesseur jugé trop "fantasque". Nationaliste, Megawati défend fortement l'intégrité du territoire indonésien ; elle est soutenue par les pays occidentaux, et notamment par les USA, en ce sens. Les relations avec Canberra se réchauffent, et la prospection et l'exploitation des réserves du Timor Gap se développent. L'Australie est en fait un paravent américain dans cette zone de l'archipel car la majorité des sociétés pétrolières travaillant là sont américaines.

Avec l'arrivée de Megawati, le complexe militaro-industriel américain met en branle une vaste opération politico-diplomatique pour que les relations commerciales touchant le matériels militaires soient reprises. Ainsi, peu à peu, les barrières tombent, hormis l'amendement Leahy qui doit passer par un vote du Sénat pour être levé. Nombre d'activistes des droits de l'homme critiquent cette attitude, jugeant que les militaires indonésiens n'ont pas opéré une réforme en profondeur, suffisante, à même de garantir une rupture effective d'avec les pratiques du temps de l'Ordre Nouveau.


11 septembre 2001 : une nouvelle ère, un renforcement

Avec les attentats multi-cibles de New York et Washington, l'Asie du Sud Est devient le second front de la lutte engagée par l'administration Bush contre le terrorisme. Depuis la fin des années 90, les mouvements islamistes se sont développés dans la région (Sud des Philippines, Malaisie et Indonésie), et ce d'autant plus avec la fin de l'ère Suharto. La Présidente Megawati est en phase avec Washington dans cette lutte et ce malgré les critiques émanant des mouvements musulmans - pas exclusivement radicaux - qui développent un discours franchement anti-américain. L'Indonésie soutient officiellement l'attaque de l'Afghanistan. Jakarta bénéficie de ces retombées, et se voit accorder des dons et des prêts de près de 600 millions de dollars pour renforcer les forces de sécurité de l'archipel.

Avec les attentats de Bali et de Manado (Nord de Célèbes), l'Indonésie est victime du terrorisme internationaliste d'origine islamiste. Le terrorisme n'est pas une nouveauté dans l'archipel car les mouvements sécessionnistes le pratiquaient mais après le 12 octobre 2002, la mise à jour du réseau de la Jemaah Islamiyah plonge d'autant plus l'Indonésie et son gouvernement dans le camp américain. La population, elle, est plus rétive à cet engagement; même les mouvements musulmans modérés émettent des réserves à ce rapprochement avec Washington. Par ailleurs, les mouvements des droits de l'homme craignent un renforcement du pouvoir et des militaires. Megawati, qui a toujours été proche des militaires, utilise l'occasion pour développer les assises de son pouvoir. Les prochaines élections présidentielles sont prévues pour 2004, il faut donc avoir les militaires de son côté tout en ne froissant pas les mouvements musulmans. C'est une gymnastique assez dure, et il est difficile de contenter tout le monde. Les Etats-Unis dans tout cela retrouvent un moyen légitime de renouer avec Jakarta et de reprendre la coopération en matière militaire. Précisons que depuis 1966, quand bien même des froids ont pu survenir, seul le secteur touchant à la défense a pu être touché ; les autres industries (pétrolières, gazières, minières) poursuivant leurs activités sans aucun soucis, bénéficiant même de protections de l'armée indonésienne qui y trouve son compte tant financièrement que dans ses prérogatives.

Il est fort à parier que, bientôt, le dernier obstacle - l'amendement Leahy - sera levé; il y va de la survie de la politique des industries de défense américaines dans l'archipel car les militaires indonésiens ne sont plus ceux de l'ère Suharto ; ils ont vu ce à quoi pouvait conduire des liens trop exclusifs avec les Etats-Unis : la perte d'indépendance et la fin d'approvisionnement en pièces détachées rendent la TNI incapable d'agir comme elle le souhaite. Ainsi, plusieurs généraux cherchent-ils à diversifier leurs sources d'approvisionnement ; la Chine, la Russie et les pays européens sont perçus comme des alternatives nécessaires pour rompre l'exclusivité américaine en la matière. Par ailleurs, les hauts gradés de l'Etat-Major indonésien, qui sont tous passés par le Timor, n'ont pas oublié le revirement américain à partir des années 1990, et ils sont donc plus circonspects aujourd'hui dans leurs choix quand bien même ils sont courtisés discrètement. Mais la TNI n'étant pas monolithique, les américains vont vraisemblablement trouver des interlocuteurs complaisants, tant dans les services spéciaux indonésiens (BIN) que, surtout, à la tête de l'Etat et dans l'exécutif indonésien.

A moins d'un réveil des mouvements musulmans anti-américains, les Etats-Unis semblent entrés dans une phase plus active dans leurs relations avec l'Indonésie ; l'ancrage américain dans l'archipel s'opère sous nos yeux mais il est loin d'être encore achevé.

Notes :
[1] le 27 décembre 1949.
[2] La puissance coloniale encore souveraine. Début 1946, les forces néerlandaises (la KNIL) comptent environ 20 000 soldats en Indonésie ; des effectifs qui monteront jusqu’à 92 000.
[3] Lord Mountbatten, le Commandant Suprême des Forces Alliées en Asie du Sud-Est, assigne aux australiens la responsabilité de Bornéo (Kalimantan) et de l’Est de l’Indonésie (Célèbes, Moluques, Papouasie, petites îles de la Sonde). A compter du 15 décembre 1945, les forces hollandaises commencent à remplacer, comme puissance occupante dans la partie orientale de l’archipel, les troupes britanniques.
[4] Le Général Mallaby arrive le 25 octobre 1945 avec le 49ème Régiment d’Infanterie Indienne. Les britanniques prennent en charge Sumatra et Java. Le Major Général Hawthorn remplace Mallaby le 30 octobre 1945, après l’assassinat de ce dernier quelques heures après la signature d’un cessez-le-feu avec Sukarno et Hatta, les deux leaders indonésiens. La plupart des forces britanniques présentes en Indonésie viennent des Indes ; Nehru protesta vivement contre l’utilisation de troupes indiennes à l’encontre des indonésiens. Ce fut une des raisons majeures du retrait britannique.
[5] Bâtiment de transport américain basé aux Philippines mais qui a mouillé, pour les négociations, au port de Jakarta.
[6] Le « coup de Madiun » fut la seconde tentative de révolte – infructueuse - du PKI, le parti communiste indonésien ; la première ayant eu lieu en juillet 1926.
[7] Humiliation par les hollandais des forces des NU à Kaliurang.
[8] Non sans que les Etats-Unis y soient étrangers.
[9] 24 décembre 1948.
[10] 28 janvier 1949
[11] Début 1950, ce n’est pas moins de 300 000 citoyens hollandais qui quittent l’Indonésie, et le 26 juillet 1950, l’armée royale des indes hollandaises (KNIL) est officiellement dissoute. La Papouasie occidentale reste toujours aux mains des hollandais.
[12] Aux Moluques avec la République des Moluques du Sud (RMS) et son chef Sumokil.
[13] Toujours le Darul Islam de Kartosuwirjo.
[14] Le PKI avec Aidit, son chef, de 1951 à 1965.
[15] Le 21 février 1957.
[16] Le 1er décembre 1957, Sukarno annonce la nationalisation de 246 sociétés hollandaises.
[17] Le 5 décembre 1957.
[18] Communistes et socialistes.
[19] Pemerintah Revolusioner Republik Indonesia.
[20] le 17 août.
[21] Le 15 août 1962.
[22] Sabah et Sarawak.
[23] Commandement des Réserves Stratégiques.
[24] « Surat Perintah Sebelas Maret ».
[25] le nationalisme (Kebangsaan), l'humanisme (Kemanusiaan), un gouvernement représentatif (Kerakyatan), la justice sociale (Keadilan Social), le monothéisme (Ketuhanan).
[26] La plus grande mine d'or et de cuivre du monde.
[27] Noam Chomsky, in "L'Indonésie, atout maître du jeu américain", Le Monde Diplomatique, juin 1998.
[28] programmes d’enseignement et d’entraînement militaires internationaux
[29] En mars, avril et surtout mai 1998.
[30] Le 21 mai 1998.
[31] Le 5 mai 1999, les portugais et les indonésiens signent un accord à New York sur un vote d'autodétermination de l'île.
[32] 78% en faveur de la séparation d’avec l’Indonésie.
[33] filiale indonésienne de Freeport-McRohan.

Le conflit des Moluques

(Texte arrêté au 6 février 2002)

Après un long temps de tumulte, le calme semble aujourd’hui revenu aux Moluques. En effet, après trois ans d’affrontements meurtriers, les accords de Malino (1) entamé le 12 janvier 2002, et sous les auspices du Gouvernement de Jakarta (2), vont sans doute enfin mettre un terme à un massacre qui a fait entre six et douze mille victimes, un demi million de personnes déplacées, quinze mille maisons et commerces détruits, plus d’une cinquantaine d’églises, autant de mosquées, un centre hospitalier et des dizaines d'écoles. Ce conflit a vu émerger dans le temps deux camps belligérants : d’une part des musulmans (dénommés les « blancs », en référence à la pureté de l’Islam - santri) et d’autre part des chrétiens (appelés « les rouges » par opposition - abang) ; il serait cependant abusif de faire de ces affrontements un des lieux de rencontre et de choc civilisationnels comme le prétendrait un Huntington. Les motifs, quand bien même ils se sont cristallisés sur le fait religieux, n’ont pas été au bout du compte les seuls à entrer en jeu.

C'est le 19 janvier 1999 que le conflit commença, dans la capitale des Moluques, Amboine, par une altercation entre un chauffeur de bus local et un passager, l'un chrétien et l'autre musulman ; mais ce qu’il faut également souligner c’est que l'un était originaire de l'île d'Ambon et l'autre de Célèbes (Sulawesi). Ce conflit, peu médiatisé et qui n’a pas semblé susciter le moindre intérêt de la part des instances internationales ou encore des "grandes consciences morales", est devenu presque deux à trois fois plus meurtrier que ceux du Kosovo et du Timor Oriental réunis. Une "affaire intérieure" qui n’a pas nécessité la mise en oeuvre d'un quelconque "droit d'ingérence humanitaire" ou autre, alors que cela se met en place facilement pour certains pays quand ces derniers s'inscrivent dans la logique du nouvel ordre mondial et qu'au bout du compte, les retombées financières et géopolitiques sont assurées. Il semble désormais possible d’aborder ce conflit et d’y voir plus clair, de ne pas tomber dans le piège des idéologies proposant une lecture manichéenne de l’événement.

Situées à l’Est de Java, l’archipel des Moluques se situe entre Célèbes et la partie occidentale de la Papouasie. Peuplé de près de deux millions cinq cent mille habitants, cette partie de l’Indonésie compte un grand nombre de chrétiens (essentiellement Protestants) comparativement aux autres provinces indonésiennes ; dans l'ensemble de l’archipel des Moluques on compte 36,9 % de protestants et 5,8% de catholiques contre 56,8% de musulmans. Cependant, au Nord de cet archipel, les taux sont différents (71,4% de musulmans, 27,2% de protestants et 1,3% de catholiques) (3). Pour autant il serait plus qu’abusif de réduire le conflit des Moluques à un affrontement où l’élément religieux tiendrait la première place.

Ce conflit est une des composantes des forces centrifuges secouant l’archipel indonésien (Acheh et Riau sur Sumatra, Papouasie indonésienne, Timor oriental, Kalimantan et Célèbes), et il se situe dans une dialectique centre-périphérie quasi archétypique. Dans les rapports entre les Moluques et Java, nous trouverons effectivement un des éléments de ce conflit. Comme les autres îles d’Indonésie, les Moluques recèlent un grand nombre de richesses (ressources minières, agricoles, etc.) lesquelles ne sont pas redistribuées équitablement entre les provinces et l’Etat ; jusqu’à la mise en place au premier janvier 2001 de la loi sur l’autonomie régionale, Jakarta reprenait la quasi totalité de ces richesses, favorisant l’émergence d’un réel sentiment d’injustice chez les habitants de la périphérie.

Un des facteurs belligènes qui est aussi à prendre en compte, est la politique de transmigration engagée par Jakarta depuis des dizaines d’années. Avec cette transmigrasi, l’archipel aux épices a vu s’inverser le taux de chrétiens par rapport aux musulmans, et celui des « moluquois de souche » par rapport aux « transmigrants ». Aux Moluques, les immigrants viennent principalement de l'île de Buton (Sud-Est de Célèbes), mais il faut compter aussi les Bugis et les Makassars (Sud de Célèbes), ainsi que les personnes issues de Java et de Sumatra ; soulignons que tous ces migrants sont musulmans.

Reprenant à leur compte les pratiques bataves consistant à favoriser l’émigration de populations makassaraise et maduraise (fidèles aux Hollandais) vers les autres régions de l’Indonésie moins peuplées, les différents gouvernements ont utilisé cette technique pour maintenir dans le giron de Java ces îles de la périphérie. Il est utile ici de rappeler que 70% de la population indonésienne - qui comptait près de 205 millions d’âmes au recensement de 2000 - est concentrée sur Java ; par l’envoi de nombreux immigrants pro-javanais (essentiellement Bugis et Madurais) dans les îles moins habitées (Sumatra, Kalimantan, Moluques, petites îles de la Sonde), le gouvernement central assoit son autorité plus aisément. Une colonisation de peuplement disent les non javanais, un remède au surpeuplement répond le gouvernement de Jakarta.

Précisons néanmoins qu’une autre partie de cette population migrante est venue s'installer spontanément ; c’est parmi cette dernière catégorie de la population qu’on pu être recruté un certains nombre de combattants. Ces immigrés économiques sont qualifiés de « kada balampu » (littéralement des « sans lampes », des pauvres d’esprit), des personnes sans instruction donc, prêtes à louer leurs services aux plus offrants afin de subvenir à leur existence quotidienne. C’est dans cette frange de la population que nous trouverons les plus malléables et les plus manipulables personnes ; à cela il ne faut pas oublier les groupes de malfrats venant de Java, prêts à faire le coup de main pour de l’argent.

A ce conflit des Moluques entre groupes ethniques et religieux différents, s'ajoutent des motifs d'ordre politique. Dans les années 1950, dans la période cruciale de l’affermissement de l’Etat indonésien, une République des Moluques du Sud (Republik Maluku Selatan) avait tenté de voir le jour ; et si aujourd'hui, les partisans de l'indépendance n'ont pas abandonné leur objectif, il est cependant difficile de déceler l'ampleur de leur implication dans le conflit actuel. La faction musulmane n’ayant pas manqué de souligner et de jouer cette « carte séparatiste » pour mobiliser, allant même jusqu’à dire que le sigle RMS voulait plutôt dire Republik Maluku Serani, c’est-à-dire, République des Moluques Chrétiennes.

Au Nord des Moluques également, deux îles sur le flan ouest de Halmahera, Ternate et Tidore (où subsistent deux très anciens sultanats) ont toujours été rétives à la mainmise de Jakarta ; et cela ne les empêchant pas même de se détester entre elles, au point où l'on a vu resurgir du passé des antagonismes vieux de près de cinq siècles. Ce qu’il faut retenir, c’est que le fait d’avoir la même religion n’influe donc pas spécialement sur la bonne qualité des rapports avec Java.

Par les influences diverses émanant de certains mouvements jakartais islamistes voulant dynamiser leur action, notamment le FKASW (le Forum de Communication Ahlus Sunnah Wal Jama'ah) dirigé par Ayip Syafruddin Soeratman et Jaffar Umar Thalib, le conflit est devenu peu à peu inter religieux cette fois dans l'ensemble de l'archipel aux épices. Les troubles du Centre (Amboine) recoupèrent alors dans leur polarisation ceux du Nord d'Halmahera. Des appels à la Jihad (4) furent lancés officiellement en février 2000 lors d’une grande manifestation à Jakarta ; notons qu’Amien Rais, actuel Président de l’Assemblée consultative du peuple (5) était présent à cette manifestation, ainsi que Hamzah Haz chef du PPP (parti musulman du développement et de l'unité) et actuel Premier Ministre de Megawati, cautionnant "objectivement" les appels au massacre de chrétiens lancés par les organisateurs du rassemblement quand bien même ils ne firent aucune déclaration.

Dans le premier trimestre de l’année 2000, le Laskar Jihad entrait donc en scène, envoyant depuis Java des milliers de combattants pour « défendre les musulmans agressés par les chrétiens », et en fait pour nettoyer les Moluques de toute présence chrétienne. Pendant sa campagne de « guerre sainte » l’alternative laissée aux chrétiens capturés était la conversion ou la mort. Ce groupement utilisa même la fibre patriotique pour mobiliser contre les chrétiens, avançant que ces derniers avaient des visées séparatistes, reprenant là une vielle rengaine depuis qu’un groupuscule des années cinquante avait, il est vrai, milité et agit pour la sécession des Moluques du Sud (Republika Maluku Selatan).

Mais le Laskar Jihad n’est pas le seul acteur étranger aux anciennes îles aux épices. En effet, d’anciens militaires (comme Rustam Kastor) ont soutenu le Laskar Jihad, tout comme Fuad Bawazier (un économiste, ancien ministre des finances de Suharto et très proche de ce dernier) et Abu Rido, idéologue influent ; de l’argent saoudien fut également versé à des fondations néo-Wahhabites très proche du Laskar Jihad, comme la Al-Irsyad. Ces fonds ont non seulement permis l’envoi de combattants sur les Moluques mais aussi de matériels de guerre, comme l’entraînement des Laskar (combattants) non loin de Bogor, au grand jour et sans interventions de la Police. Par ailleurs, une frange de l’Armée (Tentara Nasional Indonesia) s’est elle aussi impliquée dans le conflit ; mais si certains militaires d’active ont pris part aux côtés des musulmans, ce n’est pas pour des motifs exclusivement religieux mais bien plutôt pour des raisons politiques et économiques. Rejetés par la population, discrédité auprès de l’opinion publique internationale avec l’affaire du Timor, cette frange de l’Armée a trouvée là le moyen de redorer son blason en se présentant comme facteur d’ordre et seul garant de la sécurité nationale. Pendant le mandat de « Gus Dur » Wahid, premier Président réellement élu démocratiquement après plus de trente ans de pouvoir autocratique de Suharto, le conflit des Moluques n’a pas faibli ; plus de cinq cent mille moluquois ont fuit leur archipel pour se réfugier essentiellement au Nord de Célèbes. Rien ne fut réellement entrepris par le Président et son gouvernement pour faire cesser les massacres ; produit d’une coalition très fragile et issu d’un parti minoritaire, Gus Dur Wahid ne put mettre un terme aux affrontements. Avec le décret d’Etat d’urgence civil (le 27 juin 2000), un grand nombre de membres des force de l’ordre fut envoyé mais sans succès, certains d’entre eux prenant même fait et cause pour l’un ou l’autre camp.

Le Laskar Jihad est dirigé par Jaffar Umar Thalib, un ancien d’Afghanistan. Son discours est le pur produit de l’islamisme radical : là où a retenti la voix du Muezzin est terre d’islam, là doit donc s’appliquer la Charia (loi musulmane) ; et là où la voix du Muezzin n’a pas été entendue, tout les moyens doivent être utilisés, dont la « Guerre sainte » pour que cette terre devienne islamique. Pour Jaffar Umar Thalib, l’Indonésie est un pays à majorité musulmane et donc la charia doit s’appliquer. Cependant, depuis sa création en 1945, l’Indonésie s’est constituée sous le principe de neutralité en matière religieuse. Contrairement à la Malaisie voisine, l’Indonésie n’a pas l’Islam comme religion d’Etat. C’est donc à une révision de la Constitution indonésienne qu’oeuvrent un certain nombre de groupuscules salafistes ou néo-Wahhabites comme le Laskar Jihad bien sûr, mais aussi le Front Hizbullah, le Front des défenseurs de l’Islam, le groupe Hizbultahir, le KISDI, etc. Après les attentats du 11 septembre et surtout après le début du bombardement américain sur l’Afghanistan, ces groupuscules se sont fait connaître médiatiquement, en organisant des manifestations devant l’Ambassade des Etats-Unis à Jakarta et en défilant dans les rues des grandes villes de Java (Surakarta, Surabaya, Djogjakarta). Bien que « surfant » sur un sentiment anti-américain, anti-impérialiste, partagé par un grand nombre d’indonésiens, ces groupuscules n’ont pour autant aucune base solide, et n’apparaissent pas comme les futurs vecteurs de l’islam indonésien. En effet, les deux courants représentatifs et majoritaires dans l’archipel sont constitués par la Muhammadiyah et le Nadlatul Ulama ; le premier regroupe trente millions d’adhérents et le second plus de trente-cinq. Ces deux mouvements désapprouvent et condamnent sans équivoque l’islam salafiste comme le fondamentalisme radical. Le seul souci reste dans la marge de manoeuvre laissée entre les mains de certains hommes politiques, lesquels n’hésiteraient pas à utiliser la carte de l’islam fondamentaliste pour évincer un adversaire, affaiblir un rival, et parvenir au pouvoir, sans que l’islam représentent pour eux rien d’autre qu’un outil, et rien qu’une carte temporaire. Cependant ces cartes ont tué et peuvent encore tuer ; les exécutants étant des fanatiques, des désoeuvrés, des chômeurs, et les commanditaires des requins politiques bien loin des préoccupations religieuses, pensant juste à s’enrichir, à obtenir ou conserver le pouvoir.

Aujourd’hui la situation est redevenue plus calme aux Moluques ; certes, à Amboine, la ville est séparée en quartiers musulmans et chrétiens, et des tirs ou des explosions se font parfois entendre. Mais dans d’autres endroits de l’archipel aux épices, les traditions locales ancestrales (Pela et Adat) reprennent peu à peu le pas sur des religions instrumentalisées, et des réconciliations s’opèrent de nouveau.


Notes :

(1) Ville de Célèbes où s’est effectué entre les belligérants le 20 décembre 2001, la signature de la « Déclaration de Malino »
mettant fin au conflit de cet archipel situé entre Kalimantan et les Moluques.
(2) avec la participation active du Ministre des affaires sociales Yusuf Kalla.
(3) Sources BPS (Bureau des Statistiques Indonésiens), mars 2000.
(4) entendue dans ce cas précis comme guerre sainte contre les "infidèles", et non comme lutte intérieure contre les démons.
(5) le MPR, l'assemblée consultative du peuple; la haute assemblée d’Indonésie.

QUELQUES ORIENTATIONS BIBLIOGRAPHIQUES :

Indonesia : overcoming murder and chaos in Maluku. International Crisis Group ; Asia report
n°10. 19 december 2000

Indonesia’s crisis : chronic but not acute. International Crisis Group ; Asia report n°2. 31 may
2000

Guns, Pamphlets and Handis-Talkies : How the military exploited local ethno-religious tensions
in Maluku to preserve their political and economic privileges. Georges Junus Aditjondro, Dpt..
of Sociology and Anthropology, University of Newcastle, Australia. In http://www.go.to/ambon

The Tragedy of Maluku. Georges Junus Aditjondro, Dpt.. of Sociology and Anthropology,
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Notes on the Jihad Forces in Maluku. Georges Junus Aditjondro, Dpt.. of Sociology and
Anthopology, University of Newcastle, Australia. In http://www.geocities.com/baguala67/

Your God is no longer mine : Moslem-Christian Fratricide in the Central Moluccas after a Half-
Millennium of Tolerant Co-Existence and Ethnic Unity. Dr. Dieter Bartels. In
http://www.geocities.com/ambon67

Analysis of the sectarian conflict in Maluku, and it’s role in the Islamisation of Indonesia. A
report by Jubilee Campaign UK, december 1999, in
http://www.jubileecampaign.demon.co.uk/church/ind5.htm

Indonésie, Christianisme et islam ; l’histoire de rapports parfois conflictuels et toujours
complexes. Andrée Feillard. Dossier et documents n°8/99, supplément EDA 295, Octobre 1999.

Indonésie, l’Islam indonésien et la vague islamiste. Andrée Feillard. Dossier et documents
n°8/96, supplément EDA 229, Octobre 1996.

I’m a fundamentalist. An Ideological Reflexion on the Challenges Facing the Muslims of
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Jafarkareem@hotmail.com

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indonésien et des organisations humanitaires, entre le 22 et le 27 janvier 2000.

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The Church and Human Right in Indonesia. Dr. Med. Paul Tahalele, M.D. INDONESIA
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