13 mai 2014

Le pivot géographique de l'histoire

Pour saisir les enjeux actuels, un petit détour sur une des cartes de Halford J. Mackinder ne manque pas d'intérêt. 


Quelques éléments d’explication

Mackinder nous dit : « La prise de contrôle de la région terrestre centrale par une nouvelle puissance se substituant à la Russie, ne tendrait nullement à réduire l’importance géographique de la position pivot ». (1)

Reprenant les mots de Mackinder et en poursuivant la logique de son propos à l’aune de la géopolitique récente et en cours, nous pourrions avancer ceci :

Si une puissance particulière parvenait à renverser la Russie, ou à la contrôler, celle-ci  pourrait constituer un péril menaçant la liberté du monde pour la seule raison qu’elle ajouterait une façade océanique aux ressources du Grand continent - un accès aux mers chaudes - avantage qui demeure jusqu’à présent interdit à l’occupant russe de la zone-pivot.

Pour trouver quelle est cette « puissance particulière », il suffit d’observer ce qui se passe dans le Rimland, cette ceinture de la zone-pivot (Heartland). Quelle est la puissance qui place ses pions dans presque tous les pays de cette zone ? Quelle est la puissance qui agit et resserre cette ceinture année après année ?

Cette « puissance particulière » tend, présentement, à contenir au plus serré la région-pivot, ne lui laissant plus aucune profondeur stratégique, plus aucune zone d’influence ; même immédiate. Les Russes n’auraient donc pas le droit à une Doctrine Monroe contrairement aux Etats-Unis qui seuls auraient ce privilège. Ce serait donc, appliquée à l’échelle du monde, la fameuse « destinée manifeste », une sorte de droit moral des Etats-Unis à ce qui ne peut être qualifié autrement que… d’impérialisme. Ce serait même, à lire certains, une situation de fait mais opérée néanmoins contre son gré ! (2)

Halford J. Mackinder a défini dès l’orée du XXème siècle une constante de l’Histoire (3). Force est de constater que cette constante oriente de façon manifeste la politique des Etats-Unis sur le continent Euro-Asiatique depuis 1945. En observant aujourd’hui, avec recul, tant la stratégie de « Containment » de George Keenan, que celle du « Rollback » de John Foster Dulles, l’on s’aperçoit qu’elles ne visaient en fait pas tant l’Union Soviétique et son régime communiste (4) mais bien plutôt la Russie, en tant que terre de la zone-pivot.

Depuis 1992, en Europe, les Etats-Unis, via l’OTAN notamment, mais aussi par d’autres organismes (5), ont fait reculer vers l’Est les limites du Heartland ; il est à noter que les ex-républiques de l’Union Soviétique sont à présent quasiment toutes dans son escarcelle. Dans ce mouvement vers l’Est, une de ces ex-Républiques est à cet égard cruciale : l’Ukraine. Celle-ci permet à la Russie un accès direct à la Méditerranée. Il en est de même de la Géorgie. Ainsi, ces deux pays ont-ils subi ou subissent des « soubresauts ». Et dans cette fermeture de la Méditerranée, en Asie mineure, il y a la Turquie, laquelle est déjà dans l’orbite de puissance étasunienne (OTAN et Union Européenne aux forceps).

En Asie centrale, l’Afghanistan a subi les affres de cette action de contention américaine vis-à-vis de la Russie et ce depuis 2001. Reste un autre pays crucial : l’Iran. Et si on lit bien les stratèges de Washington, l’action prônée pour ce pays n’est pas « directe » ; il ne s’agit pas d’affronter militairement Téhéran (hard power) mais bien plutôt de ménager les Ayatollahs et d’influer sur une population plus malléable (smart power) afin qu'un terrain d'entente puisse advenir (6).

En fin de boucle, en Extrême-Orient, le Japon demeure depuis 1945 une base militaire avancée des Etats-Unis dans la région. Quant à la Corée du Sud, elle reste encore sous orbite étasunienne, confortée par l'épouvantail que représente Pyongyang.

Toujours dans cette stratégie de puissance en action, dans ce mouvement pour la maîtrise du Heartland, il y a un écueil de taille : la Chine. Ce pays, nous dit Mackinder, serait à même de devenir un péril pour le monde (the yellow peril) si d’aventure il venait à dominer, à vassaliser la Russie. Mais Pékin a bien d’autres ambitions que de prendre le « chemin du Nord », au-delà de l’Amour, ce fleuve-frontière de 4 400 kilomètres.

La Chine a, en effet, d’autres préoccupations que de devenir, dans un futur proche, ce « péril jaune » dont parle Mackinder. Pékin se concentre plutôt sur :
- le contrôle à long terme de son pouvoir dans ses provinces (risque d’autonomie, de séparatismes),
- sa maîtrise de la zone des neuf points dans la Mer de Chine méridionale (risque de conflits avec ses voisins immédiats (vietnamiens, philippins, taïwanais, etc.),
- la conservation voire le développement de son collier de perles entre son territoire et les zones de production d’hydrocarbures,
- la mise en œuvre des retours sur ses investissements en Afrique.

La Chine représente donc malheureusement pour les Etats-Unis, une pièce non maîtrisée, non maîtrisable, une impasse ; elle doit être contournée, tout en étant maîtrisée indirectement via la politique de l’énergie hydrocarbure ; il s’agit de tenir les robinets…

Pour finir ces quelques réflexions et commentaires sur la carte de Halford J. Mackinder, rappelons sa formule ; une formule choc, une formule répétée à l’envie et qui résume notre propos ci-dessus : « Qui contrôle le cœur du monde (Heartland) commande à l’île du monde (Heartland + Rimland), qui contrôle l’île du monde commande au monde ». Cette carte de 1904 explique bien, par l’intégration du temps long de l’Histoire sur la géographie physique, les mouvements géopolitiques contemporains. Ainsi, les finalités de tel ou tel acteur géopolitique se découvrent-elles, naturellement.

Nonobstant, l'analyse géopolitique ne doit pas être un paraclet mais plutôt un levier pour une politique de puissance face à tel ou tel Hégemon du moment... Acteur ou sujet, victime ou bourreau, Ecce Stato.

Notes :
(1) Halford John Mackinder, The geographical pivot of History, paru dans The Geographical Journal, Vol. 23, n°4, p.437.
(2) Cf. les propos de Niall Ferguson sur les Etats-Unis comme « Empire malgré-lui ». Doté d'un esprit brillant, Ferguson, auteur entres autres livres de Colossus ; The price of America's Empire, est somme toute bienveillant vis-à-vis des Etats-Unis ; ainsi l'excuse-t-il de ses méfaits commis à travers le monde. Ferguson est, faut-il le souligner, débiteur de Washington...
(3) On (re)lira, fort à propos, le livre d’Aymeric Chauprade intitulé « Géopolitique ; constantes et changements dans l’Histoire » paru aux Editions Ellipses en 2000 et réédité plusieurs fois depuis. On pourra se documenter également avec le livre référence d'Alfred T. Mahan De l'influence de la puissance maritime dans l'Histoire 1660-1783 et particulièrement dans son introduction. Mahan y évoque justement la question des « constantes ».
(4) Ce fut, en définitive, un argument pour naïfs, un levier du « Softpower », une façon d’amener à soi une population d’Europe occidentale à juste titre effrayée, au sortir de la seconde guerre mondiale.
(5) L’Union Européenne, par exemple, mais aussi le FMI, etc.
(6) Cf. Joseph Nye, théoricien de cette analyse des stratégies de puissance ; stratégies mises en œuvre magistralement (il faut être juste et honnête) par les Etats-Unis.

29 avril 2014

L'oeil américain sur l'échiquier mondial

Il est toujours bon de rappeler certaines choses, même si celles-ci furent dites il n'y a pas si longtemps de cela ; n'est-ce pas un des premiers principes pédagogiques ?

Ainsi, les propos de Zbigniew Brzezinski peuvent-ils prendre aujourd'hui peut-être davantage de reliefs, de couleurs, quatorze ans après la publication française de son ouvrage intitulé Le grand échiquier paru chez Fayard.


* * *
Très proche de l’exécutif américain, ancien conseiller à la sécurité de la présidence des Etats-Unis, expert fort écouté du Center for Strategic and International Studies, membre du très influent Counsil on Foreign Relations, Zbigniew Brzezinski est loin d’être un personnage de second rang. Quelques années après le médiatique « Clash of civilisations » de Samuel P. Huntington, où développant le concept d’Occident cet auteur désignait les adversaires des Etats-Unis et l’importance du bloc islamo-confuséen, et où le paradigme de l’après guerre froide devenait le choc des civilisations, Brzezinski faisait paraître The grand chessboard. Cet ouvrage est un examen sérieux de géopolitique mondiale, et trace les objectifs stratégiques des Etats-Unis pour les prochaines décennies. 


 Dès l’introduction, nous sommes renseignés sur la portée de l’ouvrage ; il ne s’agit pas d’un énième travail de géostratégie présentant les forces, les interactions, les évolutions, les constantes du monde contemporain, mais bien d’une vision de géostratégie s’inscrivant dans une eschatologie terrifiante. Le but est clair : asseoir et renforcer le rôle dominant des Etats-Unis comme première puissance mondiale ; pour cela, nous dit Brzezinski, il faut à tout prix empêcher l’émergence d’une puissance sur le continent eurasien capable de rivaliser avec les Etats-Unis. En effet, nous dit-il, celui qui tiendrait ce continent serait le maître du monde ; Hitler et Staline, qui l’avaient compris, s’y sont d’ailleurs essayés dans le passé mais sans succès. Les Etats-Unis doivent veiller au respect légitime de la primauté américaine sur cette Eurasie, car ses objectifs sont « généreux ». Ainsi, dans cette logique implacable, défier l’Amérique serait agir contre « les intérêts fondamentaux de l’humanité ». Tout est dit.
Zbigniew Brzezinski, dit "Zbig".

Dans le premier chapitre, nous est brossé le tableau de l’évolution de la puissance américaine depuis 1898 (guerre contre l’Espagne) jusqu’à son état actuel de première puissance mondiale. Nous y voyons cette attitude anti-européenne constitutive de la création des Etats-Unis : cette Europe aux « privilèges archaïques et aux hiérarchies sociales rigides ». La première irruption des Etats-Unis dans la géopolitique européenne n’est pas abordée du point de vue de ses portées réelles, meurtrières (les quatorze points de Wilson portant en germe les conflits européens à venir), mais sous l’angle du formidable idéalisme américain allié à une puissance militaire, économique sans précédent qui font que ses principes sont pris en compte dans la recherche de solutions aux problèmes européens ; le nouvel acteur de l’arène internationale fait valoir sa vision du monde.

La fin de la seconde guerre mondiale fait émerger un monde bipolaire, et le temps de la guerre froide voit se mettre en place des enjeux géopolitiques clairement définis : les Etats-Unis contre l’Eurasie (URSS), avec le monde comme enjeu. Avec l’effondrement et l’éclatement de l’Union Soviétique, les Etats-Unis deviennent, nous dit Brzezinski, « la première puissance globale de l’histoire ». Le parallèle avec Rome est vite amené, et nous apprenons que Rome (empire simplement régional) est même dépassée.

L’auteur établit ensuite la liste des empires ayant eu une aspiration à la domination mondiale ; il y en a eu trois : l’empire romain, la Chine impériale et l’empire mongol. Parmi ces trois, seul l’empire mongol approche la définition moderne de puissance mondiale, nous dit Brzezinski ; seul cet empire peut être comparé aux Etats-Unis d’aujourd’hui. Mais, après deux siècles d’existence (du XIIIème au XVème siècle), cet empire disparaissait sans laisser de traces ; ce qui devrait faire réfléchir d’avantage l’auteur.

L’Europe devient ensuite le foyer de la puissance globale et le lieu où se déroule les luttes pour l’acquérir, sans toutefois être dominé par un Etat en particulier. Brzezinski note que la France en premier lieu (jusqu’en 1815), puis la Grande-Bretagne (jusqu’en 1914) ont eu leur période de prééminence. Mais, aucun de ces empires n’a vraiment été global. Le fait que les Etats-Unis se soient élevés au rang de puissance globale est, lit-on, unique dans l’histoire. Ce pays a un appareil militaire qui est le seul à avoir un rayon d’action global.

Cette prééminence fait de l’ombre à la Russie et à la Chine ; néanmoins, le retard technologique de ces deux pays fait qu’ils n’ont pas de politique significative sur le plan mondial. Dans les quatre domaines clés (militaire, économique, technologique et culturel) les Etats-Unis sont dominants, et ceci lui confère la position de seule superpuissance globale.


Brzezinski développe ensuite ce « système global » propre aux Etats-Unis. La puissance globale des Etats-Unis viendrait d’une part du pluralisme de sa société et d’autre part de son système politique. Incidemment, nous apprenons que par le passé les Européens, dans leurs visées impériales, n’ont été que des « aventuriers ». Autre élément de ce système : les idéaux démocratiques sont aujourd’hui identifiés dans le monde comme issus de la tradition politique américaine ; les Etats-Unis sont devenus Le modèle incontournable. La doctrine américaine, « mélange actif » d’idéalisme et d’égoïsme, est le seul qui prévaut; bien entendu ceci pour le plus grand profit de tous.

Mais cette suprématie américaine repose également, apprend t-on, sur un système élaboré d’alliances couvrant la planète. L’OTAN, l’APEC, le FMI, l’OMC, etc. (dans lesquels les Etats-Unis ont un rôle prépondérant, sinon directif) constituent un réseau mondial actif et incontournable dans la constitution et la conservation de la puissance globale américaine. Et les Etats-Unis se doivent de conserver cette position d’hégémonie globale sans précédent ; il y aurait comme une « mission » confiée à ce pays. Il lui faut impérativement prévenir toute émergence de rivaux, maintenir le statu quo ; ceci au nom du bien être de l’humanité, bien entendu.

De nouveau, dans le second chapitre, et avec la même logique utilisé par l’auteur dans l’introduction, on apprend que le maintien de la prééminence des Etats-Unis dans le monde va de pair avec la paix dans le monde. L’enjeu est l’Eurasie, nous dit Brzezinski ; C’est l’Eurasie qui est « l’échiquier », c’est là que se déroule le jeu pour la domination mondiale. Apparaît alors la phobie des Etats-Unis : une éventuelle unité politique de l’Eurasie. Et l’auteur d’établir l’univers des possibles, la recension des différents cas de figures qui feraient que les Etats-Unis seraient en position d’affaiblissement ; nous apprenons que l’hégémonie américaine est superficielle, et qu’elle ne passe pas par un contrôle direct sur le monde. C’est ce qui distinguerait l’Amérique des empires du passé. De plus, toujours dans les faiblesses du « géant », il y a le fait que le système de la démocratie « exclu toute mobilisation impériale » ; mais on peut en douter justement par ces moyens d’alliances et de coalitions très « incitatifs » mis en place. Nous sommes également surpris dans la vision que Brzezinski prête aux Américains face à leur statut de superpuissance mondiale sans rivale : ils ne considèreraient pas que ce statut leur confère des avantages particuliers. Les faits prouveraient plutôt autre chose.


Nous abordons plus loin les thèmes de la géostratégie et de la géopolitique. Sans surprise, nous apprenons que la géographie prédestine les priorités immédiates des pays ; nous le savions depuis au moins Napoléon. Halford J. Mackinder au début du siècle avait tracé déjà ce que nous avions vu plus haut développé par Brzezinski, à savoir que « qui gouverne l’Europe de l’Est domine le heartland, qui gouverne le heartland domine l’île-monde, et qui gouverne l’île-monde domine le monde » (le heartland étant le cœur continental). L’Amérique suit donc cette voie pour parvenir au maintien de son rang.

Suit une analyse des principaux acteurs et une reconnaissance appropriée du terrain. Les Etats eurasiens possédant une réelle dynamique géostratégique gênent les Etats-Unis, il s’agit donc pour ces derniers de formuler des politiques spécifiques pour contrebalancer cet état de fait. Ceci peut se faire par trois grands impératifs : « éviter les collusions entre vassaux et les maintenir dans l’état de dépendance que justifie leur sécurité ; cultiver la docilité des sujets protégés ; empêcher les barbares de former des alliances offensives ». Tout le programme des Etats-Unis est là. Pour la poursuite de son analyse, Brzezinski distingue les « acteurs géostratégiques » (France, Allemagne, Russie, Chine et Inde) des « pivots géopolitiques » (Ukraine, Azerbaïdjan, Corée, Turquie et Iran). Les premiers sont en mesure de modifier les relations internationales, « au risque d’affecter les intérêts de l’Amérique » ; les seconds ont une position géographique leur donnant « un rôle clé pour accéder à certaines régions ou leur permet de couper un acteur de premier plan des ressources qui lui sont nécessaires ».

La France et l’Allemagne sont deux acteurs géostratégiques clés qui, par « leur vision de l’Europe unie », (…) « projet ambitieux », (…) « s’efforcent de modifier le statu quo ». Ces acteurs sont l’objet « d’une attention toute particulière des Etats-Unis ». Cependant, on peut se poser la question de la « réelle volonté d’indépendance européenne » instiguée par ces deux pays.

La Russie, joueur de premier plan malgré l’affaiblissement de son Etat, n’a pas tranché quant à son attitude vis à vis des Etats-Unis : partenaire ou adversaire ? La Chine, puissance régionale importante, a des ambitions élevées : la Grande Chine. Le Japon, puissance internationale de premier ordre mais qui ne souhaite pas s’impliquer dans la politique continentale en Asie. Maintenir les relations avec le Japon est un impératif pour les Etats-Unis, ne serait-ce que pour maintenir la stabilité régionale. L’Inde, qui se définit comme un rival de la Chine, est le seul pôle de pouvoir régional en Asie du Sud ; cependant ce pays n’est pas gênant pour l’Amérique car il ne contrarie pas les intérêts américains en Eurasie. L’Ukraine, l’Azerbaïdjan : le sort de ces deux pays dicteront ce que sera ou ne sera pas la Russie à l’avenir. La Turquie, facteur de stabilité dans la Mer Noire, sert de contrepoids à la Russie dans le Caucase, d’antidote au fondamentalisme islamique, et de point d’ancrage au Sud pour l’OTAN. Brzezinski nous fait là un chantage à l’islamisme pour que la Turquie intègre l’Union Européenne : « l’Amérique va profiter de son influence en Europe pour soutenir l’admission éventuelle de la Turquie dans l’UE, et mettre un point d’honneur à la traiter comme un état européen » afin qu’Ankara ne glisse vers les intégristes islamiques. Mais les motifs américains sont aussi plus prosaïques : les Etats-Unis soutiendront « avec force l’ambition qu’ont les Turcs de mettre en place un pipeline reliant Bakou à Ceyhan qui servirait de débouché à la majeure partie des ressources en énergie du bassin de la mer Caspienne ». L’Iran est, curieusement, un élément stabilisateur dans la redistribution du pouvoir en Asie Centrale ; il empêche la Russie de menacer les intérêts américains dans la région du golfe persique. « Il n’est pas dans l’intérêt des Etats-Unis de continuer à avoir des relations hostiles avec l’Iran », et ceci « malgré son sentiment religieux, à condition que celui-ci ne se traduise pas par un sentiment anti-occidental ». Mais les véritables raisons pointent quelques lignes plus bas, avec « la participation des Etats-Unis au financement de projets de pipelines entre l’Iran, l’Azerbaïdjan et le Turkménistan ».


Vis à vis de l’Europe, les USA sont, dans les principes tout au moins, pour la construction européenne ; cependant, leur souhait est une Europe vassale. L’OTAN est non seulement le support essentiel de l’influence américaine mais aussi le cadre de sa présence militaire en Europe de l’Ouest. Pour autant, c’est un réel partenariat que souhaite l’Amérique ; on peut se demander toutefois, à l’aune de ces points de vues contradictoires (une Europe à la fois vassale et partenaire), quelle est la marge de manœuvre laissée à l’Europe par les Etats-Unis, et dans quels domaines elle pourrait s’exercer.

La problématique géostratégique européenne sera, lit-on, directement influencée par l’attitude de la Russie et de sa propre problématique. Et pour faire face à toute éventualité, les Etats-Unis doivent empêcher la Russie de « recouvrer un jour le statut de deuxième puissance mondiale » ; à terme, ce pays posera un problème lors de son rétablissement comme « empire ». L’Asie centrale, zone inflammable, pourrait devenir le champ de violents affrontements entre Etats-nations. Le Golfe persique est une chasse gardée des Etats-Unis ; « la sécurité dans cette zone est du ressort de l’Amérique ». On comprend mieux les enjeux de la guerre menée contre l’Irak. Le défi du fondamentalisme islamique quant à lui « n’est guère stratégique » ; ce qui expliquerait l’attitude ambiguë des USA à l’égard de celui-ci. L’Islam n’a pas d’ « Etat-phare » dirait Huntington. La Chine pour sa part évolue, mais l’incertitude demeure quant à sa démocratisation. Brzezinski note que dans le cas de l’émergence d’une « grande Chine », le Japon resterait passif ; cette neutralité cause quelques craintes aux Etats-Unis. De plus, les Etats-Unis doivent se prémunir contre l’éventualité d’un développement de l’axe sino-japonais. L’Amérique doit faire des concessions à la Chine si elle veut traiter avec elle ; « il faut en payer le prix » nous dit l’auteur. Toujours dans cette zone, la mesure impérative de la stratégie US est « le maintien de la présence américaine en Corée du Sud » ; elle est d’« une importance capitale ». Une autre crainte américaine serait la naissance d’une grande coalition entre la Chine, la Russie et peut-être l’Iran ; une coalition anti-hégémonique, « unie par des rancunes complémentaires ». Enfin, pour maintenir la primauté américaine, la solution adoptée et recommandée est « l’intégration de tous ces Etats dans des ensembles multilatéraux, reliés entre eux, et sous l’égide des Etats-Unis ».

Le chapitre suivant aborde l’Europe, « tête de pont de la démocratie », où il faut entendre en fait, bien sûr, « tête de pont des Etats-Unis ». L’Union Européenne, union supranationale, dans le cas où elle réussirait deviendrait une puissance globale, apprend t-on ; ce qui veut dire qu’elle ne l’est pas aujourd’hui. La réussite de ce projet, permettrait à ces pays européens « de bénéficier d’un niveau de vie comparable à celui des Etats-Unis » ; mais est-ce vraiment la panacée, et a-t-on besoin de cette Europe-là pour y parvenir ? Par ailleurs, ce niveau de vie n’est-il pas déjà atteint ? Dans l’appréciation de cette idée de projet européen, on note toujours un « oui, mais » ; en effet, cette Europe est placée incidemment « sous l’égide américaine ». Nous pouvons à juste titre nous demander où est le réel « partenariat », « la réelle équité » tant vantée par l’auteur ?

Brzezinski nous fait un tableau sans concession de l’Union Européenne : les Etats européens dépendent des Etats-Unis pour leur sécurité ; une « Europe vraiment européenne n’existe pas » ; et poursuit-il, « sans détour, l’Europe de l’Ouest reste un protectorat américain ». Tous ceci est un soufflet à ceux qui pensent que l’Europe, grâce à l’Union, est la structure permettant une indépendance vis à vis des Etats-Unis. Comme la situation de l’Union européenne est floue, indécise, « les Etats-Unis ne doivent pas hésiter à prendre des initiatives décisives ».

« Le problème central pour l’Amérique est de bâtir une Europe fondée sur les relations franco-allemandes, viable, liée aux Etats-Unis et qui élargisse le système international de coopération démocratique dont dépend l’exercice de l’hégémonie globale de l’Amérique ». Ainsi, comme partout ailleurs, les USA se moquent de leurs « alliés » du moment ; seuls comptent les intérêts finaux américains. Observant la politique européenne et son évolution récente, Brzezinski nous dit que la lutte contre la montée « de l’extrémisme politique et du nationalisme étriqué » doit se faire par la constitution « d’une Europe plus vaste que la somme de ses parties – c’est à dire capable de s’assigner un rôle mondial dans la promotion de la démocratie et dans la défense des droits de l’homme ». Le procédé est toujours le même ; pour asseoir ses fins, il faut « diluer» les entités dans des ensembles plus vastes. De plus, dans le processus de construction « européenne », l’UEO apparaît de fait comme l’antichambre de l’OTAN. Il est trop tôt, nous dit Brzezinski, pour fixer catégoriquement les limites orientales de l’Europe. Cependant, pour ce qui est du connu, « l’objectif géostratégique central de l’Amérique en Europe est de consolider sa tête de pont sur le continent eurasien » ; ceci pour constituer un tremplin dans le but « d’instaurer en Eurasie un ordre international fondé sur la démocratie et la coopération », en fait sur la domination américaine.

Le rôle de l’Allemagne est celui du bon vassal, « bon citoyen de l’Europe, partisan déterminé des Etats-Unis » ; elle n’a jamais remis en cause « le rôle central des Etats-Unis dans la sécurité du continent ». C’est l’effondrement du bloc soviétique qui a fait que « pour l’Allemagne, la subordination à la France n’offrait aucun bénéfice particulier ». Elle a aujourd’hui un rôle entraînant ; « en entretenant des relations étroites avec la puissante Allemagne, ses voisins bénéficient de la protection rapprochée des Etats-Unis ». Avec le rapprochement germano-polonais, « l’Allemagne peut exercer son influence jusque dans les pays baltes, l’Ukraine, la Biélorussie ». La sphère d’influence allemande s’est déplacée vers l’Est, et « la réussite de ces initiatives confirme la position dominante de l’Allemagne en Europe centrale ». Sans l’élargissement de l’OTAN aux pays de l’Est, « l’Amérique essuierait une défaite d’une ampleur mondiale », note Brzezinski. Ainsi, la collaboration américano-germanique est-elle « nécessaire pour élargir l’Europe vers l’Est ». Par ailleurs, nous apprenons que « l’Europe ne se réalisera pas sous l’égide de Berlin » ; parions toutefois que, pour l’auteur, cela ne s’envisage bien plutôt « sous l‘égide de Washington ».

Quant à la France, « puissance moyenne post-impériale », elle n’a pas les moyens de ses prétentions. Son rêve de grandeur pour une Europe sous conduite française correspondrait pour elle, nous dit l’auteur, à la « grandeur de la France ». Cependant, elle pourrait avoir des velléités pour traiter directement avec la Russie, et ainsi s’affranchir relativement des Etats-Unis ; nous voyons poindre là une légère inquiétude vis à vis de la France. Pour autant, la France est tout de même « un partenaire indispensable pour arrimer définitivement l’Allemagne à l’Europe ». N’étant pas assez forte pour faire obstacle aux objectifs géostratégiques américains en Europe, « la France avec ses particularismes et ses emportements peut être tolérée ». Quant au couple franco-allemand est primordial pour les intérêts américains ; une remise en cause de cette unité « marquerait un retour en arrière de l’Europe », et serait « une catastrophe pour la position américaine sur le continent ». Il est clair également que les Etats-Unis se servent de l’Allemagne (dominant économiquement en Europe) pour canaliser et « tenir » la France.
  

La chapitre suivant, intitulé « Le trou noir », traite de la Russie à l’aune des changements survenus depuis la fin de l’Union Soviétique et la naissance de la Communauté des Etats Indépendants. « Il est indispensable que l’Amérique contre toute tentative de restauration impériale au centre de l’Eurasie » qui ferait obstacle à ses objectifs géostratégiques premiers : « l’instauration d’un système euro-atlantique ». Après l’effondrement de l’Empire, qui a vu un vide politique (le « trou noir ») s’instaurer au cœur même de l’Eurasie, et qui a ramené la Russie « au niveau d’une puissance régionale du tiers monde », Brzezinski constate que cet état a très peu d’espaces « géopolitiquement sûrs ».

Les frontières actuelles de la Russie ont reculé de plus de mille kilomètres vers le Nord après 1991, et les états qui l’entourent actuellement constituent une ceinture, un obstacle à son épanouissement, à son développement ; ceci tant vers l’Est que vers la Mer Noire et le Sud-Est de l’ancien Empire. L’auteur fournit une réponse américaine aux questions russes ; l’Amérique se préoccupe de savoir « ce qu’est la Russie, et ce que doivent être ses missions ainsi que son territoire légitime ». Mais la raison essentielle qui fait le regard critique, systématique américain vis à vis de la Russie est qu’elle a « une identité eurasienne », une « personnalité eurasienne », ce que les Etats-Unis n’ont pas par nature. Et si les Etats-Unis soutiennent l’Ukraine c’est que sans ce dernier, aucune restauration impériale n’est possible pour la Russie. C’est l’application de la technique du « roll back », celle du refoulement de la Russie vers l’Asie.

Plus loin, Brzezinski note que les Etats de l’ex-URSS, pour échapper aux nouvelles visées « impériales » russes, « ont cherché à tisser leurs propres réseaux de relations internationales, avec l’Ouest pour l’essentiel, mais aussi avec la Chine ou les pays musulmans au Sud ». La seule solution honorable pour la Russie, nous dit l’auteur, est « une direction partagée avec l’Amérique » ; ce pays « devrait se résoudre à jouer un rôle de tampon entre l’expansionnisme chinois et l’Ouest », à choisir l’Europe, alliée des Etats-Unis, pour faire face à d’éventuelles visées expansionnistes chinoises. Reste donc pour Moscou le « choix européen, seule perspective géostratégique réaliste » ; et, par choix « européen » ont peut entendre, en fait, choix « occidentalo-américain ». Pour les Etats-Unis, « la Russie paraît vouée à devenir un problème », et d’autant plus si d’aventure une alliance avec la Chine et l’Iran se concrétisait. C’est la raison pour laquelle les Etats-Unis doivent « éviter de détourner la Russie de son meilleur choix géopolitique » à savoir, l’Europe atlantiste. La Russie doit s’intégrer à l’Europe, en suivant un processus graduel, commençant par sa « participation au Conseil de l’Europe », à l’instar de la Turquie Kémaliste qui « s’est engagée sur la voie de la modernisation, de l’européanisation et de la démocratisation » ; la deuxième étape de cet arrimage européen de la Russie serait la proposition d’une charte avec l’OTAN par l’Europe et l’Amérique. Enfin, ultime étape dans ce processus, l’intégration de la Russie dans l’Union Européenne. Cependant, précise l’auteur, le choix de l’Europe pour la Russie se fera plus facilement une fois l’Ukraine intégrée elle-même à l’OTAN et à l’Union Européenne.

Les « Balkans eurasiens » sont l’objet du chapitre suivant. Ces nouveaux « Balkans » sont constitués de neufs pays : le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, l’Azerbaïdjan, l’Arménie, la Géorgie et l’Afghanistan. Les facteurs d’instabilité des ces « Balkans eurasiens » sont nombreux : de graves difficultés nationales, des frontières contestées des voisins ou des minorités ethniques, peu d’homogénéité nationale, des luttes territoriales, ethniques ou religieuses. Toutes les options peuvent donc être envisagées quant à l’avenir de cette région, nous dit Brzezinski.

Les voisins intéressés, nourrissant des visées politiques sur la région sont la Russie, la Turquie, l’Iran et la Chine. La Russie qui veut retrouver sa zone d’influence, renouer avec ses républiques d’hier, et dont les visées géopolitiques vont vers le Sud, en direction de l’Azerbaïdjan et du Kazakhstan.; la Turquie qui se considère comme le leader potentiel d’une communauté turcophone aux frontières très floues ; l’Iran, dont le principal souci est le renouveau de l’islam en Asie centrale ; la Chine enfin, que les ressources énergétiques de la région attirent, et qui veut y avoir un accès direct hors contrôle de Moscou. Les motifs d’intérêts sont essentiellement économiques : « la région renferme une énorme concentration de réserve de gaz naturel, d’importantes ressources pétrolières, auxquelles viennent s’ajouter des gisements de minerais, notamment des mines d’or ». Mais il y a aussi des raisons plus profondes (et qu’il est curieux de voir soulever par un américain) des facteurs « relevant de l’histoire ».

D’autres pays ont leurs regards tournés vers cette région : le Pakistan qui veut exercer une influence politique en Afghanistan et profiter à terme de la construction de pipelines reliant l’Asie centrale à la Mer d’Oman. L’Inde qui, pour faire face aux projets du Pakistan et à la montée de l’influence chinoise, est favorable au développement de l’influence iranienne en Afghanistan, ainsi qu’à une présence russe plus importante dans ses anciennes républiques. Les Etats-Unis enfin, qui « agissent en coulisse », cherchent à ménager le pluralisme géopolitique, et tentent « d’empêcher la Russie d’avoir la suprématie ». La dynamique russe et les « ambitions anachroniques » de Moscou dans cette région sont « nuisibles à la stabilité de celle-ci ». Et nous apprenons que « les objectifs géostratégiques américains recouvrent en fait les intérêts économiques de l’Europe et de l’Extrême-orient » ; nous sommes toujours dans cette logique « philanthropique » américaine. L’engagement des Etats-Unis dans cette région, nous dit Brzezinski, est considérée par les pays concernés comme « nécessaire à leur survie ». Les motifs généraux américains sont les pipelines et leurs tracés actuels ; le but des Etats-Unis étant de ne plus passer par des pipelines courant sur le territoire russe, non plus au Nord donc mais par le Sud et la médiane de cette région des Balkans eurasiens. « Si un pipeline traversait la Mer Caspienne pour atteindre l’Azerbaïdjan et, de là, rejoignait la Méditerranée en passant par la Turquie, tandis qu’un autre débouchait sur la Mer d’Oman en passant par l’Iran, aucune puissance unique ne détiendrait le monopole de l’accès à la région ». On comprend aisément à cette lumière les actions et les soutiens américains à tel ou tel pays ; on peut saisir ainsi la bienveillance des Etats-Unis pour les « étudiants en théologie », les Pachtouns de Kaboul, au détriment des Tadjiks d’Ahmed Shah Massoud concentrés dans les régions du Nord de l’Afghanistan.


Dans l’avenir, Brzezinski voit dans ses Balkans eurasiens une montée de l’islamisme, des conflits ethniques, un morcellement politique, et une guerre ouverte le long de la frontière méridionale de la Russie. Une zone donc qui fera sans doute parler d’elle bientôt.

Quelle doit être la politique américaine en extrême orient ? C’est l’objet du chapitre suivant. Pour être efficace, elle doit avoir un point d’ancrage dans cette région, nous dit l’auteur. Il est essentiel, poursuit-il, que les Etats-Unis aient d’étroites relations avec le Japon, et qu’ils établissent une coopération avec la Chine. Si l’extrême orient connaît aujourd’hui un dynamisme économique extraordinaire, il va néanmoins de pair avec une incertitude politique croissante. C’est « un volcan politique en sommeil » ; il ne possède pas de « structures de coopération multilatérale » comme l’Union européenne et l’OTAN, et ce malgré l’ASEAN. Cette région est devenue, selon l’Institut International d’Etudes Stratégiques, « le plus gros importateur d’armes, dépassant l’Europe et le Moyen-Orient ».

Il existe dans cette partie du monde de nombreux points de frictions : les relations entre la Chine et Taiwan ; les îles Paracels et Spratly, objets de multiples convoitises ; l’archipel Senkaku qui sont disputées par la Chine et le Japon ; la division de la Corée et l’instabilité inhérente à la Corée du Nord ; les îles Kouriles, sujets à controverses entre la Russie et le Japon ; enfin, des conflits territoriaux et / ou ethniques divers, le long de la frontière chinoise, également entre le japon et la Corée, enfin entre la Chine et l’Indonésie à propos des limites océaniques. La Chine est « la puissance militaire dominante de la région » ; et, dans l’absence d’équilibre entre les puissances, l’on a vu l’Australie et l’Indonésie se lancer dans une plus grande coopération militaire ; Singapour a également, avec ces deux pays, développé une coopération en matière de sécurité. La probabilité de voir se réaliser ces conflits dépendront « de la présence et du comportement américains ».

Brzezinski vante la Chine du passé, « pays qui [ au XVIIème siècle ] dominait le monde en termes de productivité agricole, d’innovation industrielle et par son niveau de vie ». Puis, il compatit avec les « cent cinquante années d’humiliation qu’elle a subies » ; la Chine doit être « lavée de l’outrage causé à chaque chinois », et « les auteurs doivent être châtiés ». Parmi les auteurs, la Grande-Bretagne a été dépossédée de son Empire, la Russie a perdu son prestige et une partie de son territoire ; restent les Etats-Unis et le Japon qui sont le principal souci de la Chine aujourd’hui. Selon l’auteur, la Chine refuserait « une véritable alliance sino-russe à long terme, car elle aurait pour conséquence de renforcer l’alliance nippo-américaine » et car « cette alliance empêcherait la Chine d’accéder à des technologies modernes et à des capitaux, indispensables à son développement ».

Nous est brossé ensuite les différents cas de figure possibles. L’auteur fait état des prévisions prometteuses relatives à la Chine ; cependant, il doute de ses capacités à « maintenir pendant vingt ans ses taux de croissance spectaculaire ». Actuellement, nous dit-il, la croissance rapide de la Chine accentue la fracture sociale liée à la répartition des richesses ; ces inégalités ont un impact sur la stabilité du pays. Mais le rayonnement de la Chine « pourraient bien amener les riches chinois d’outre-mer à se reconnaître dans les aspirations de la Chine ». Autre cas de figure évoqué, l’éventualité d’un repli sur soi de la Chine.

Dans son espace régional, la Chine joue le Pakistan et la Birmanie contre l’Inde son « rival géopolitique ». L’objectif de Pékin serait « une plus grande influence stratégique sur l’Asie du Sud-Est », contrôler le détroit de Malacca et le goulet de Singapour. La Chine élabore « une sphère d’influence régionale » ceci en particulier vers ses voisins de l’Ouest qui cherchent un contre poids à l’influence russe. Brzezinski traite des relations américano-chinoise mais sans comprendre l’attitude de Pékin, et en jouant les naïfs : « (…) en raison de ce qu’ils sont et de leur simple présence, les Etats-Unis deviennent involontairement l’adversaire de la Chine au lieu d’être leur allié naturel ». Par ailleurs, les Chinois savent que « leur influence dans la région se trouverait automatiquement renforcée par la moindre attaque qui viendrait miner le prestige américain ». L’objectif central de la politique chinoise serait d’affaiblir l’Amérique pour que cette dernière ait besoin d’une Chine « dominant la région » et « mondialement puissante pour partenaire ».

Autre point d’extrême orient analysé par l’auteur : le Japon, dont les relations avec l’Amérique, nous dit-il, feraient dépendre l’avenir géopolitique de la Chine. Le paradoxe du Japon est qu’il « a beau être riche, dynamique et économiquement puissant, il n’en est pas moins un Etat isolé dans sa région et politiquement limité dans la mesure où il est tributaire d’un allié puissant qui s’avère être non seulement le garant de l’ordre mondial mais aussi son principal rival économique » : les Etats-Unis. Mais, « la seule véritable question politique pour le Japon consiste à savoir comment utiliser la protection des Etats-Unis afin de servir ses propres intérêts ». Le Japon est, apprend-t-on, un pays «qui ne se satisfait pas du statu quo mondial ». Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, note Brzezinski, on observe une redéfinition de la politique étrangère de ce pays. Cette redéfinition porte le Japon à « ménager la Chine plutôt que de laisser le soin aux Etats-Unis de la contenir directement ». Cependant « très peu [de japonais] se prononcent en faveur d’une grande entente entre le Japon et la Chine » car cela déstabiliserait la région, et provoquerait le désengagement des USA, subordonnant la Corée et Taiwan à la Chine, mettant « le Japon à la merci de cette dernière ».

Les Etats-Unis veilleront à ce que le Japon mette « en place une coopération véritablement internationale, mieux institutionnalisée » à l’instar du Canada, « Etat respecté pour l’utilisation constructive de ses richesses et de son pouvoir, et qui ne suscite ni craintes ni ressentiments ». Les objectifs globaux des USA étant de faire du Japon « le partenaire essentiel et privilégié de la construction d’un système » de coopération mondiale.

La partie n’est pas gagnée d’avance en extrême orient pour les Etats-Unis, concède Brzezinski, car « la création d’une tête de pont démocratique est loin d’être imminente (…) contrairement à ce qui s’est passé en Europe ». On note la prudence des Etats-Unis vis à vis de la Chine : « il est préférable de la traiter comme un acteur crucial sur l’échiquier mondial », et la faire participer au G7, lui donnant accordant ainsi du crédit et satisfaisant son orgueil. Les USA doivent également « se montrer conciliant sur certaines questions, tout en restant ferme sur d’autres », poursuit Brzezinski. Et revenant sur le problème de Taiwan, nous apprenons que « les Etats-Unis interviendraient pour défendre non pas l’indépendance de Taiwan, mais leurs propres intérêts géopolitiques dans la région Asie-Pacifique » ; voilà qui est clair. Pour ce qui concerne la Corée et le Japon, l’Amérique peut « jouer un rôle décisif en soutenant la réconciliation » ; la stabilité apportée faciliterait « le maintien de la présence des Etats-Unis en extrême orient », et cette réconciliation « pourrait servir de base à une éventuelle réunification » de la Corée.


Dans sa conclusion, où rien de nouveau apparaît par rapport aux chapitres précédents, nous lisons quand même « qu’aucun problème d’importance ne saurait trouver d’issue contraire aux intérêts des Etats-Unis » puisque ces derniers jouent désormais le rôle d’arbitre en Eurasie, et qu’ils sont devenus « la nation indispensable de la planète ». Priorité est donc donnée à la gestion de l’émergence de nouvelles puissances mondiales « de façon à ce qu’elles ne mettent pas en péril la suprématie américaine ». Ainsi, quand Brzezinski prône la création d’un « accord de sécurité transeurasien prévoyant l’élargissement du Traité de l’Atlantique Nord », il ne fait que poursuivre la méthode qui consiste à lier les nations par des traités, des accords mondiaux, à les noyer dans des organismes multinationaux pour mieux les assujettir aux intérêts américains. Le rôle à venir des Etats-Unis sera un « rôle décisif », celui « de stabilisateur et d’arbitre en Eurasie ».

Toutefois, nous dit Brzezinski, les Etats-Unis ne sont pas seulement la première superpuissance globale, mais seront très probablement la dernière, ceci à cause de la diffusion de plus en plus généralisée du savoir et de la dispersion du pouvoir économique. Si les Etats-Unis ont pu exercer une prépondérance économique mondiale, ils le doivent à « la nature cosmopolite de [leur] société (…) qui [leur] a permis (…) d’asseoir plus facilement leur hégémonie (…) sans pour autant laisser transparaître [leur] caractère strictement national ». Il est peu probable qu’un autre pays puisse faire de même ; « pour simplifier, n’importe qui peut devenir Américain, mais seul un Chinois peut être Chinois ». Il transparaît dans ces propos une négation radicale de l’altérité. Les Etats-Unis ne veulent pas « l’autre », ils ne le conçoivent même pas ; ils ne connaissent que l’autre en tant que « même », un clone en quelque sorte ; piètre intelligence du monde, de la richesse, de la diversité de l’homme que ce rapport à l’autre, spécifiquement américain.

Comme la puissance Américaine ne saurait durer sans fin (nous ne sommes pas arrivé avec le triomphe de l’Amérique et de ses « idéaux » à la fin de l’Histoire, pour reprendre les mots d’un illuminé nommé Francis Fukuyama), Brzezinski nous trace « l’après domination états-unienne ». Le legs de l’Amérique au monde, à l’histoire, doit être une démocratie planétairement triomphante, nous dit-il, et surtout, la création d’une « structure de coopération mondiale (les Nations Unies sont « archaïques ») (…) qui assumerait le pouvoir de « régent » mondial ». Voilà donc un testament établi pour la poursuite mondiale - et jusqu’à la fin des temps - du « rêve américain ». Mais chacun sait que les temps comme les rêves ont toujours une fin.

Si la recension des objectifs géostratégiques américains est établie, la formulation et la structure interne de l’ouvrage sont assez confuses puisque l’on retrouve souvent des éléments concernant un sujet deux ou trois chapitres plus loin. L’auteur manque un peu de rigueur dans son exposition. Plus généralement, si l’on comprend la logique de ce discours de la part d’un américain, on ne peut décemment acquiescer aux propos de Zbigniew Brzezinski. Dès lors que l’on n’est pas américain, on ne peut pas souscrire aux thèses énoncées dans ce livre; ce serait sinon, pour prendre l’exemple d’un animal, comprendre les motivations de son prédateur, et accepter de se laisser dévorer par lui. Si certains constats de l’auteur sont justes et relèvent du bon sens, il n’en demeure pas moins qu’il faut combattre ces objectifs impériaux / impérialistes américains malgré cette apathie qui caractérise malheureusement les Européens en général et les Français en particulier, cet état de « dormition » dont parle Dominique Venner (1).

***


NOTES :
(1) Cf. : http://www.dominiquevenner.fr/2010/07/l%E2%80%99europe-en-dormition/


PS : J'avais écrit ce commentaire sur le livre de Brzezinski dès la parution de son ouvrage en France. Je n'ai rien modifié à ce texte depuis lors.


Iconographie :
Chess board : http://www.zazzle.fr/chessboard+affiches

15 juin 2013

TERREUR SUR INTERNET

« Ne pas subir » fut la devise d’un Maréchal vendéen d’origine, Jean de Lattre de Tassigny. Cette devise est de bon sens, surtout si on la considère sous l’angle du fait qu’elle peut maintenir en éveil notre capacité réflexive, qualité éminente qui permet d’être sujet et non d’objet des événements, de l’Histoire.

Et aujourd’hui, dans nos contrées occidentales et notamment européennes, alors que - par delà le consumérisme généralisé, le grand remplacement et la désagrégation du tissu social - nous sommes submergés d’informations, alors que pleuvent sur nous des images issues de toute la surface de la terre, il est bon de se rappeler, de faire sienne cette devise du « Roi Jean » (1).  


Barbarie en http (Hyper Text Transfer Protocol)

Depuis quelques temps, on voit fleurir ici et là, particulièrement sur un des vecteurs d’informations (Internet), à l’occasion d’un conflit au Proche-Orient (Syrie), des images de barbarie. Certaines personnes, tout comme des journalistes, usent et abusent de ces images pour dénoncer tel ou tel camp, pour « montrer la vérité », pour éveiller les consciences assoupies. La transmission se fait de manière épidémique, par courrier électronique. Il semble même y avoir, chez ces personnes-relais, une certaine jouissance dans le fait de partager ces images ; nous sommes presque à la limite du malsain.

Certes, cela peut partir d’un bon sentiment, tant il est vrai que les adversaires ou plutôt les ennemis de Bashar al-Assad ne sont pas de « gentils combattants », épris de liberté et de démocratie. Il faut en effet dénoncer cette mascarade, cette désinformation, cette erreur dans l’appréciation de ce qui se passe en Syrie. Rappelons que l’approche morale en matière géopolitique est une erreur absolue ; y succomber ne pouvant que conduire à des conséquences terribles, funestes.

Ce qu’il ne convient pas de faire, c’est de diffuser, de propager ces images de violence extrême. Ce qu’il faut critiquer, ce sont les pratiques de ceux qui - souvent de bonne foi -  servent de relais (inconscients et involontaires) aux djihadistes. Il faut chercher à convaincre autrement les incrédules que par ces images ; ce qui est sûrement plus difficile, c’est certain. Et ce n’est pas la violence et la barbarie qu’il faut dénoncer mais l’idéologie qui sous-tend, qui l’accompagne et qui risque de parvenir au pouvoir, à ses fins. Ne pas être aveuglé par les méthodes pour mieux lutter contre l’idéologie qui en est à l’origine. En effet, n’oublions pas que la violence et la barbarie ne sont pas l’exclusivité de cette idéologie là, à savoir celle de l’islamisme radical. Ce serait une erreur d’analyse dans l’approche et l’intelligence de ce conflit ; pire, c’est tomber dans le piège de l’idéologie même qui la met en œuvre, que de regarder ces images, de les diffuser.




Etat de choc traumatique

On sait la force de l’image ; l’on sait son impact sur les consciences. Les mots et donc les capacités réflexives s’évanouissent devant tant d’horreur. A l’issue, demeure dans nos esprits une marque quasi indélébile, imprimée par le choc subi : la peur. Et c’est là que réside le piège.

Quand on connait un tant soit peu cette idéologie de l’islamisme radical, du djihadisme, l’on sait que le but poursuivi par ses défenseurs, activistes et combattants est justement de répandre la peur, de terroriser leurs adversaires. Chez eux, la terreur n’est pas un moyen, c’est une fin en soi. Par son effet de sidération, la terreur paralyse l’ennemi, ne lui permet plus de réfléchir froidement, de reprendre le dessus et l’offensive. Une fois, la peur instillée, le combat est déjà en partie gagné.

Ainsi, dans Le concept coranique de guerre, du Général pakistanais S.K. Malik, peut-on lire noir sur blanc : « Frapper de terreur le cœur de l'ennemi n'est pas seulement un moyen, c'est aussi une fin en soi. Réussir à semer la terreur dans le cœur de l'adversaire, c'est déjà presque atteindre son but. C'est le point où la fin rejoint et se confond avec les moyens. La terreur n'est pas le moyen utilisé pour imposer notre décision à l'ennemi, c'est la décision que nous voulons imposer à l'ennemi » (2).


L'homme de la Terreur...

Généalogie

Historiquement, la Terreur est née dans le berceau de la Révolution Française. Cette Terreur organisée fut mise en œuvre par l’appareil d’Etat. La Vendée et ses habitants en furent les malheureuses victimes (3), tout en n’étant pas les seules, loin s’en faut…

Par ailleurs, en dehors d’être une politique de gouvernement, il faut prendre acte du fait que la terreur (avec un « t » minuscule, cette fois), tout comme la barbarie, existent et ont existé de tout temps, sous toutes les latitudes, lors des conflits, bien avant 1789. Toutes les guerres ont connu ces horreurs (non pas l’acte de tuer en tant que tel - c’est le propre de la guerre que d’anéantir son ennemi dans un acte de violence organisée - mais de mutiler vivant, de torturer, de faire souffrir des personnes innocentes ou non). Enfin, il serait totalement erroné d’attribuer ces pratiques horribles aux seuls djihadistes. Et si les islamistes combattants utilisent ces « techniques » (aujourd’hui comme hier d’ailleurs) et s’ils démultiplient leur impact par les biais des réseaux de l’Internet, il ne faut pas oublier que la barbarie est avant tout le propre de l’homme. Il doit être entendu aussi que l’idéologie (qu’elle soit islamiste ou non d’ailleurs) est venue structurer, planifier, théoriser la chose. Cependant, aucune civilisation n’est à l’abri de l’émergence de l’horreur, de la barbarie ; par ailleurs, elles ne sont pas exclusivement le fait de personnes malades mentales.

Il est aisé de faire des discours sur la guerre, ses horreurs, loin des bruits et des fureurs de la guerre ; mais il faut bien se rendre à l’évidence que même policé et instruit, tout individu, dans des circonstances particulières (conflits étatiques ou intra-étatiques) peut malheureusement en venir à de telles extrêmes. Des personnes « bien comme il faut », de tout âge, qu’ils soient mariés, pères de famille attentionnés, aimant leurs enfants, quelles que soient leurs croyances, qu’ils aient reçu ou non une bonne éducation et quelque soit leur niveau d’instruction, peuvent commettre les actes les plus horribles, les plus ignobles, les plus barbares. C’est ainsi ; ecce homo

 En Tchétchénie, l'horreur est au bout du chemin...
 
A présent effectuons un petit rappel de l’usage de la terreur à l’heure d’internet. Ces images d’horreur (égorgement, éviscération, mutilation de personnes vivantes ou non) ont été constatées lors des différents conflits qui ont eu lieu depuis la fin des années 90 (Irak, Bosnie, Libye, etc.). Mais ce qu’il faut savoir, c’est que la technique de diffusion de ces images - via le réseau mondial Internet - et mettant en scène de tels actes de barbarie dans le but de propagande est, elle, originellement issue de la guerre en Tchétchénie. C’est en effet lors de ce conflit que les djihadistes ont vu le parti qu’ils pourraient tirer de la chose. Depuis, partout où les djihadistes ont opéré et opèrent, ces pratiques ont été constatées, souvent d’ailleurs selon le même mode opératoire (en particulier pour les décapitations opérées en Irak). De l’Afghanistan aux Philippines (Mindanao), du Pakistan à l’Indonésie (Moluques), de Syrie à l’Afrique (Nigeria, Mali, etc.), par la facilitation due à l’évolution de la technique, ces scènes de barbarie se sont multipliées, propagées. En « rejoignant la caravane » (4), avec l’aide du réseau, l’horreur, la barbarie djihadiste s’est répandue dans l’espace géographique, bien au-delà même du lieu de leur réalisation ; et, à l’heure d’Internet, les caravanes circulent bien vite... En témoignent les récents faits divers inspirés de cette idéologie et qui ont été perpétrés en Europe occidentale (Grande Bretagne, France).

Maîtriser le pouvoir de l’horreur

« L’horreur, l’horreur… ». Ce sont les derniers mots du collecteur d’ivoire Kurtz, dans le roman de Joseph Conrad, « Le cœur des ténèbres ». Gardons nous d’être les victimes de l’horreur, et ce, dans tous les sens du terme : non seulement d’être les victimes premières, à savoir celles qui subissent ces horreurs, mais avant tout celles qui subissent le choc traumatique suite au visionnage de ces images. Il faut tenter de se prémunir de l’horreur, de la terreur, en ne se laissant pas dominer par elle, en l’apprivoisant en quelque sorte. Si elle prend le dessus, notre jugement s’obscurcit, nos actions sont paralysées ; alors nos ennemis ont gagné, avant même la fin du combat.

Tâchons donc de penser clair (et de marcher droit), nous qui sommes sans peur, pour « ne pas subir »...

Retour amont, vers la barbarie...

Notes :

(1) « Roi Jean » fut le surnom du Maréchal de Lattre lorsqu’il était en Indochine.
(2) Cf. p.59 de l’édition en langue anglaise de l’ouvrage publié originellement en Urdu en 1979, et réédité en Anglais à New Delhi en 1986 et en 1993.
(3) Cf. les travaux de Crétineau-Joly et ceux, plus récents et disponibles, de Reynald Secher.
(4) Cf. un des ouvrages théorisant le djihadisme, « Join the caravan » d’Abdullah Azzam (1941-1989).

22 mai 2013

"Dom" est parti...


Dans un geste digne des personnages qu’il admirait, Dominique Venner a mis fin à ses jours le 21 mai 2013 dans un lieu hautement symbolique. 

Un geste qui l’honore car il est resté fidèle à lui même, à ses idéaux, à son éthique, jusqu’au bout. 

Un geste d’une parfaite logique interne, presque prévisible même. 

Un geste à contre courant du relativisme ambiant, un geste pur, tranchant, définitif. 

Un geste ultime qui restera, tel l’acte d’un Mishima, « une tâche indélébile » (pour reprendre le mot d’Alain Leroy dans le roman Le Feu follet de Pierre Drieu La Rochelle).

Honneur à lui !

16 janvier 2013

Une rupture historique dans la diplomatie indonésienne

Depuis sa création en 1945, l’Indonésie a toujours adopté une politique diplomatique propre, consistant à ne pas intervenir dans les affaires intérieures des états souverains, en droite ligne avec le Pancasila (les cinq principes fondateurs qui guident et orientent la Constitution indonésienne). Cette tradition diplomatique de sagesse, de mesure semble avoir volé en éclats avec le dernier discours en date du Président Susilo Bambang Yudhoyono (SBY).

Pour bien comprendre cette rupture, il faut s’arrêter quelque peu sur ces principes qui ont toujours guidé la diplomatie indonésienne. Ces principes furent établis dès 1948 par le Vice-président d’alors, Mohammad Hatta, et faisaient de l’Indonésie de Sukarno un pays ayant une diplomatie bebas aktif, c'est-à-dire « libre et active » ; des principes qui ne furent jamais démentis, faut-il le souligner, par-delà le changement de régime survenu avec l’entrée en scène de Suharto en 1965, son éviction de la scène politique en 1998 et les trois Présidents que l’Indonésie a connu par la suite, jusqu’à l’arrivée de SBY en 2004.

Le fait pour l’Indonésie d’avoir une diplomatie « libre et active » n’a jamais signifié pour autant que celle-ci fût neutre, indifférente et passive, tout au contraire. Le terme «libre» faisant référence à la liberté de l’Indonésie dans sa détermination d’avoir une position et un jugement propres au sujet des affaires du monde, et aussi libre vis-à-vis des blocs ainsi que  dans ses alliances militaires. Quant au terme «actif», il signifie que la diplomatie indonésienne est menée activement et de manière constructive, dans le désir de contribuer à la réalisation de la paix, de la justice, de l'amitié et de la coopération mutuelle entre toutes les nations du monde.

 Le premier président indonésien, Soekarno, en compagnie d'Eisenhower.

Par ailleurs, et pour prendre toute la mesure de la rupture, soulignons que jamais dans l’histoire indonésienne, il n’y a eu d’ingérence dans les affaires intérieures d’un pays tiers, même au sein de l’ASEAN dont l’Indonésie est un des membres fondateurs ; cette conduite  a toujours été une règle d’or. Ainsi, jamais jusqu’à ce jour, un représentant de l’exécutif (fut-il ministre ou chef de l’Etat) n’a demandé publiquement et explicitement la démission d’un président d’un pays souverain.

Mais voilà, le 7 janvier 2013, au Palais présidentiel de Bogor (Java), au cours d’une discussion avec des Oulémas de l’Université du Roi Abdul Aziz d’Arabie Saoudite en visite, une délégation conduite par le Syekh Muhammad Ali As-Shobuni, le président indonésien Susilo Bambang Yudhoyono a demandé à ce que son homologue syrien démissionne et que ce dernier laisse la place à de nouveaux responsables plus « populaires ». 

L’on peut se demander aujourd’hui, après cette déclaration de SBY, en quoi les principes diplomatiques de l’Indonésie - réaffirmés durant la Conférence de Bandung de 1955 - sont toujours valides, et si ce pays est encore vraiment libre dans ses jugements et prises de position, tant il semble rallier les vues les plus mondialistes. On se rappelle pourtant comment, dans une prise de position courageuse et éclairée, l’Indonésie avait décidé en 2008, à la fin du premier mandat de SBY, de ne pas reconnaître le Kosovo bien que celui-ci fut un pays majoritairement composé de musulmans et que l’Indonésie est le pays du monde qui compte le plus grand nombre de musulmans sans être pour autant un « pays musulman » (1), id est ayant l'Islam comme religion d’État et/ou ayant la Shari'ah comme principal ou unique fondement du droit.

L'actuel ministre des affaires étrangères indonésiennes, Marty Natalegawa (*).

Force est de constater aujourd’hui que la donne diplomatique indonésienne change, ceci en rupture totale avec ses principes fondateurs, sans susciter de réactions dans la classe politique indonésienne, ce qui est encore plus inquiétant. Cette tradition diplomatique, « libre et active », qui fut la fierté des indonésiens depuis la naissance de la République, laisse désormais la place à des orientations mondialistes bien décevantes. Cette rupture historique s’explique peut être par le fait qu’il s’agirait du prix à payer par l’Indonésie pour l’obtention d’une reconnaissance auprès des instances internationales, pour regagner le soutien des Etats-Unis et faire partie des « grands » parmi les pays ré-émergeants. Si les motifs de cette rupture restent inconnus officiellement, les faits, eux, sont assez marquant cependant pour attester d’une nouvelle voie (radicale) entreprise par ce géant de l’Asie du Sud-Est (2) dans la conduite de ses affaires étrangères.

Notes :
(1) L’Indonésie compte 250 millions d’habitants dont environ 85% sont déclarés musulmans.
(2) L’Indonésie est une des plus grandes démocraties du monde après l’Inde et les Etats-Unis, faut-il le rappeler.
(*) Pour un peu plus d'informations sur le ministre des affaires étrangères Marty Natalegawa, on pourra lire cet ancien "post" à cette adresse : http://philippe-raggi.blogspot.fr/2009/10/marty-natalegawa-le-nouveau-visage-de.html 


Iconographie : 
Soekarno et Eisenhower : http://rosodaras.wordpress.com/2010/06/04/
Marty Natalegawa : http://rustikaherlambang.files.wordpress.com/2008/11/marty.jpg