22 octobre 2009

Marty Natalegawa, le nouveau visage de la diplomatie indonesienne

Le Président indonésien Susilo Bambang Yudhoyono (SBY), élu à une grande majorité (plus de 60%) lors des dernières élections générales dans ce grand pays d'Asie du Sud-Est, vient de nommer son gouvernement. Ce mandat fixé à 5 ans par la Constitution, s'achèvera en 2014.

Parmi les personnalités présentes dans ce second cabinet "Indonésie Unie", figure Marty Natalegawa. Sans préjuger ici des actions futures menées par l'Indonésie en matière de politique étrangère, on peut souligner déjà par la mise en place de ce nouveau chef du DEPLU : 1) de la continuité et de la stabilité de la République Indonésienne; 2) de l'arrivée aux postes ministériels d'une nouvelle génération instruite aux meilleures universités; 3) des signes prometteurs et positifs pour ce pays archipélagique.
Notons que ce nouveau visage de la diplomatie indonésienne a pris forme en 1999 (au départ de Suharto) avec la nomination d'Alwi Shihab au poste de Ministre des Affaires Etrangères, lequel à complètement restructuré et modernisé ce ministère. Son successeur, Hassan Wirayuda, a pour sa part, poursuivi dans cette voie et cet esprit nouveau.

Restent les fondamentaux de la politique étrangères indonésiennes : "Bebas dan aktif", c'est-à-dire, "Libre et active". On peut tout à fait penser que cette orientation se maintiendra avec cette nomination et même qu'elle se renforcera, hissant la République Indonésienne au rang qu'elle mérite au sein des nations, tant l'Indonésie est un pont et un carrefour entre les continents, les civilisations, les peuples.

Arrêtons-nous un peu sur ce jeune et brillant ministre qui semblait désigné depuis au moins deux ans à ce poste et qui est totalement dans la lignée de ses prédécesseurs quant au rôle plus important que devrait jouer l'Indonésie au plan international.
 Photo : Marty Natalegawa et son épouse Sranya, au KBRI de Londres. (Source : KBRI London)

Né à Bandung le 22 mars 1963, Raden Mohammad Marty Muliana Natalegawa est le nouveau Ministre des affaires étrangères de la République d’Indonésie (DEPLU-RI).

Avant sa nomination en date du 21 octobre 2009, Marty Natalegawa fut le Représentant permanent de l’Indonésie auprès des Nations Unies ; il avait présenté le 11 septembre 2007 ses lettres de créance au Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon.

Natalegawa a commencé sa carrière en 1986 au Département des affaires étrangères de l’Indonésie (DEPLU) ; il était, depuis 2005, Ambassadeur de l’Indonésie auprès du Royaume-Uni. De 2002 à 2005, il était Chef de cabinet du Ministre des affaires étrangères de l’Indonésie et Directeur général pour la coopération avec l’ASEAN au sein de ce même département ministériel. Marty Natalegawa a aussi occupé le poste de Directeur pour les organisations internationales au DEPLU au début de la décennie écoulée. De 1994 à 1999, il était en poste à la Mission permanente de l’Indonésie auprès des Nations Unies à New York.

Natalegawa a un doctorat en philosophie de l’Université nationale australienne (ANU) en 1993. Il est également diplômé de la London School of Economics and Political science et de Corpus Christi College. Marty est le plus jeune fils de Sonson Natalegawa, ancien directeur de la banque d’Etat Bumi Daya. Il est marié à une femme d’origine thaïlandaise (Sranya) et père de trois enfants (Annisa, Anantha, and Andreyka). 

9 octobre 2009

Enquête sur un Zippo inconnu

J’avais depuis longtemps par devers moi un briquet de marque Zippo trouvé en Asie du Sud-Est.

Sur ce briquet, des marquages (un slogan, un insigne, une date, un lieu, un nom) mais surtout des incertitudes et des inconnues. Incertitudes sur le fait de savoir si ce briquet était un authentique Zippo des années 60 ; inconnues dans le fait de voir un insigne de l’armée que je ne connaissais pas du tout.

Après quelques recherches et de précieuses aides extérieures (1), j’ai finalement eu toutes les réponses que je souhaitais.

Ainsi puis-je présenter maintenant ce Zippo et donner quelques éléments d’explication sur celui-ci.

Le briquet

Sur le Zippo lui-même, il s’avère que c’est bien un Zippo authentique, datant de 1964. L’attestent, les deux points encadrant la marque « Zippo » sur le fond du briquet (un peu à gauche du « Z » et à droite juste au dessus du ®), ainsi que la concordance avec le numéro de modèle (Pattern 2517191).


Le contexte et les gravures

Nous sommes au Vietnam, dans les premières années de la guerre. Suite aux incidents survenus entre le 2 et le 4 août 1964 dans le Golfe du Tonkin (entre destroyers US et vedettes lance-torpilles du Nord Vietnam), c’est l’engagement massif des Américains ordonné par le Président américain d’alors, Lyndon B. Johnson.

Début février 1965, des bases US sont attaquées, dont celles de Pleiku et de Qui Nhon. C’est le début de l’escalade.

Entre 1964-1965 (date figurant sur le Zippo) les soldats US ne sont pas encore du contingent ; la plupart de ceux qui servent là-bas sont encore des conseillers, des formateurs du MAC/V (Military Assistance Command / Vietnam) et/ou des hommes de la CIA.

Parmi ces formateurs et spécialistes, des démineurs. Ils sont brevetés EOD (Explosive Ordnance Disposal), l’équivalent à peu près de notre NEDEX français (Neutralisation et Destruction d’Explosif). L’insigne présent sur le Zippo est celui du deuxième degré EOD (Senior EOD), que devait avoir le propriétaire du briquet. Ces spécialistes étaient regroupés en équipes EOD opérant aussi bien sur terre que dans l’eau, neutralisant tant des bombes non explosées, que des explosifs improvisés (IED). Ces techniciens appartenaient soit à l’armée de terre, à l’armé de l’air, à la Marine ou encore au corps des Marines.

Une EOD Team au Vietnam au milieu des années 60.
Qui Nhon (nom de lieu figurant sur le Zippo) est la capitale de la province de Binh Dinh, en Annam (Vietnam). Elle possède un grand port. Comme dans d’autres endroits du territoire du Sud Vietnam, les soldats US étaient stationnés dans de grandes bases. Dans cette ville un grand nombre d’explosifs y furent « traités » entre 1964 et 1967 par les services spécialisés. Dans cette base de Qui Nhon - où il allait y avoir bientôt aérodrome, hôpital, casernements, dépôts, etc. - furent basée un temps différents unités EOD (US Army, USN, USAF, USMC). Il y a donc congruence entre le lieu et l’unité.

Le slogan présent sur une des faces du Zippo est assez caractéristique de ceux utilisés par les unités allant au contact, qui risquaient souvent leur vie en opération, tels les parachutistes ou les démineurs. Le « Live it up ! » est typique de ces unités d’élite.

Reste encore une question en suspend, le nom « Ho Huu Dix » qui apparaît derrière l’insigne EOD. C’est sûrement la première gravure qui ait figurée sur le briquet. Il se pourrait peut-être qu'il s’agisse du nom de celui qui a réalisé la gravure. Néanmoins, compte-tenu de l’endroit où ce nom se trouve gravé, cela est peu probable. Alors, il y a une autre explication. Une hypothèse pourrait être avancée : le premier propriétaire de ce briquet aurait été ce « Ho Huu Dix », lequel fut - compte-tenu du patronyme - en toute vraisemblance, un soldat de l’armée du Sud-Vietnam ; par la suite, le Zippo changea de main et c’est à cette occasion que les autres gravures y furent apposées.

Conclusion

« Montrez-moi un briquet, je vous trouverai une histoire… » .
C’est un peu ce qui est arrivé. Et il est toujours plaisant de faire ce cheminement de la petite histoire à la grande, d’effectuer ce « retour-amont » comme dirait un René Char. Les choses se disent, prennent sens et finalement éclairent.

Il en va des briquets comme de ces tableaux chinois sur lesquels figurent les marques des différents propriétaires; l'on peut ainsi voir et retracer l'histoire du tableau depuis son premier acquisiteur.

(1) Je tiens personnellement à remercier ici chaleureusement : John Conway, Mark Bacon, Linda Meabon, Don Lenny et Robert Munoz. If you read this page, be sure that I’m deeply grateful for your help !

6 octobre 2009

Anniversaire et réforme des armées indonésiennes


Avec le départ de Suharto et l’avènement de la Reformasi, les forces de défense nationale (TNI, Tentara Nasional Indonesia) - comme d’autres institutions d’ailleurs – se sont engagées dans la voie des réformes. Ces réformes ont été lentes, laborieuses, mais le fait est qu’un certain nombre d’entre elles ont été effectuées, même s’il en reste encore d’autres à mettre en œuvre.

Parmi ces réformes, une semble particulièrement cruciale aux yeux des activistes les plus en pointe : celle de la fin de la structure militaire territoriale. Selon les personnes qui souhaitent que disparaisse au plus vite la fameuse structure militaire territoriale, l’argument avancé est que celle-ci est un héritage de l’Orde baru (Ordre Nouveau) et qu’elle aurait été utilisée par le passé comme un moyen d’oppression dans le but de réduire au silence toute forme de critique contre le gouvernement ainsi que la liberté d’expression.

A ces personnes, il faudrait rappeler que tout de même, depuis 1998, l’Indonésie est devenue la troisième démocratie du monde après les Etats-Unis et l’Inde, d’autant plus avec les élections au suffrage universel direct de 2004 et de 2009. Ainsi, un des « arguments » de ces zélotes ne tient-il plus du tout, car autant que l’on sache, Abdurahman Wahid "Gus Dur", Megawati Sukarnoputri et Susilo Bambang Yudhoyono ne sont pas des dictateurs, ne sont pas des Suharto-bis, ter ou quater : ils sont l’expression de la réelle volonté populaire, laquelle les a porté à diriger l’Indonésie. Ces « réformateurs échevelés » qui veulent tout mettre à bas et très rapidement, iraient-ils jusqu’à soutenir que ces Présidents élus depuis 1998 ont utilisé la structure militaire territoriale pour affermir leur pouvoir, éliminer leurs adversaire et museler le peuple ?

Mais de quoi s’agit-il exactement ? La TNI possède depuis sa création en tant qu’armée révolutionnaire et populaire (non marxiste, faut-il le souligner, tant cela est un cas d’exception dans le monde) en plus d’éléments organiques éparpillés sur le territoire (et essentiellement à Java) des éléments qui « doublent » la structure administrative et qui fait qu’au total, du village à la province, du district à la région, des militaires sont présents, intégrés au sein d’unités territoriales (ce sont les Koramil, Korem, Kodam, Kodim, etc.).

Plusieurs éléments semblent défendre le maintien de cette structure militaire territoriale. Premièrement l’histoire et la culture de l’armée indonésienne. Armée révolutionnaire et populaire, la TNI dès sa création a opté pour cette structure souple et réactive, lui permettant - avec peu d’effectif - de défendre et de mener des actions contre le colonisateur hollandais mais aussi contre les japonais dans les derniers mois de la seconde guerre mondiale (on l’oubli souvent). Avec peu d’hommes, le Général Sudirman a pu ainsi maintenir le flambeau de la souveraineté proclamée par Soekarno et Md. Hatta, le 17 août 1945. Personne ne peut contester que sans la TNI l’Indonésie n’aurait pas eu son indépendance aussi rapidement. Est-il besoin de rappeler que lorsque les dirigeants politiques indonésiens ont été emprisonnés, seule la TNI était là pour poursuivre le combat et brandir l’étendard de l’indépendance. Ceci appartient maintenant à l’Histoire.

Aujourd’hui, la situation est différente, l’Indonésie n’est plus en guerre, elle ne lutte plus pour faire reconnaître son indépendance aux yeux des nations du globe. L’Indonésie est indépendante, certes, mais il n’en demeure pas moins que si l’on faisait un ratio du nombre de soldats par habitants dans tous les pays d’Asie du Sud-Est et même d’ailleurs, on s’apercevrait bien vite que l’Indonésie a un des taux existant le plus bas. Par ailleurs, compte-tenu du fait que la PolRI (la Police nationale indonésienne) n’est pas encore en mesure (du fait d’un déficit en effectifs et en matériels mais aussi en matière de compétence territoriale) d’assurer la sécurité intérieure, la TNI a encore un rôle à jouer avec sa structure militaire territoriale. Enfin, je pense que les civils indonésiens apprécient grandement de voir ces soldats relevant de cette structure militaire territoriale lorsqu’ils viennent les aider dans la construction de routes, d’hôpitaux, de bâtiments d’intérêt public, etc., ou encore lorsque ces mêmes soldats apportent leur concours en bras et en matériels lors de catastrophe naturelles (et Dieu sait que l’Indonésie est durement touchée ces derniers temps).

Un élément pourrait peut-être satisfaire et réconcilier non seulement les « activistes » de la réforme mais aussi les militaires indonésiens : la création d’une Gendarmerie Nationale : une force militaire dotée de pouvoirs judiciaires, maillant le territoire national, comme cela est le cas en France, en Hollande, en Italie, en Espagne et dans bien d’autres pays démocratiques, européens ou non. Et jusqu’à preuve du contraire, faut-il le souligner, ces pays ne sont pas des dictatures ; ainsi l’argument qui consisterait à lier 1) « militaire doté de pouvoir judiciaire », et 2) « pouvoir dictatorial ou répressif », ne tient pas.

Il faut ajouter, par ailleurs, que les BriMob (Brigades Mobiles) - unités spéciales relevant de la Police Nationale - ne tiennent pas actuellement ce rôle de Gendarmerie, compte-tenu d’une part de leurs maigres prérogatives en matière judiciaire et de leurs effectifs réduits, et d’autre part du fait que ce sont des unités « projetées » et non stationnées sur l’ensemble du territoire national.

L’Indonésie n’est pas un pays comme les autres : c’est un géant. Un géant physique, démographique et géopolitique (l'Indonésie pourrait très bien dans un futur proche apporter son initiale "I" à l'acronyme BRIC, désignant les pays porteurs du XXIème siècle, Brésil, Russie, Inde et Chine). Afin de maintenir son rang de géant d'Asie du Sud-Est, l’Indonésie se doit donc de penser en profondeur son identité et son corolaire, son intégrité ; et une intégrité cela se maintient non seulement vis-à-vis de l’extérieur mais par rapport aux éventuelles menaces intérieures. Il faut bien noter que le concept de « sécurité intérieure » n’est pas en lui-même synonyme de dictature ; c’est un axe de travail pour tout Etat qui se respecte lui-même et qui veille au bien être de ses citoyens. Est-il besoin de rappeler les différents attentats terroristes qui ont eu lieu sur le territoire indonésien pour prouver que ces menaces existent ? Sans oublier qu’il y en a d’autres, mais cela n’est pas notre propos ici.

La sécurité a un prix. Ainsi, (1) soit l’on augmente de manière très importante les effectifs de police (avec le matériel nécessaire) pour qu’elle soit présente de manière significative et satisfaisante sur tout le territoire indonésien, (2) soit l’on maintien la structure militaire territoriale telle qu’elle existe aujourd’hui (quitte à lui assigner des rôles plus stricts, plus cadrés et sur lesquels ces unités devront répondre devant la représentation nationale), (3) soit enfin, l’on créé une Gendarmerie Nationale Indonésienne avec les prérogatives inhérentes à ce genre d’unité : une unité militaire, relevant du Ministère de la Défense ou de l’Intérieur (ou des deux) mais ayant des pouvoirs judiciaires réels et bien précis (tels ceux de la PolRI), et opérant là où la police n’est pas ou peu présente, c’est-à-dire essentiellement dans les zones rurales.

Ce choix a faire est du ressort de l'exécutif après consultation auprès des représentants du peuple. Une décision doit donc être prise en ce domaine - et le plus tôt serait le mieux - afin, non seulement de faire taire ces "réformateurs extrêmistes", mais surtout de doter l'Indonésie d'une réelle et sérieuse capacité de résilience, dirons-nous (pour utiliser un terme en vogue).

Avant de « jeter le bébé avec l’eau du bain », nos « réformateurs professionnels » doivent penser à deux fois avant de demander ou d’exiger la fin pure et simple de la structure militaire territoriale. Réformer ne veut pas dire supprimer ; demander la fin de cette structure ne suffit pas : il faut proposer autre chose de tangible et de cohérent en remplacement, ceci pour poursuivre la fonction de sécurité intérieure du pays. Il en va de l’unité et de l’intégrité du territoire indonésien. Dirgahayu TNI ! [1]

[1] « Vive la TNI ! ». Cette institution a fêté récemment son anniversaire (64 ans), comme tous les 5 octobre.

2 octobre 2009

La nouvelle assemblée indonésienne

Suite aux élections générales de cette année, une des deux chambres - le DPR - a été pourvue dans les premiers jours d'octobre 2009.

23 septembre 2009

Le reniement de soi, c’est le début de la fin

Le Colonel Roger Trinquier en Algérie

Rien n’est anodin et surtout pas l’utilisation de procédures étrangères, de concepts étrangers dans la vie active quotidienne.

Au sein de l’armée française, dans le cadre de l’intégration européenne et américaine - sur les théâtres d’opération où l’OTAN sévit et la France obéit (1) - nous pratiquons des procédures élaborées par des anglo-saxons.

Une procédure n’a rien de banal car elle induit une façon de conduire les opérations, en un mot de conduire la guerre, avec ses concepts, ses approches, ses référents, ses pratiques. Dans l’excellent blog du journaliste Jean-Dominique Merchet, j’ai lu un post récent (23 septembre 2009) qui rapportait des propos d’un « colonel de l'armée de l'air (anonyme) qui a été, en 2008, French Senior Representative - Air Component Command, au sein de l'Alliance - d'abord à Kaboul puis au Qatar. Il détaille les règles d'engagement (ROE) lors des frappes aériennes en Afghanistan ».
Voici les propos de ce colonel :

"L'essentiel du travail tend à limiter le collateral dommage estimate (CDE), poursuit l'officier français (sic !). S'il n'y a pas de CDE, on tape, si les dommages collatéraux sont possibles, ça dépend, notamment du troop in contact (TIC). Et sous feu ennemi, on s'autorisait, pour soustraire un groupe allié à casser un peu de maisons, pour autant qu'il n'y ait pas de risques pour la population civile". "Il existe une no strike list (NSL) comportant 15 à 20.000 points interdits de bombardements : école, mosquées... Quand les pilotes reçoivent les coordonnées, il vérifie si c'est ou non une NSL, ou si une NSL est à proximité. Une mosquée conserve son statut de NSL, sauf si elle est utilisée pour le combat. Si des anti-coalition militia utilisent la mosquée, elle a alors un statut de poste de tir".

On se demande déjà en un premier lieu pourquoi ce Colonel utilise tant de termes anglo-saxons (cela frise le grotesque) alors que des équivalents français simples existent. Vanité dans l'utilisation d'un jargon, peut-être ?

Deuxièmement, on se demande si ce Colonel a assez de recul sur son activité pour juger des aspects négatifs, nocifs, de l’utilisation de concepts et de procédures étrangères. A penser dans une autre langue, à évoluer dans des concepts étrangers, on en vient à penser la réalité avec des outils conceptuels qui ne sont pas issus de notre génie propre et inéluctablement on en vient à être bientôt dépossédé de soi-même.

Le problème c’est que ce genre de pratique existe non seulement au sein de l’armée de l’air mais aussi dans les deux autres composantes (Marine et Terre) de nos forces armées. La chose est grave et mérite que l’on s’en inquiète.

Notre culture nationale, et ici notre culture militaire, s’évanouit peu à peu pour faire place à une culture, à un mode de pensée de l’hégémon du moment.

Ceci est loin d’être banal car s’il est bon de posséder (au moins) une autre langue, il en va différemment quand on agit - quotidiennement - selon les injonctions de cette autre langue, les cadres de pensée et principes étrangers. On en vient à mener la guerre autrement, selon les règles et principes étrangers. Tout cela parce que l’on ne pense plus la guerre (en français), parce qu'on ne pense plus tout court. On agit tels des supplétifs décérébrés moyens, en bons petits soldats de l’hégémon, pour les intérêts, le bien et au service irréfléchi de celui-ci.

Pour maquiller cette défaite de la pensée, nos décideurs responsables et coupables de la chose, avancent des « nécessités pratiques conjoncturelles » (2), des économies d’échelle, etc. Il est bien connu que pour tuer son chien, il est bon de l’accuser d’avoir la rage…

Voilà par exemple que l’on redécouvre en France nos propres penseurs et stratèges militaires (après les avoir rejeté, banni) - tels Roger Trinquier et David Galula - pour la simple raison que les américains en font aujourd’hui l’éloge et en trouvent les mérites, au point même de mettre en pratique ces idées et principes (français d’origine) dans le conflit afghan.

Le Général US Petraeus sauveur de la pensée militaire française ? Il faut dire que le conflit indochinois (1946-1954) a confronté nos jeunes officiers - notamment les Capitaines, comme Trinquier (3) - à un type de guerre jusque là inconnu ; ces brillants soldats ont pensé le conflit qu’ils vivaient (la guerre révolutionnaire) et en ont tiré les enseignements (les RETEX comme on dit de nos jours) au point de théoriser ce que Trinquier appelait cette « guerre moderne », en mettant au point les principes de contre-guérilla, de contre-insurrection. Cet enseignement nous fut très utile en Algérie et il a porté ses fruits puisque le conflit fut gagné militairement par les français (4).

A ne plus penser par soi-même, on oublie très vite qui l'on est, d'où l'on vient et bien sûr où l'on va.


Notes:
(1) Parlons clair !
(2) practicle military necessity, comme dirait notre Colonel de l'armée de l'air anonyme...
(3) Il commença sa participation au conflit indochinois au sein des Commandos Ponchardier en 1946 pour ensuite devenir le chef des GCMA puis GMI.
(4) Politiquement, c’est autre chose… Ce fut une défaite dans laquelle nos soldats n’ont aucune responsabilité.

17 septembre 2009

Noordin Mohammad Top enfin mort !

Noordin Top a été tué le 17 septembre 2009 suite à un raid de l’unité spéciale Densus 88[1], non loin de la ville de Solo, au centre de Java, après avoir échappé à un précédent raid le 8 août dernier.

Terroriste le plus recherché de la Jemaah Islamiyah et encore plus activement depuis les derniers attentats du 17 juillet 2009[2], Noordin M. Top a finalement trouvé la mort au grand soulagement de tous. Mais cette victoire de la Police indonésienne mettra-t-elle vraiment fin aux activités terroristes dans la région ?

Chronologie des événements

Le 16 septembre 2009 en fin de matinée, le Densus 88 arrête un suspect - Rahmat Puji Prabowo - à Pasar Gading, dans la ville de Solo.
A 3 heures de l’après-midi, la même unité de la Police indonésienne arrêtait un autre suspect - Supono, alias Kedu. Les deux suspects avouèrent bientôt qui ils étaient et indiquaient qu’ils se cachaient dans une maison située dans le village de Kepuhsari -localité reculée et située dans la montagne - une maison louée par un homme répondant au nom d'Hadi Susilo, alias Adip.
Peu avant minuit, le Densus 88 se rendait sur place et faisait évacuer les habitants des maisons alentours.
A minuit, l’unité spéciale tentait d’enfoncer la porte de la maison mais les occupant répliquèrent par des coups de feu. La Police savait que 7 personnes se trouvaient à l’intérieur, et parmi ceux-ci une femme enceinte – Munawaroh – la femme d’Hadi Susilo. Il fut intimé l’ordre aux assiégés de se rendre mais ils répondirent par des coups de feu.

Le 17 septembre, à cinq heures du matin, suite à des échanges de tirs, une motocyclette située à l’intérieur de la maison cernée prenait feu. Les suspects se réfugièrent alors dans la salle de bain, tandis que la Police enfonçait un des murs pour pénétrer dans la maison.
Les échanges de tirs continuèrent, et ce jusqu’à 8 heures du matin où l’assaut fut finalement donné. Noordin M Top ainsi que Bagus Budi Pranoto, alias Urwah, Hadi Susilo et Aryo Sudarsono, alias Aji, étaient tous les quatre tués.
Les trois autres personnes à l’intérieur de la maison, bien que blessés, survécurent et furent bientôt emmenés à l’hôpital de la Police à Jakarta Est.
A 11 heures quarante-cinq, les corps des quatre tués au cours du raid arrivaient au même hôpital.
Vers quatre heures de l’après-midi, le chef de la Police, Bambang Hendarso Danuri, donnait une conférence de presse au QG de la Police Nationale (PolRI), et livrait le nom des quatre tués, dont celui de Noordin Mohammad Top. On apprenait que l’identité de Noordin M. Top était confirmée par les empreintes digitales données par la Police malaisienne[3]. Néanmoins un test ADN a été demandé.
Au cours du raid, des documents, des armes à feu ainsi que 200 kilos d’explosif furent récupérés par la Police. Nul doute que les indices recueillis serviront à poursuivre la traque du réseau.

Et si l'on peut se réjouir de la fin de ce terroriste islamiste, il faut néanmoins admettre que pris vivant, Noordin Top aurait pu parler - ainsi que ses trois complices d'ailleurs. Les interrogatoires auraient nécessairement conduits au démantelement plus rapidement son réseau.

La personnalité de Noordin M. Top

Impliqué dans les différents attentats survenus en Indonésie ces dernières années (2002, 2004, 2005 et 2007), et notamment celui de Bali qui fit 202 morts, Noordin M. Top, un malaisien qui avait 41 ans, était un des terroristes de la Jemaah islamiyah[4] (JI) les plus recherchés.

A 27 ans, titulaire d’un Master de l’Université de technologie de Malaisie, il a commencé à suivre des cours dans d’un pensionnat coranique diffusant une idéologie radicale. C’est dans cette école qu’il rencontrait des « ainés » en combat et prédication jihadiste de la Jemaah Islamiyah, tel Hambali (arrêté en Thaïlande en 2003 et détenu depuis par les américains sur l’île de Guantanamo) ou encore Abu Bakar Baashir (en liberté). Noordin devint bientôt le directeur de cette école de 350 élèves.

Après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, les autorités de Malaisie fermaient cette école et Noordin partait pour l’Indonésie. Là, sur Java, il créait, avec un autre de ses camarades, une école similaire à celle qu’il dirigeait en Malaisie. C’est de cette école que furent finalisés les attentats de l’hôtel JW Marriot de Jakarta en 2003 et de l’Ambassade d’Australie l’année suivante.

Noordin était un agent recruteur, spécialiste des explosifs et formateur hors pair[5]. A compter de 2004, Noordin prit ses distances avec la JI à cause de rivalités sur les moyens employés[6].
Deux mois, jour pour jour après les derniers attentats de Jakarta, il est finalement mort lors de l’assaut de la Police sur le réduit qui lui servait de cachette.

La fin ou le ralentissement des activités terroristes dans la région ?

Si le résultat du raid est assurément une victoire pour les autorités indonésiennes, il n’en demeure pas moins qu’avant sa mort, Noordin Top a transmis et formé un nombre inconnu de jihadistes en matière de confection et de pose de bombe. Et si la tête pensante de cette faction terroriste a disparu, les membres et les réseaux sont toujours en place.

Comme le souligne Ken Conboy, spécialiste des menaces islamistes, basé à Jakarta, Noordin Top peut être remplacé par au moins trois de ses anciens adjoints qu'il avait lui même formé. Ces trois personnes sont à même "de recruter de nouveaux partisans ainsi que des candidats au suicide". Le premier est Nur Hasbi, recherché en rapport avec les attentats du 17 juillet dernier. Le second, Reno (alias Tedi), en cavale depuis 2005. Le troisième, Maruto Jati Sulistiono, en cavale depuis 2006.

Il va donc certes y avoir dans un futur proche un ralentissement dans les activités de la Jemaah Islamiyah et surement même d’autres arrestations par la Police indonésienne ; cependant la menace terroriste islamiste va encore perdurer dans l’archipel indo-malais.

L'arc de crise stratégique français touchant au terrorisme islamiste commence au Maroc et s'arrête curieusement au Bengladesh. On peut légitimement se demander pourquoi. Des restrictions budgétaires doivent-elles conduire à faire l'impasse sur ce qui se passe au-delà de Dacca ? Il faut espérer que les derniers attentats survenus dans l'archipel indonésien, les activités terroristes continuelles dans le Sud Thaïlandais ou dans le Sud des Philippines, ou encore les menaces grandissantes sur le développement de l’Islam fondamentaliste au Cambodge, la radicalisation de l’Islam Malaisien, etc., vont peut-être faire entendre raison aux autorités françaises, et leur faire prendre conscience que le danger jihadiste est une réalité en Asie du Sud-Est (Birmanie, Thaïlande, Cambodge, Malaisie, Singapour, Philippines et Indonésie).

Dans cette région du monde, l'idéologie islamiste demeure inchangée et tenace; les réseaux terroristes, les hommes ainsi que les moyens existent toujours; le danger reste donc certain.

Notes:

[1] « Densus » vouant dire détachement spécial et le chiffre 88 faisant référence aux 88 victimes australiennes tuées lors de l’attentat de Bali en 2002. Les australiens participèrent grandement au financement, à la création et à l’entrainement de cette unité d’élite de la Police indonésienne peu après l’attentat de Bali.
[2] Attentats qui ont eu lieu au JW Marriot ainsi qu’au Ritz Carlton de Jakarta.
[3] Il fallut attendre quelques heures avant de confirmer son identité car lors de l’assaut, une explosion le décapita et son corps fut rendu peu reconnaissable.
[4] Mouvement islamiste radical de type jihadiste, désirant l’instauration d’un Califat regroupant la plupart des pays d’Asie du Sud-Est (Thaïlande, Malaisie, Cambodge, Philippines, Indonésie, Brunei, Australie).
[5] Selon les dires du FBI.
[6] Notamment sur le fait précis que des musulmans puissent être victimes lors des attentats perpétrés. Noordin Top n’en avait cure ; pour lui, seul comptait le but final.