12 novembre 2018

Jakarta Geopolitical Forum 2018


Le 24 octobre dernier se déroulait à Jakarta la seconde édition du Jakarta Geopolitical Forum. Cet événement était organisé par le Lemhanas (Lembaga Ketahanan Nasional), l’Institut de Résilience National indonésien, lequel avait invité, à cette occasion, sept universitaires et chercheurs de plusieurs pays, de la Chine populaire aux Etats-Unis, en passant par l’Australie, le Japon et la France.

Les intervenants au Forum,
avec, au centre, le Gouverneur du Lemhanas, Agus Widjojo.

Au cours des débats, furent abordés les questions qui importent, particulièrement celle de la montée en puissance de la Chine et des conséquences non seulement pour l’Asie en général mais pour le monde entier également. Ce qui était à souligner, fut la liberté de ton et parole laissée aux intervenants, ceci dans le cadre du fameux Chatham House rule

Ainsi a-t-on pu voir s’exprimer librement, les différentes approches en matière de géopolitique (idéalistes et réalistes notamment), les différents points de vues quant à la mondialisation (tant favorable que critique) et donc la multiplicité d’analyse sur la question de savoir ce qu’il fallait comprendre de cette redistribution des cartes géopolitiques avec une Chine aujourd’hui pivot des échanges mondiaux et acteur majeur, incontournable, des relations internationales.

La Chine et la route de la soie.

C’est dans le grand Ball Room du prestigieux Ritz-Carlton Kuningan, que se tenait l’événement. La journée fut ouverte par un propos introductif prononcé par le Gouverneur du Lemhanas, le Général (CR) Agus Widjojo, suivi par celui d’un ancien ministre et conseiller de quatre présidents indonésiens depuis Suharto, le Professeur Dorodjatun S. Kuntjoro Jakti ;  vînt le discours du Ministre des Affaires Etrangères indonésien, Retno Marsudi qui présenta les actions de son ministère. 

Les intervenants-invités présentèrent ensuite leurs interventions en deux sessions (matin et après-midi) : Lyle J. Morris de la Rand Corporation, Zhixing Zhang analyste à Stratfor, Shigehisa Kasahara enseignant à l’Université de Leiden, Natalie Sambhi chercheur au Strategic and Defence Studies Centre, Pang Zhongying directeur du Centre for the Study of Global Governance, Kevin G. Nealer (Etats-Unis) du Scowcroft Group, ainsi que votre serviteur. 


Une partie de l'auditoire du Jakarta Geopolitical Forum 2018.

Parmi l’auditoire, composé de plus d’une centaine de personnes, on reconnaissait des personnalités indonésiennes, mais aussi des attachés relevant de nombreuses Ambassades. Après les questions-réponses, tant des modérateurs (le Professeur Agung Iriantoko et son Eminence Imron Cotan) que de la salle, vinrent en fin de journée, les discours de clôture prononcés par le Professeur Dadan Umar Daihaini ainsi que par le Gouverneur de l’Institut. 

Chaque intervenant, dont votre serviteur, reçu des mains du Gouverneur Widjojo un souvenir de cette journée.

La journée s’achevait par un dîner privé, chaleureux, réunissant les intervenants et les cadres de la direction du Lemhanas.

L'insigne du Lemhanas.
Sa devise (en javanais) signifie quelque chose comme :
"Il n'y a pas de vérité ambiguë".

On peut, pour plus de détail, se rendre sur le site du Lemhanas :

Crédit photos : Lemhanas

4 novembre 2018

Manipulations dangereuses

Alors que les élections présidentielles approchent - elles doivent avoir lieu l'année prochaine - et que les candidats principaux sont d'ores et déjà déclarés, avec notamment les tandems Prabowo Subianto / Sandiaga Uno d'une part et Jokowi / Ma'ruf Amin d'autre part, les manipulations vont bon train et pas spécialement pour le bien et l'unité (toujours fragile) du pays.


Un des derniers exemples, est un incident mettant en cause le Banser (Barisan Ansor Serbaguna), le service d'ordre du mouvement de jeunes (GP Ansor) du Nadhlatul Ulama, le plus grand mouvement religieux musulman d'Indonésie. 


Le 22 octobre 2018, au cours de la commémoration de la « journée pieuse » (hari santri) à Limbangan Square, dans la subdivision administrative de Garut, au Sud de Bogor (sur l’île de Java), des « jeunes » du Banser ont brûlé un drapeau du Hizb-ut-Tahrir (HTI), un mouvement islamiste indonésien (1) ; un drapeau noir frappé en blanc par la doctrine exprimant un pilier de la foi islamique, le Tawhid , enseignée dans le Coran et la Sunna : "Il n'y a d'autre dieu qu'Allah".


Drapeau du HTI (al-Rayah)


Cet événement a été filmé et la vidéo de deux minutes cinq diffusée sur tous les réseaux sociaux, provocant un certain émoi dans le landerneau politico-religieux indonésien. Rapidement, les critiques sont venues accabler le Banser, critiques non seulement en provenance des opposants bien sûr, mais également issues des plus hautes instances du Nahdlatul Ulama. Un discrédit est ainsi lancé sur cette branche militante du plus grand mouvement de l'archipel. Qu'en est-il réellement ? Que cela cache-t-il ? En quoi cela est-il important ?

Il apparaîtrait que cet incident soit une manipulation opérée par les services de renseignements indonésiens, sur ordre de la présidence (Istana). Après un travail minutieux de recherches, le Banser serait parvenu à cette conclusion. En travaillant sur le Big Data, en listant les communications téléphoniques, en décryptant les activités sur les réseaux sociaux, en surveillant les mouvements d’argent (notamment sur le compte de l’avocat du HTI), les jeunes activistes du Banser en sont venus à la conclusion que les services indonésiens ont fomenté ce « coup » pour discréditer leur mouvement.

Militants du Banser, service d'ordre affilié au Nadhlatul Ulama.


Le président Jokowi, prenant ombrage du fait que le Banser soit en mesure de mettre en œuvre aisément des rassemblements populaires pour la défense du pays, sans pour cela avoir besoin de payer les participants (comme cela se fait généralement par tous les partis politiques indonésiens). Le président aurait ainsi voulu discréditer le Banser vis-à-vis des musulmans indonésiens (comptant pour plus de 85 % de la population), tout en conservant cependant l’appui du NU ; en effet, Ma'ruf Amin, son colistier pour les prochaines présidentielles est issu lui-même du NU. Le discrédit est porté sur la base du fait que, sur cette bannière brûlée publiquement, figure la profession de foi musulmane et qu'ainsi l'ensemble des musulmans est concerné. Certes, le Tawhid concerne tous les croyants musulmans, mais c'est oublier que ce drapeau est également celui du HTI, même si ce dernier utilise aussi dans ses manifestations aux côtés de ce fameux drapeau noir, une autre bannière, avec exactement le même Tawhid calligraphié, cette fois en noir et sur fond blanc. Les deux drapeaux sont des emblèmes du HTI (2).

Mais le président Jokowi ne serait pas le seul derrière cette manipulation. En effet, parmi ses ministres coordinateurs, figure Wiranto, en charge des affaires politiques, légales et de la sécurité (Kemenko Polhukam). Ce Général (CR) serait  à l’origine du développement d’un mouvement islamiste chargé de basses œuvres, le FPI, le Front des défenseurs de l’Islam ; il est aussi un pur produit de l’ère Suharto, ayant occupé les plus hautes fonctions au sein de l’armée indonésienne.

Le président indonésien, Joko Widodo, dit Jokowi.


Rappelons que durant les dernières années de l’époque Suharto, les mouvements islamistes ont souvent servi de cartes biseautées (autant de cartes dangereuses) pour le bénéfice et l’intérêt de certains cercles du pouvoir indonésien. Le FPI en fait partie, tout comme les militants du HTI bien que dissous. Et dans ce jeu, les empêcheurs de tourner en rond sont les membres du Banser, ce mouvement nationaliste militant et partisan d’un Islam traditionaliste (local, enraciné).

Ce qui a motivé le Banser dans son action est le fait que le HTI a réussi dans plusieurs provinces à faire hisser son drapeau noir en lieu et place du drapeau national indonésien et, ce, avec la complicité tant des autorités politico-administratives que militaro-policières. Ainsi, que ce soit à Sulawezi (par exemple à Poso, sur Célèbes), qu’à Kalimantan Timur (Kalimantan Est) et ailleurs, la bannière islamiste claque-t-elle au vent, ceci en toute impunité et avec la complicité des garants de l’Etat indonésien. Un acte scandaleux dénoncé à juste titre par le mouvement nationaliste du Banser.

Alors que l’Indonésie demeure toujours un pays fragile, dont l’unité reste précaire depuis l’indépendance en août 1945, laisser les islamistes (manipulés) arborer leurs fanions sur les édifices publics est un jeu très dangereux. Joko Widodo qui avait pourtant suscité un certain enthousiasme populaire lors de son élection, semble aujourd’hui se laisser lui-même manipuler par les forces occultes qui avaient cours lors de l’ère Suharto. Un manque de force de caractère, de volonté, chez le président en exercice, semblerait être la cause de ces erreurs funestes. Ce qui pourrait pousser la présidence à agir de la sorte serait le fait que son adversaire, Prabowo, a choisi depuis environ cinq ans la carte de l’Islam politique et militant. En effet, Prabowo qui tentait, du moins jusqu’à la dernière élection présidentielle, de rallier plutôt dans le camp nationaliste et populaire, a choisi depuis celui des islamistes. Voulant englober le plus grand électorat possible pour sa réélection, Jokowi tenterait donc aujourd’hui d’élargir le vote en sa faveur, ceci jusqu’aux islamistes.

Le ministre coordinateur des affaires politiques, légales et de la sécurité, le Général (CR) Wiranto.

Alors que l’actuel président sera vraisemblablement reconduit l’année prochaine dans ses fonctions - tant la situation économique s’améliore et que le petit peuple (wong cilik) sent un réel intérêt de Jokowi pour les plus modestes - l’on peut craindre le pire, si ces forces occultes persistent dans ce soutien intéressé aux islamistes. Ces derniers, gagnant en légitimité, en visibilité, vont ainsi encore plus se développer dans le plus grand archipel du monde avec ses 250 millions d’habitants et sa position géostratégique majeure dans ce Sud-Est asiatique en pleine transformation.


Post-scriptum : Dernier détail plutôt accablant pour Jokowi : le fait que son tandem avec Ma'ruf Amin - en vue des prochaines élections présidentielles - ait à présent le même avocat que l'ex-HTI (Hisb-ut-Tahrir), à savoir Yusril Ihza Mahendra (3).

ADDENDA Contacté le 14 novembre 2018 au sujet de cette affaire, Ysmaïl Yusanto, le porte-parole de l'ex-HTI, déclarait à l'auteur que "noir ou blanc, il ne s'agissait pas du drapeau du HTI", tant son mouvement n'a pas de drapeau à proprement parler. Les deux bannières/drapeaux (respectivement al-Rayah et al-Liwa) sont bien utilisés par le HTI, mais "ce sont les drapeaux de tous les musulmans, comme l'attestent Al-Tirmidzi, Al-Baihaqi, Al-Thabarani et Abu Ya'la". Par ailleurs, ajoute-t-il, "brûler ces drapeaux (noir ou blanc) est une insulte à tous les musulmans et c'est même un blasphème, une diffamation inacceptable" car "ce que l'on brûle, c'est la profession de foi des musulmans". Toujours selon Yusanto, "les cas de blasphème se multiplient car le plus haut dirigeant du pays (id est, le Président Jokowi) ne remplit pas sa fonction, celle d'être un gardien de la religion (hirasatud din)."

Note :

(1) Le Hizb ut Tahrir Indonesia a été interdit le 8 mai 2017. Il s'agit donc d'un mouvement qui normalement n'a plus d'existence légale. Demeurent cependant les militants, lesquels sont toujours actifs et propagandistes.
(2) Lors d'une visite effectuée par l'auteur à la boutique/librairie du Hizb ut-Tahrir à Jakarta en 2006, le drapeau noir avec le Tawhid était vendu comme l'emblème du HTI (du petit format avec embase à poser sur un bureau, au grand format à utiliser dans la rue pour les manifestations). 
(3) Cf. https://news.detik.com/berita/4288438/yusril-ihza-mahendra-jadi-pengacara-jokowi-maruf-di-pilpres-2019


Iconographie :
Membres du Banser : https://www.straitstimes.com/asia/se-asia/indonesias-militant-moderates-fight-religious-intolerance
Jokowi : http://time.com/4379401/indonesia-china-jokowi-natuna-sovereignty-maritime-fishing-dispute/
Wiranto : https://www.oposisi.net/2018/09/ditanya-kekerasan-polisi-ke-mahasiswa.html

9 septembre 2017

Rohingyas (*) : idéologies et approche victimaire

L’ennui avec une idéologie, quelle qu’elle soit, c’est que son approche de la réalité est rarement conforme avec les faits. Lénine disait qu’il n’y avait que deux idéologies, l’idéologie bourgeoise ou l’idéologie socialiste (1). En cela, comme sur d’autres points d’ailleurs, il avait tort. Il y en a une troisième : l’idéologie de l’Islam militant ou islamisme. Ainsi Jules Monnerot avait-il bien raison de dire que l’Islam serait le communisme du XXème siècle (2). Cette affirmation se révèle et se constate tous les jours. L’actualité nous en donnant des éléments à flot constant. Pour l’illustrer, nous nous pencherons sur ce qu’il se passe en Asie du Sud-Est, précisément au Myanmar, l’ancienne Birmanie.

Le grand public a découvert ces dernières années et plus encore ces derniers mois, une minorité dont elle ignorait jusqu’à lors l’existence : les Rohingyas. Minorité ethnique et religieuse, elle est une de celles qui composent l’ensemble des habitants du Myanmar, avec la majorité Birmane bouddhiste. Malheureusement, ce public approche le conflit en question, par les informations qui lui sont données, de façon tronquée ; l’explication qui lui est donnée est monocausale. Rien n’est plus faux, surtout en matière géopolitique.

 Manifestation de birmans bouddhistes du Ma-Ba-Tha

Un tiers exclu

Les Rohingyas sont un sous-groupe du peuple bengalais situé sur le territoire de l’actuel Myanmar suite aux affres de la colonisation britannique. Les Britanniques ayant utilisé les Rohingyas dans la répression contre les Birmans, que ce soit lors de la conquête de ce qui allait devenir le Raj britannique ou au moment de l’indépendance birmane, cette minorité n’a jamais été considérée par la quasi totalité des habitants de la Birmanie (puis du Myanmar) comme faisant légitimement partie des peuples constituant la « nation birmane ». Des groupes ethniques, le Myanmar en compte de nombreux - pas loin de 130 (3) - et pas toujours en sympathie avec le pouvoir de la capitale actuelle, Naypyidaw (4). En effet, que ce soit avec les Chans, les Chins, les Karens bien sûr, de nombreux conflits ont émaillé les rapports avec le pouvoir en place depuis l’indépendance en janvier 1948, notamment sous la junte militaire entre 1962 et 2011 et ce jusqu’à aujourd’hui.

Les Rohingyas ne parlent quasi exclusivement que le Bengali, et ne sont ni intégrés et encore moins assimilés à leurs compatriotes bouddhistes. Depuis longtemps discriminés et persécutés dans le pays (ils n’ont pas le droit de sortir du Rakhine, n’ont pas de papiers d’identité), ils ne sont véritablement des citoyens mais ont le statut d’« associés » à la Birmanie ; bref, ils sont dans une situation bien plus difficile  comparativement aux autres minorités ethniques ou religieuses, elles mêmes souvent persécutées.

Géographiquement, les Rohingyas se regroupent à l’Ouest du Myanmar, près de la frontière avec le Bangladesh, dans le Nord de la province de l’Arakan (Etat de Rakhine), en un territoire ouvert sur le Golfe du Bengale. Ils constituent une des minorités dans ladite province, face aux Arakanais (bouddhistes) majoritaires.

Minorité ethnique, les Rohingyas sont aussi une minorité religieuse en ceci qu’ils sont musulmans. C’est là qu’intervient l’approche idéologique du conflit (dont nous parlions au préambule), c’est là que les faits sont travestis, que s’ouvre le Story telling. Alors que l’on nous présente le conflit sous un angle exclusivement religieux (gentils musulmans contre méchants bouddhistes), nous pourrions dire en utilisant un terme de juriste, que l’Islam n’est en définitive pas le « fait générateur » du conflit. En effet, il y a d’autres fortes minorités musulmanes au Myanmar : il y a ceux d’origine indienne et ceux d’origine chinoise (Panthays). Or, que constate-t-on ? Que ces deux autres minorités musulmanes du Myanmar n’ont aucun souci d’intégration et qu’elles ne font pas l’objet de discrimination et de mépris de la part du pouvoir et/ou de la population du Myanmar, qu’il n’y a pas de conflit de la nature dont sont partie prenante les Rohingyas. Ainsi, présenter ce qui s’y passe sous l’angle d’une minorité musulmane opprimée du fait seul qu’elle professe l’Islam ne tient pas la route. Par contre, ceux qui ont un intérêt particulier à ce que le conflit soit perçu de la sorte sont les idéologues : les islamistes et les mondialistes.

Les islamistes

Les premiers idéologues sont les islamistes, qu’ils soient locaux (Rohingyas, Bangalais), régionaux (du Sud de la Thaïlande, de Malaisie, des Philippines et d’Indonésie) et aussi bien sûr, ceux de la mouvance islamique pro-califat (Al-Qaida, Etat Islamique, Hizb-ut-Tahrir, etc.). Par la mise en avant de cette posture victimaire, « les » musulmans n’apparaissant plus médiatiquement avec le label « barbares terroristes », « oppresseurs » et « sanguinaires » mais comme des opprimés, un statut privilégié qui apitoie l’opinion et exonère de toute analyse (5), tant l’émotion tue la raison. De plus, en appeler à l’action des musulmans du monde contre les responsables au pouvoir à Naypyidaw, permet à ces idéologues non seulement de permettre l’ouverture d’un nouveau foyer-creuset pour combattants jihadistes, mais encore de mobiliser les musulmans du monde (la Oumma) face à l’ennemi impie en une cause transnationale, globale.

 Manifestation pro-Rohingyas à Dacca (Bengladesh),
par les partisans du mouvement islamiste Hefazat-e-Islam

Soulignons que dans ce conflit, les armes ne sont pas que d’un seul côté. Les Rohingyas ne sont pas que des victimes, tuant et détruisant eux aussi ; et ce, avec autant de sauvagerie, de haine que les extrémistes birmans bouddhistes, civils ou militaires. Les Rohingyas ne sont pas épars et sans structures combattantes. Ils ont des groupes armés, mobiles et entraînés, dont le Harakah al-Yaqin qui se fait appeler Arakan Rohingya Salvation Army (ARSA) lorsqu'il communique avec des journalistes occidentaux. Enfin, ce conflit n’est pas circonscrit aux seules limites du territoire birman de l’Arakan. Un certain nombre de combattants Rohingyas sont des jihadistes militants, en liaison étroite avec le Harakat al Jihad al Islami du Bengladesh voisin, ayant été entraînés par l’ISI (les Services pakistanais), souvent passés par les madrassas pakistanaises et ayant connu le théâtre afghan. Des liens ont été observés, par ailleurs, notamment entre les insurgés des trois provinces du Sud thaïlandais et les musulmans birmans des organisations Rohingya Solidarity Organization (RSO), Arakan Rohingya Islamic Front (ARIF) et de l’Arakan Rohingya National Organization (ARNO). Il est à noter, au passage, que la plupart de ces groupes islamistes armés ont leur siège au Bengladesh et qu’ils bénéficient de la bienveillance des Etats-Unis et de la Grande Bretagne.


Les mondialistes

Les autres idéologues sont les mondialistes. Ces derniers utilisent, eux, un autre ressort idéologique : les « droits de l’Homme », ceci pour de simples mais colossaux intérêts financiers. Ces mondialistes appartiennent à deux groupes qui ne sont pas sans liens : des intérêts privés et des intérêts étatiques. Les premiers étant de grands groupes pétroliers (notamment britanniques et américains, tels Exxon, British Petroleum, mais aussi Shell, etc.). En effet, on constate que le groupe Total présent au Myanmar depuis 1992, subit depuis deux décennies des attaques incessantes via des ONG anglo-saxonnes, des organisations « humanitaires » poussées et financées par les groupes pétroliers ; le but de ces actions aux paravents « droits de l’hommistes » étant d'accuser le groupe français de "collusion avec le régime birman sanguinaire" et ainsi d’évincer au final Total de sa licence d’exploitation des ressources en hydrocarbure (gaz et pétrole) au Myanmar et en particulier du champ gazier off shore de Yadana (dont Total est opérateur à hauteur de 31,2 %)(6), une éviction qui se ferait au profit de ses concurrents (7).

Les autres mondialistes étant les Etats-Unis dans une action visant non pas Naypyidaw directement en tant que tel, mais bien plutôt la Chine, pilier du régime birman, en un jeu de billard à plusieurs bandes. Rappelons qu’un pipe-line a été construit, reliant le Yunan (Kunming) aux rives du Golfe du Bengale (port de Kyaukphyu, dans la province de l’Arakan) ; un pipe-line financé par les Chinois et qui compte beaucoup en tant que voie d’acheminement énergétique pour Pékin. Il est aisé de comprendre que des troubles dans la région, un conflit armé et un pipe-line endommagé et/ou rendu inopérant, un pays (le Myanmar) mis au ban des nations pour ses exactions directes ou indirectes sur une partie de sa population, gênerait la République Populaire de Chine (8).

Un plate-forme gazière exploitée par Total sur le champ de Yadana, blocs M5-M6
* * *

Ces deux types d’idéologues, par delà leurs motivations respectives, ne peuvent donc qu’applaudir si ce n’est pousser à la mise en avant de ce conflit (au détriment d’autres sur la planète), car pour l’un, il mobilise au niveau mondial non seulement la Oumma, mais la tendance islamiste radicale et jihadiste en un nouvel abcès de fixation et de trouble régional ;  et pour l’autre, il permet d’avancer des intérêts économiques et de déstabiliser un rival de poids, ceci par le biais d’organisations relais aux intentions « humanistes » qu’ils financent et qu’ils manipulent (9).


Aung San Suu Kyi, Conseiller d'Etat du Myanmar, en compagnie du Premier ministre chinois Xi Jinping

Jusqu’à lors louée par les capitales occidentales, Aung San Suu Kyi se voit reprocher aujourd’hui de ne rien dire sur ce conflit. Il faut dire que l’ancienne égérie des mondialistes - coqueluche des droits de l’hommistes, enfant chérie de l'hyper-classe et lauréate du Prix Nobel de la Paix - qui avait été utilisée pour diminuer le pouvoir de la junte dans les années 1990-2010, étant Birmane et bouddhiste ne peut se désolidariser de la majorité de son peuple composé à 88 % de bouddhistes. Par ailleurs, elle sait l’importance de Pékin et de l’aspect vital du pipe-line chinois. Elle mesure également l’influence au sein de la population des bouddhistes nationalistes, qu’ils soient du Mouvement 969 du moine Ashin Wirathu ou de la Fondation Philanthropique Buddha Dhamma dirigée par le moine Tilawka Biwuntha. Ainsi, Aung San ne défendra-t-elle jamais la cause des Rohingyas et son éclat d’icône de la démocratie bâtie dans les années 90 sera vraisemblablement de plus en plus terni dans les médias mainstream. Il est donc fort à craindre que ces affrontements ne cessent, compte-tenu du fait qu’ils sont nourris et souhaités tant en interne, par des extrémistes bouddhistes et militaires ainsi que des Rohingyas, qu’à l’extérieur du pays par des idéologues islamistes et mondialistes.

Notes :

(*) Comprenons-le bien, le terme « Rohingyas » est ici utilisé pour des raisons de pure commodité langagière. En effet, il n'y a pas de « Rohingyas » en Birmanie dans la région traitée dans cet article, mais des musulmans de l'Arakan et que les Birmans dénomment "Bengalis".
(1) Les Origines intellectuelles du léninisme, éd. Calmann-Lévy, 1977.
(2) Sociologie du communisme, échec d'une tentative religieuse au XXe siècle, Paris,  éd. Libres-Hallier, 1979.
(3) Officiellement, il y en a 135.
(4) L’ancienne capitale, Rangoun demeurant néanmoins capitale économique.
(5) On lira avec intérêt le livre de François Thual, Les conflicts identitaires, éd. Ellipses, 1995.
(6) Lire : http://www.total.com/fr/medias/actualite/communiques/myanmar-total-met-en-production-le-projet-gazier-badamyar?xtmc=exploration%20production%20myanmar&xtnp=1&xtcr=3
(7) Cf. l’étude faite par Eric Denécé, directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement, sur le sujet de ces ONG en Birmanie (http://www.cf2r.org/fr/editorial-eric-denece.php).
(8) Le pipe-line pourra approvisionner en pétrole brut la République Populaire de Chine à hauteur de 6% du total de ses importations. Le transport de gaz est, lui, déjà opérationnel. (Cf. https://www.ft.com/content/21d5f650-1e6a-11e7-a454-ab04428977f9)
(9) Cette instrumentalisation d’idiots utiles en arrive à un tel point que l’on devrait requalifier certaines ONG en GONG, des Governemental ONG, comme le dirait Eric Denécé.



Iconographie :

Ma-Ba-Tha
 http://www.freemalaysiatoday.com/category/world/2017/05/27/myanmars-hardline-monks-gather-despite-ban/

Manifestation  Islam Pro-Rohingyas
http://www.newagebd.net/article/3532/atrocities-on-rohingyas-protests-rage-across-asia

Yadana blocs M5-M6
http://www.total.com/fr/news/total-au-myanmar-un-developpement-continu

Conseiller d’Etat Aung San Suuu Kyi et Premier Ministre Xi Jinping
https://www.voanews.com/a/chinese-burmese-leaders-look-to-strengthen-ties/3471814.html



28 novembre 2015

Lutte-t-on vraiment contre l’Etat islamique ?

Sortir de l’idéologie et entrer dans le réalisme. C’est le premier pas qui s’agit d’entamer pour commencer le chemin vers un bon diagnostic pouvant porter des fruits. En effet, faut-il le rappeler, à diagnostic erroné, prescriptions erronées, résultats erronés.

Reprenons les choses depuis le début en posant les données du problème. Un état islamique autoproclamé s’est installé à cheval entre l’Irak et la Syrie. Ce pseudo-Etat a sous sa coupe une grande partie des zones riches en hydrocarbure (Gaz et pétrole). Une « Coalition » est sensée lutter contre cet état islamique.

En un premier point, constatons que les puits de pétrole et de gaz, ainsi que toutes l’infrastructure comme la logistique qui y participe (raffineries, bâtiments, pipelines, camions citerne, etc.) font que l’Etat islamique engrange chaque mois des dizaines de millions de dollar. Ce devrait donc être des cibles de choix à bombarder, raser. Mais personne ne le fait. Une chose d’autant plus curieuse que ces dites cibles sont répertoriées, cartographiées, photographiées en temps réel ; notons de surcroît qu’elles le sont depuis de plusieurs décennies. L’on ne peut donc qu’en arriver à la conclusion suivante, à savoir que si ces cibles ne sont pas touchées, c’est qu’il y a une volonté de ne pas le faire.

Second point important. Le pétrole comme le gaz issus de ces puits (1) sont vendus sur le marché international depuis au moins trois ans au bénéfice de l’Etat islamique. Pour ce faire, ces hydrocarbures sont acheminés vers des ports où ils sont transportés via des tankers ou d’autres pipelines jusqu’aux acheteurs. Il y a deux possibilités d’acheminement depuis la source de production : les pipelines et les convois routiers. Dans les deux cas, une seule porte  de sortie possible (2) pour ce pétrole et ce gaz : le port méditerranéen de Yumurtalik, via Ceyhan, situés en Turquie. Ankara sait d’où viennent le pétrole et le gaz ; il y a traçabilité des produits. Mais personne ne dénonce la Turquie pour complicité avec l’Etat islamique. D’un autre côté, les acheteurs savent - ou peuvent savoir - d’où vient ce qu’ils ont acheté. Mais qui dénonce le fait qu’en achetant le pétrole et le gaz issus des territoires occupés par l’Etat islamique, on finance les caisses de l’Etat islamique ? A toutes fins utiles, soulignons que parmi les acheteurs, il y a la France ; mais elle n’est pas la seule, il y a aussi les autres pays européens, les Etats Unis, etc. Pour finir, la dite Coalition n’a toujours pas pensé, à ce jour, à la mise en place d’un blocus de cet Etat islamique, un « Etat » de plus enclavé, rappelons-le !

Quand on décide d’une guerre contre un Etat (ou un pseudo Etat), on doit s’attaquer non seulement aux forces armées adverses, mais aussi aux financements, aux sources de revenus de cet Etat. Mais tant que les deux points, abordés plus haut, ne sont pas tirés au clair, le pseudo-Califat aura de beaux jours devant lui. On pourra faire des déclarations tonitruantes, en appeler à la mobilisation, à l’Etat d’urgence et autres billevesées, mais rien sur le fond ne sera résolu.

D’où la question simple : lutte-t-on vraiment contre l’Etat islamique ?

Post-scriptum : pour éviter que les questions posées plus haut ne dérangent, il faut couper l'herbe sous le pied des éventuels empêcheurs de tourner en rond, allumer des contre-feux. Ainsi, un article (anonyme) de presse paru sur le site internet Atlantico (qui porte bien son nom, au passage) vient incriminer le Président syrien dans l'achat de pétrole issu des puits de pétrole de l'Etat islamique. Cette information est issue...du Département du Trésor américain. Autre contre-feu, celui lancé par des agences de presse (neutres, bien entendu ; nous le savons !) et qui publient des articles avançant que si les puits de pétrole de l'Etat islamique ne sont pas bombardés par les avions de la "coalition", c'est pour des raisons...écologiques ! Parfait. Belle synchro avec la COP21. Au passage, COP signifie flic... Dernière invention en date : si l'US Air Force n'a pas bombardé les convois routiers pétroliers (vers la Turquie), c'est parce que les chauffeurs étaient des civils ! Effectivement, on connait les consignes de tir très restrictives au sein des forces armées américaines. Il n'y a que très rarement de dommages collatéraux, c'est bien connu.

Notes :

(1) Rappelons-le, propriétés des compagnies ExxonMobil, Shell, Total, British Petroleum, Lukoi, Petronas, Korea Gaz Corporation, ENI, China National Petroleum, Chevron, etc.

(2) l’Etat islamique n’a aucun port et ne peut les acheminer vers le Sud, vers l’Etat irakien (ou ce qu’il en reste) depuis le chaos instauré par Washington dans ce pays. Le seul pipeline en fonction sortant des territoires sous la coupe de l’Etat islamique ou ses alliés, passe par la Turquie (via Midyat).


Cartographie : http://energypolicyinfo.com/wp-content/uploads/2014/07/iraq-map-6-16.jpg

14 mars 2015

La désinformation se poursuit

Entre 1949 et 1990, le monde connut une période de tensions et de confrontations idéologiques et politiques entre les deux super-puissances d’alors, les Etats-Unis et l’Union Soviétique. Cette période fut celle de la « guerre froide ». Et si la « guerre froide » se distingue de la « guerre chaude » - ou conflit ouvert entre deux Etats souverains -, elle peut aussi malheureusement la précéder…

Durant cette période de la guerre froide, avec le développement de la communication de masse, la propagande devint un art majeur pour les deux camps. Dans le camp « occidental » - c’est-à-dire celui mené par les Etats-Unis - il était de bon ton de dénoncer les manipulations soviétiques dans le domaine de l’information ; c’était passer sous silence que les Etats-Unis et les Etats affidés manipulaient, eux-aussi, tout autant. Mais les termes étaient choisis. Ainsi, si le « camp des Rouges » espionnait, le « camp du monde libre », lui, se renseignait ; si les Rouges faisaient de la propagande, le camp occidental, lui, informait. Bref, les mots avaient (déjà) un sens biaisé. Ils en ont toujours…

C’est à cette période de la guerre froide que naquit le terme de « désinformation » (du russe dezinformatsiya), censé désigner des pratiques exclusivement capitalistes visant à l'asservissement des masses populaires. Le terme passe ensuite en anglais (disinformation) au début des années 1970. En France, ce terme fut popularisé par un romancier (et ancien agent de renseignement Français) Vladimir Volkoff. Selon ce dernier (A, p.31), il eut été plus judicieux de parler de « mé-s-information », ce mot permettant en effet de faire comprendre immédiatement de quoi l’on parle : le préfixe « mé » induisant l’idée une information détournée (de son but, mais aussi éventuellement de sa source initiale). La dé-s-information, quant à elle, signifiant a priori, avec le préfixe « dé », plutôt une information cachée, voire ôtée. Cependant c’est le second terme qui fît florès et s’imposa...
La définition du terme de « désinformation » qu’en donna Vladimir Volkoff  était simple (A, p.31) : La désinformation est une manipulation de l’opinion publique, à des fins politiques, par des moyens détournés de traitement d’une information véridique ou non. Les acteurs de cette manipulation pouvant être des officines publiques ou privées (comme les bénéficiaires in fine d’ailleurs). Dans un autre de ses ouvrages (B, p.24), Volkoff définissait et précisait la désinformation comme « une technique permettant de fournir à des tiers des informations générales erronées les conduisant à commettre des actes collectifs ou à diffuser des jugements souhaités par les désinformateurs ».

La guerre froide ayant cessé en 1990 avec la désintégration de l’URSS, le monde connût « un moment unipolaire » ; une seule super-puissance restait en lice, les Etats-Unis. Néanmoins, la désinformation ne cessa pas pour autant, tout au contraire. Nous pensions être libérés de l’idéologie, nous y plongions entièrement, sans aucune espèce de retenue. Le monde occidental préfigurait effectivement le « mondialisme », une idéologie totalitaire qui ne dit pas son nom. Une confusion, parfaitement entretenue d’ailleurs par les tenants de cette idéologie, laisser accroire qu’il n’y avait pas de différence entre mondialisme et mondialisation. Avec la fin de l’Union Soviétique, il n’y avait alors plus de repoussoir, d’épouvantail permettant la constitution de facto d’un « Nous » objectif, constituant. Avec cette nouvelle idéologie, fut perdue également toute la distanciation nécessaire à la réflexion. Dupés par les Etats complices de ce processus - présenté bien entendu comme « inéluctable » -, les peuples se sont retrouvés très vite noyés dans l’idéologie, au point de ne plus la déceler.
Les exemples de désinformation abondent et il n’est pas ici l’objet de les recenser tous. Citons juste, avec les éléments de langage en vigueur : l’Irak de Saddam Hussein avec ses « armes de destruction massive » et « quatrième armée du monde », l'ex-Yougoslavie et les « épurations ethniques » pratiquées par les Serbes sur les Kossovars (Albanais du Kossovo), la « couche d'ozone », le « réchauffement climatique », la Russie et « le maître du Kremlin » sorte d'hydre maléfique à la conquête du monde, la Syrie et « le régime de Bashar Al-Assad » responsable de tous les maux, etc.

Arrêtons-nous juste un peu sur l’Ukraine et la désinformation au sujet de ce qui s’y passe. Effectuons un petit zoom sur un point particulier survenu à la fin du mois de février 2015.

Un article paru dans un journal russe a été abondamment relayé dans les médias français. L’article original a été publié en langue russe (1). Le site en anglais du même journal ne relaie pas cet article en question (2) ; il n’est donc indisponible en Anglais. Néanmoins, les médias français en parlent (3) ; ils citent le journal russe mais pas la version sur laquelle ils ont effectivement travaillé - si tant est qu’il ait véritablement « travaillé » ou bien plutôt qu’ils l’aient été...  On peut déjà légitimement se demander d’où leur vient l’information « brute » laquelle leur a permis d’écrire leur papier respectif, sachant qu’il est peu probable que les russophones soient légion au sein des rédactions françaises.

Quoi qu’il en soit, l’article original sur le site Novaya Gazeta (en Russe) est signé Dmitri Muratov (Дмитрий Муратов). Que dit cet article si l’on s’en tient aux médias français ? De quoi s’agit-il ?

L’on apprend des choses « horribles » ! L’on découvre bien entendu, une fois de plus, l’affreux Poutine aux commandes de la manœuvre ; le « maître du Kremlin » serait ainsi - « preuves » à l’appui - derrière la déstabilisation de l’Ukraine, derrière le conflit qui oppose Kiev aux rebelles du Donbass (Ukraine orientale). Horrible Poutine. S’il n’existait pas, il faudrait l’inventer tant il est une sorte de Deus ex machina (bien commode au demeurant), une sorte de référent du mal, l’élément qui expliquerait tout, une main pas si invisible que cela d’ailleurs, à tel point qu’elle signerait même ses méfaits !

Cet article (d’origine incontrôlée, non identifiée, rappelons-le) fait état d’un document apparemment écrit par l’homme d’affaires Konstantin Malofeev (aucune preuve sur ce point également), lequel document décrirait « comment la Russie va organiser des manifestations d’opposition aux autorités de Kiev, avec comme revendications la fédéralisation de l’Ukraine et l’adhésion à l’Union douanière, pour aboutir à une demande de souveraineté, puis d’adhésion à la Russie ». Le document décrirait « comment les manifestants doivent condamner les velléités séparatistes de l’ouest du pays qui menaceraient l’intégrité du pays, et exiger une réforme constitutionnelle facilitant le recours au référendum ». Nous aurions ainsi la preuve que les événements dans l’Est de l’Ukraine seraient le résultat d’un complot de la Russie. Le scoop !

Si ce document était réel, loin d’être une feuille de route du complot moscovite, il ressemble davantage à une note d’analyse de situation avec recommandations, un travail demandé dans la plupart des pays structurés et en capacité, à de nombreux services d’Etat (diplomatiques, de renseignements, financiers, etc.). Le service en question analysant une situation et présentant aux instances dirigeantes, les différentes pistes qu’elles pourraient prendre pour préserver l’intérêt national et stratégique du pays. La Russie, tout comme la France d’ailleurs, a ce genre de « services » lesquels produisent quotidiennement ce type de note. Il n’y a, là-dedans, aucun élément relevant de la machination ; ce n’est qu’un travail d’analyse et de prospective à fin d’action pour l’intérêt et la sauvegarde de l’Etat.

Mais, comme il s’agit de la Russie, comme il s’agit de Poutine, c’est… un complot du « maître du kremlin ».
Les symptômes de la désinformation sont là (A, chapitre 2): Tout le monde dit la même chose ; nous sommes informés à satiété sur un aspect de la question et à peine tenus au courant des autres ; tous les bons sont d’un côté et tous les mauvais de l’autre ; enfin, l’acquiescement de l’opinion débouche sur une psychose collective.

Tous les éléments de « la grille Volkoff » sont présent (A, chapitre 4). Il y a : le client ; l’agent ; une étude de marché ; le support ; les relais ; le thème ; le traitement du thème ; et finalement, la diabolisation.

Résumons-nous :
un journal russe fait paraître un article douteux en langue russe ;
les journaux Français en parle abondamment mais en ne renvoyant curieusement aucun lien sur sa traduction anglaise ;
on évoque un document que personne n’a vu et dont on ne connait pas l’auteur ;
on fait prendre des vessies pour des lanternes aux lecteurs, en faisant passer un document de travail habituel émanant de services de l’Etat (si tant est qu’il est véridique) pour une preuve ultime de complot, de manipulation par Moscou dans l'affaire ukrainienne.
Bref, nos « journalistes » ont participé à un travail de désinformation manifeste…

Ces journalistes pensent-ils développer leur crédit auprès des lecteurs/auditeurs/téléspectateurs en agissant de la sorte ? On cherche en vain la déontologie dans ce « travail » d’information. Une information tellement « travaillée » qu’elle est devenue désinformation au service d’intérêts politiques et géopolitiques qui ne sont jamais nommés. Des intérêts qui sont ceux des Etats-Unis en premier lieu mais aussi de l’Union Européenne, en bonne vassale de Washington qu’elle est.

Notes :
(1) L’article incriminé (en langue Russe) qui fait les gorges chaudes de nos journalistes propagandistes du clan belliciste (OTAN, Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, etc.) :
(2) Site de Novaya Gazeta en anglais : http://en.novayagazeta.ru/
(3) Quelques relais de la propagande en France :

Références :
(A) « Désinformation flagrant délit ». Ed. du Rocher (1999).
(B) « Petite histoire de la désinformation ; du cheval de Troie à Internet ». Ed. du Rocher (1999).
On lira aussi avec intérêt son ouvrage « La désinformation arme de guerre ; textes de base présentés par Vladimir Volkoff ». Ed. de L’Age d’Homme (1986).

Iconographie : 
http://poasterchild.deviantart.com/art/If-We-Want-Your-Opinion-403200312
http://tylerchampion.deviantart.com/art/Koopa-Propaganda-163042077
http://garthft.deviantart.com/art/Portal-Propaganda-Blue-451787169