22 mai 2013

"Dom" est parti...


Dans un geste digne des personnages qu’il admirait, Dominique Venner a mis fin à ses jours le 21 mai 2013 dans un lieu hautement symbolique. 

Un geste qui l’honore car il est resté fidèle à lui même, à ses idéaux, à son éthique, jusqu’au bout. 

Un geste d’une parfaite logique interne, presque prévisible même. 

Un geste à contre courant du relativisme ambiant, un geste pur, tranchant, définitif. 

Un geste ultime qui restera, tel l’acte d’un Mishima, « une tâche indélébile » (pour reprendre le mot d’Alain Leroy dans le roman Le Feu follet de Pierre Drieu La Rochelle).

Honneur à lui !

16 janvier 2013

Une rupture historique dans la diplomatie indonésienne

Depuis sa création en 1945, l’Indonésie a toujours adopté une politique diplomatique propre, consistant à ne pas intervenir dans les affaires intérieures des états souverains, en droite ligne avec le Pancasila (les cinq principes fondateurs qui guident et orientent la Constitution indonésienne). Cette tradition diplomatique de sagesse, de mesure semble avoir volé en éclats avec le dernier discours en date du Président Susilo Bambang Yudhoyono (SBY).

Pour bien comprendre cette rupture, il faut s’arrêter quelque peu sur ces principes qui ont toujours guidé la diplomatie indonésienne. Ces principes furent établis dès 1948 par le Vice-président d’alors, Mohammad Hatta, et faisaient de l’Indonésie de Sukarno un pays ayant une diplomatie bebas aktif, c'est-à-dire « libre et active » ; des principes qui ne furent jamais démentis, faut-il le souligner, par-delà le changement de régime survenu avec l’entrée en scène de Suharto en 1965, son éviction de la scène politique en 1998 et les trois Présidents que l’Indonésie a connu par la suite, jusqu’à l’arrivée de SBY en 2004.

Le fait pour l’Indonésie d’avoir une diplomatie « libre et active » n’a jamais signifié pour autant que celle-ci fût neutre, indifférente et passive, tout au contraire. Le terme «libre» faisant référence à la liberté de l’Indonésie dans sa détermination d’avoir une position et un jugement propres au sujet des affaires du monde, et aussi libre vis-à-vis des blocs ainsi que  dans ses alliances militaires. Quant au terme «actif», il signifie que la diplomatie indonésienne est menée activement et de manière constructive, dans le désir de contribuer à la réalisation de la paix, de la justice, de l'amitié et de la coopération mutuelle entre toutes les nations du monde.

 Le premier président indonésien, Soekarno, en compagnie d'Eisenhower.

Par ailleurs, et pour prendre toute la mesure de la rupture, soulignons que jamais dans l’histoire indonésienne, il n’y a eu d’ingérence dans les affaires intérieures d’un pays tiers, même au sein de l’ASEAN dont l’Indonésie est un des membres fondateurs ; cette conduite  a toujours été une règle d’or. Ainsi, jamais jusqu’à ce jour, un représentant de l’exécutif (fut-il ministre ou chef de l’Etat) n’a demandé publiquement et explicitement la démission d’un président d’un pays souverain.

Mais voilà, le 7 janvier 2013, au Palais présidentiel de Bogor (Java), au cours d’une discussion avec des Oulémas de l’Université du Roi Abdul Aziz d’Arabie Saoudite en visite, une délégation conduite par le Syekh Muhammad Ali As-Shobuni, le président indonésien Susilo Bambang Yudhoyono a demandé à ce que son homologue syrien démissionne et que ce dernier laisse la place à de nouveaux responsables plus « populaires ». 

L’on peut se demander aujourd’hui, après cette déclaration de SBY, en quoi les principes diplomatiques de l’Indonésie - réaffirmés durant la Conférence de Bandung de 1955 - sont toujours valides, et si ce pays est encore vraiment libre dans ses jugements et prises de position, tant il semble rallier les vues les plus mondialistes. On se rappelle pourtant comment, dans une prise de position courageuse et éclairée, l’Indonésie avait décidé en 2008, à la fin du premier mandat de SBY, de ne pas reconnaître le Kosovo bien que celui-ci fut un pays majoritairement composé de musulmans et que l’Indonésie est le pays du monde qui compte le plus grand nombre de musulmans sans être pour autant un « pays musulman » (1), id est ayant l'Islam comme religion d’État et/ou ayant la Shari'ah comme principal ou unique fondement du droit.

L'actuel ministre des affaires étrangères indonésiennes, Marty Natalegawa (*).

Force est de constater aujourd’hui que la donne diplomatique indonésienne change, ceci en rupture totale avec ses principes fondateurs, sans susciter de réactions dans la classe politique indonésienne, ce qui est encore plus inquiétant. Cette tradition diplomatique, « libre et active », qui fut la fierté des indonésiens depuis la naissance de la République, laisse désormais la place à des orientations mondialistes bien décevantes. Cette rupture historique s’explique peut être par le fait qu’il s’agirait du prix à payer par l’Indonésie pour l’obtention d’une reconnaissance auprès des instances internationales, pour regagner le soutien des Etats-Unis et faire partie des « grands » parmi les pays ré-émergeants. Si les motifs de cette rupture restent inconnus officiellement, les faits, eux, sont assez marquant cependant pour attester d’une nouvelle voie (radicale) entreprise par ce géant de l’Asie du Sud-Est (2) dans la conduite de ses affaires étrangères.

Notes :
(1) L’Indonésie compte 250 millions d’habitants dont environ 85% sont déclarés musulmans.
(2) L’Indonésie est une des plus grandes démocraties du monde après l’Inde et les Etats-Unis, faut-il le rappeler.
(*) Pour un peu plus d'informations sur le ministre des affaires étrangères Marty Natalegawa, on pourra lire cet ancien "post" à cette adresse : http://philippe-raggi.blogspot.fr/2009/10/marty-natalegawa-le-nouveau-visage-de.html 


Iconographie : 
Soekarno et Eisenhower : http://rosodaras.wordpress.com/2010/06/04/
Marty Natalegawa : http://rustikaherlambang.files.wordpress.com/2008/11/marty.jpg

10 décembre 2012

Hexis, hubris et sophrosunè

Disposition, démesure et art de la mesure à propos de la « guerre civile ».

Il n’est jamais judicieux de faire de la surenchère ou de se laisser aller au superlatif, à l’inflation verbale, surtout lorsque l’on veut décrire une situation sociale et proposer une ou des solutions viables. S’il peut être en effet aisé de prendre ce travers lorsque l’on veut donner à son propos un maximum d’impact, il n’est jamais bon de travestir la réalité des faits tant une analyse fausse ne donnera jamais que des résultats faux. Viendra tôt ou tard un moment où l’erreur reviendra, tel un boomerang, sur son géniteur.

Certes, me direz-vous, mais des révolutionnaires ont, par le passé, utilisé à maint reprises et avec succès ce procédé de travestissement de la réalité ; le but recherché étant la fin téléologique révolutionnaire, peu importaient donc les moyens et la réalité des faits pour y parvenir.

C’est là justement où s’opère la distinction entre un propos purement politique que l’on peut tenir - tout à fait défendable au demeurant, si l’on se trouve engagé dans le principe de l’action politique - et un propos analytique, scientifique, prétendant à l’objectivité. A choisir l’un ou l’autre, nous ne sommes plus dans la même sphère. Usant du premier type de propos, on cherchera par réaction à mobiliser l’attention de ses lecteurs / auditeurs à fin de les conduire à une (ré) action relativement immédiate ; usant du second, l’on fera appel plus à la raison qu’à l’émotion, le but étant de donner à voir une réalité non immédiatement décelable, de décrypter un mécanisme plus ou moins complexe et de laisser juges les lecteurs / auditeurs.

On sait avec Esope, qu’à crier au loup trop souvent et trop vite, vient un moment où lorsque le danger est réellement là, plus personne ne vient finalement aider le jeune garçon de la fable, lequel finit dévoré. Par ailleurs, nos classiques nous enseignent également que Cassandre avait raison, qu’elle n’était pas « la bouche qu’il fallait aux oreilles » (1) de ses concitoyens troyens. Alors prévenir, alerter, dénoncer, oui, mais comment, de quelle manière ? En cette période où « des idiots dirigent des aveugles » (2), il peut être tentant de jouer sur l’émotion plus que sur la raison ; cela peut fonctionner très bien, c’est certain. Les résultats sont souvent plus manifestes, plus rapides. La quasi-totalité des médias s’y vautre d’ailleurs, en conscience. Mais faut-il s’y adonner pour autant ? Rappelons-nous que seule la vérité est authentiquement révolutionnaire et nous rendra libre.

 Scène de la guerre civile espagnole

« Nous sommes en guerre civile »

Mais prenons un exemple, assez prégnant ces temps derniers. Il est de « bon ton » dans certains milieux en France, en parlant de la situation gravissime dans laquelle se trouve tel ou tel quartier, tel ou tel portion du territoire national livré aux « racailles », d’évoquer le concept de « guerre civile ». Les thuriféraires de cette approche avancent que lorsque certains individus font usage d’armes de guerre ici ou là (de plus en plus souvent, il est vrai) cela s’inscrit immanquablement dans une logique de « guerre civile » ; nous serions ainsi en « guerre civile » mais d’aucuns refuseraient de l’admettre. Cependant n’est-ce pas aller trop loin dans le qualificatif ?

Qu’est-ce d’abord qu’une « guerre civile » ? Arrêtons-nous sur le premier terme, celui de « guerre ». La notion de conflit armé ne se trouvant définie véritablement dans aucune des conventions pertinentes du droit international (ainsi que dans les trois protocoles additionnels de 1977 et 2007), la jurisprudence en a donné la définition suivante: « Un conflit armé existe chaque fois qu’il y a recours à la force armée entre Etats ou un conflit armé prolongé entre les autorités gouvernementales et des groupes armés organisés ou entre de tels groupes armés au sein d’un Etat » (3). Il est généralement admis que la guerre est un conflit violent, mettant en scène deux ou plusieurs protagonistes, lesquels sont des Etats souverains, des organisations internationales mandatés ou encore des coalitions internationales, possédant tous une personnalité juridique reconnue. Le père de la polémologie, Gaston Bouthoul, définit pour sa part la guerre comme « un ensemble d’actes violents et sanglants, conduit avec méthode et organisation, limitée dans le temps comme dans l’espace ; par ailleurs, si la guerre suit des règles juridiques précises, celles-ci sont néanmoins variables en fonction des époques et des lieux » (4). 

 Gaston Bouthoul (1896-1980)

Quant à la « guerre civile », le « plus grand des maux » (5), elle est dénommée dans le droit international « conflit armé non international ». La guerre civile a lieu « à l’intérieur des frontières d’un Etat et oppose ses forces armées à des forces armées dissidentes ou à des groupes armés non étatiques dans le contexte d’opérations militaires continues et concertées » (6). Elle diffère donc du premier type en ceci que les acteurs ne sont plus les mêmes ; quant aux règles en usage (Jus in bello) elles sont souvent, faut-il le rappeler, bafouées par toutes les parties. Pour être considéré comme tel, un conflit non international (guerre civile) doit présenter une certaine intensité : les tensions internes, des troubles intérieurs tels qu’émeutes, violences isolées ou sporadiques et autres actes semblables, ne tombent pas sous le coup du droit international humanitaire ; ils ne relèvent donc pas de l’appellation de « guerre civile » et relèvent juridiquement non du Droit international humanitaire mais des Droits de l’homme.

Si l’on prend une autre définition (7), la « guerre civile » est une situation qui existe lorsqu'au sein d'un État, une lutte armée oppose les forces armées régulières à des groupes armés identifiables, ou des groupes armés entre eux, dans des combats dont l'importance et l'extension dépasse la simple révolte ou l'insurrection. Cette autre définition souligne, une fois encore, l’importance du degré d’intensité de l’affrontement pour retenir le qualificatif de « guerre civile ». Ce n’est donc pas le type d’arme utilisé qui fait la « guerre civile » mais la nature et le rythme des actions commises avec elles. Par ailleurs, la durée prolongée de ce type de conflit participe également à sa caractérisation.

Une « guerre civile » pourra avoir des origines diverses et multiples. Elle est un signe de « déliaison de la communauté », un signe « éminent et négatif du politique » pour reprendre les termes de Ninon Grangé (8) ; cette-dernière ajoute plus loin que « la guerre civile reste un dérèglement du système d’horlogerie de l’État, une société sens dessus dessous où les valeurs s’inversent ».

Enfin, nous dit Eric Werner, il ne peut y avoir « guerre civile » que lorsque nous sommes en présence de deux ou trois factions au plus. S'il n'y a pas « guerre civile » poursuit Werner, c'est paradoxalement parce que les antagonismes dans nos sociétés modernes sont multiples mais aussi et souvent artificiels (9), figeant toutes possibilités d'affrontements sur le « modèle » qu'est la guerre civile. C'est la raison pour laquelle justement, nous dit cet universitaire, nous sommes dans une situation « d'avant-guerre civile » (10).  

 Le jeune Eric Werner durant un cours, au printemps 1971. 
Portrait d'Eric, par Joseph Czapski, 1971 (détail).

Le sommes-nous vraiment ?

Ayant ainsi quelque peu déblayé la question des termes, l’on peut à présent voir si ce qui se passe en France sur certaines portions de territoire relève ou non de la « guerre civile ». Quels sont les actes commis, perpétrés qui attesteraient de l’état de « guerre civile » ?

Si l’on entend les utilisateurs de ce terme, voici quelques uns de ces actes : règlements de comptes à l’arme de guerre (fusil d’assaut), fusillades avec le même type d’arme sur des bâtiments symboles de l’autorité de l’Etat (essentiellement Commissariats), attaques de fourgons blindés transportant des fonds avec lance-roquettes anti-char et fusils d’assaut, attaques de bijouteries avec des armes de guerre, tirs sur des forces de l’ordre lors de manifestations (avec utilisation de fusils à pompe), etc.

Bref, aucun de ces actes dans leurs modalités ne relève en tout état de cause de la catégorie de « guerre civile » ni même de la révolte ou de l’insurrection, mais tout simplement du grand banditisme, de l’émeute sporadique organisée.   

Quant à l’organisation des groupes concernés, elle est celle de bandes criminelles de type malheureusement banal, certes hiérarchisée mais sans aucune commune mesure avec une faction armée, structurée, menant un but politique au travers d’actions concertées et constantes, violentes et sanglantes, contre un Etat souverain et pour se substituer à lui. Nous sommes donc loin du compte, de par la structure organisationnelle, pour qualifier les actions menées par les bandes criminelles d’actes de « guerre civile ».

Les motivations de ces actes perpétrés par ces bandes organisées sont d’ordre criminel et non politique, liés comme on le sait au trafic de drogue et au commerce illicite en tout genre (économie parallèle avec guerre des territoires) ; et l’on cherche donc en vain d’autres motifs (d’ordre politique, religieux, racial). Et ce n’est pas parce que certaines de ces bandes se regroupent par affinités d’origines (maghrébins, africains, afro-antillais, tamouls, tchétchènes, etc.) que nous sommes en face de factions armées défendant des intérêts politique, religieux, liés à cette communauté particulière, contre l’Etat français et pour se substituer à lui. Ce ne sont que de vulgaires bandes criminelles telles les maffias italiennes ; et à ce que l’on peut savoir, les nombreuses et sanglantes activités de la Ndrangheta, de la Camorra, de la Maffia, de la Cosa Nostra, etc. n’ont jamais relevé de la « guerre civile » mais uniquement du crime organisé.

Notons juste que dans les zones grises du monde criminel, les frontières sont poreuses et que certains membres de bandes organisées se convertissent (dans tous les sens du terme) et s’adonnent à un nouveau type d’activité plus en rapport avec leurs nouveaux idéaux. Cependant, force est de constater en France que c’est un phénomène marginal (le gang de Roubaix, Khaled Kelkal, Mohammed Merah) et que cela n’est pas suffisant en intensité et dans la durée pour qualifier ces actes de « preuves de l’existence d’une guerre civile » sur le territoire français.

Enfin, à lire la littérature spécialisée sur les menaces criminelles contemporaines encourues sur le territoire national (11), l’on se rend bien vite compte que nous n’avons à aucun moment affaire à une « guerre civile ». Les seules personnes utilisant ce vocable en conscience le font dans un but publicitaire, sans aucune espèce de retenue, voulant marquer les esprits mais entretenant, à mon sens, seulement la confusion, laquelle ne profitent en rien à la compréhension de la situation et aux meilleurs moyens de lutter véritablement et efficacement contre les dites menaces.

 Ramsès II à la bataille de Kadesh.

Notes :
(1) Cf. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, chap. 5.
(2) Cf. Le mot de Gloucester : « 'Tis the time's plague when madmen lead the blind », in Shakespeare, King Lear: Acte 4, Scène 1.
(3) Cf. ABC du droit international humanitaire, Confédération Suisse, Département Fédéral des Affaires Etrangères, Berne (2009).
(4) Gaston Bouthoul, Les guerres, éléments de polémologie, chapitre III, pp.32-33, édité chez Payot (1951). On consultera également avec intérêt ses autres ouvrages sur le sujet de la guerre.
(5) Lucain, La guerre civile (Pharsale), I, v. 1 et 2, p. 1.
(6) Définition du Droit international humanitaire, Cf. ABC du droit international humanitaire, Confédération Suisse, Département Fédéral des Affaires Etrangères, Berne (2009).
(7) Dictionnaire de la terminologie du droit international, sous la direction de Jules Basdevant, édition de Sirey (1960) p. 308.
(8) Cf. Astérion 2/2004 Barbarisation et humanisation de la guerre, article intitulé «L’état de nature, modèle et miroir de la guerre civile».
(9) Mises en œuvre par les instances étatiques, ces antagonismes sont créés dans une logique purement  machiavélienne, consistant à amener logiquement les populations victimes vers la seule entité sensée les protéger - même si ces victimes détestent cet État ; il en découle un  renforcement du rôle et de la prééminence de l’État.
(10) Cf. l'essai d’Éric Werner, L'avant-guerre civile, paru aux éditions de l'Age d'Homme (1999).
(11)  Littérature de tout bord politique, allant de Laurent Mucchielli (http://www.laurent-mucchielli.org) à Xavier Rauffer (www.drmcc.org/).


Iconographie : 
Guerre civile espagnole : http://2.bp.blogspot.com/_6jLjU-fvKyI/THCJ0dIuu5I/AAAAAAAAA8I/MO1jCqIYK-g/s1600/119657.jpg 
Gaston Bouthoul : http://www.babelio.com/auteur/Gaston-Bouthoul/89031/photos
Portrait d'Eric Werner : couverture de son livre éponyme, paru aux éditions Xénia (2010).

10 juillet 2012

Quelques réflexions sur la paix

« Une doctrine devient le plus utile dans la pratique,
plus elle facilite et simplifie la compréhension et l'analyse des faits. »
Gaetano Mosca, Elementi di scienza politica, Chap. XII, (1896).


Depuis le début des événements en Syrie, les médias nous rapportent les désirs de paix émanant des « Amis du peuple syrien ». Cependant, à y regarder de près, on se demande bien, d’une part, de quelle paix il peut bien s’agir, comment elle se construit et, d’autre part, qui sont vraiment ces « amis » et comment ils entendent le mot « peuple ».

Lorsque l’on veut aboutir à un accord de paix, les discussions et les tables rondes doivent nécessairement mettre en présence tous les acteurs en lisse, toutes les parties prenantes. Cela est logique, cela tombe sous le sens ; comme le disait Jacques Bainville dans son ouvrage magistral et visionnaire de 1920, dans ce processus qu’est la paix, il faut partir « de quelques principes tirés de l’expérience et du bon sens » (1) loin de toute approche technicienne, tant la politique est chose subtile. Une paix négociée se gagne, une paix négociée s’obtient uniquement de la sorte, par la confrontation dans un cadre diplomatique des parties, de toutes les parties, sous l’égide - si possible - d’un organisme international légitime, facilitateur et impartial. Le but de cette confrontation pacifique cette fois, étant de parvenir à la désescalade, par des mesures de renforcement de la confiance, de négociations, de pourparlers de paix. C’est en effet avec son ennemi que l’on fait la paix, pas entre soi !
Laurent Juppius et Alain Fabé
(ou l'inverse, tant leurs politiques sont siamoises)

La paix est un processus connu, éprouvé, à long terme, où il ne s’agit pas seulement de penser et de voir la fin du conflit, des hostilités, mais aussi de travailler à la réduction a minima de la possibilité de conflits futurs, tant une « mauvaise paix » est une « mécanique homicide » (Cf. Bainville), le germe d’une guerre future. On le sait, « dans les affaires humaines, la stabilité est artificielle et le changement naturel » (2). C’est pourquoi, parvenir à la paix n’est pas d’emblée chose aisée ; c’est une confrontation d’une autre nature que celle du conflit, exigeant une approche holistique, une intelligence politique, un recul historique, un éclairage sociologique, et non une posture partisane, des présupposés idéologiques, un esprit malveillant, un désir de vengeance.

Enfin, l’on peut se poser quelques questions au sujet de ces « Amis du peuple syrien ». Qui sont-ils ? Quels intérêts « profonds » défendent-ils ? Quelle idéologie les sous-tend ? Recherchent-ils vraiment la paix ou bien alors la victoire d’un camp sur un autre, ou encore la néantisation pure et simple de cet « autre » ? Pensent-ils vraiment à l’avenir de ce pays et à la sécurité future des composantes ethno-religieuses qui le composent, au vrai « Peuple syrien » en son ensemble ? Bref, ce sont des « amis » assez curieux, voire suspects.
Basilique de Saint Siméon, au Nord de la Syrie (*) ; 
au centre de la photo, l'endroit où se trouvait la colonne du stylite (Coll. pers.)

Lors des dernières réunions et conférences « internationales » sur la Syrie, que ce soit celle de Turquie ou celle de Paris récemment, les participants étaient tous du même camp, sans parvenir d’ailleurs à un accord, ce qui est assez paradoxal ! En fait, il n’y a pas UNE opposition au régime de Bashar Al-Assad, mais DES oppositions. Et non seulement ils ne s’entendent pas entre eux, s’entredéchirent mais, de plus, toutes les parties ne sont conviées à ces « conférences ». N’oublions pas que le régime de Bashar Al-Assad n’est pas monolithique et qu’il y a, en son sein, différentes composantes, avec des durs, des intransigeants mais aussi des franges ouvertes, raisonnables, disposées à la composition. Ainsi, à polariser le tableau, l’on ne fait qu’envenimer la situation, développer les facteurs belligènes, comme si la situation présente de guerre civile et ses (trop) nombreux morts ne suffisait pas. Résumer n’importe quel conflit à un affrontement entre bons d’un côté et les méchants de l’autre, c’est adopter une posture morale, subjective et par là même inopérante, invalide (invalidante) pour l’analyse objective des faits.

Toujours dans le crédit à accorder à ces Conférences des « Amis du peuple syrien »,  il ne faut pas oublier la non participation d’acteurs de poids, pourtant partie prenante et légitime, ni les exclusions de fait et absolument sans fondement de tel ou tel pays. Ce que l’on constate ces derniers temps, c’est qu’il n’y a plus de table de négociation mais des conférences d’exclusion (3). A Paris, par exemple, lors de la Conférences du 6 juillet dernier, l’on notait l’absence des représentants du gouvernement syrien, l’absence des représentants de l’ONU, de la Russie, de la Chine, de l’Iran. Cependant, rien de sérieux ni de concret n’en est sorti, si ce n’est la même rengaine, qui est l’objectif des résolus Frères Musulmans : le refus de toute négociation, le renversement de Bashar Al-Assad et une intervention armée extérieure menée - comme il se doit - par la fameuse « communauté internationale » (4).

Et quand Kofi Annan, l’émissaire international désigné pour résoudre le conflit, se rend à Damas le 9 juillet pour poursuivre les négociations en vue d’un accord de paix, les « Amis du peuple syrien  » font état de leur « malaise », expriment leur colère, crient au scandale et dénonce la démarche (5).

L’approche médiatique de l’affaire syrienne est totalement biaisée par des présupposés idéologiques, lesquels emboitent celles des partisans salafistes (et ses diverses composantes) à l’œuvre et à la manœuvre dans le conflit, avec la bénédiction du Qatar, de l’Arabie Saoudite, ces belles démocraties... Rappelons à toute fins utiles, que la seule source d’information utilisée par ces médias en question pour traiter la question syrienne (6), est l’OSDH, l’observatoire syrien des droits de l’homme, lequel assène ses chiffres sur les morts et les blessés, chiffres absolument invérifiables et surtout des chiffres qui ne précisent jamais qui est l’agresseur, l’agressé, le tueur et le tué - ou plutôt si, les tueurs sont toujours les autres. Cet OSDH qui est une officine dirigée depuis Londres par des Frères Musulmans, agit à l’instar des officines qui avaient œuvré en ex-Yougoslavie, en Irak et ailleurs, tel un parfait bureau de propagande et de désinformation. Juste un point, à titre d'exemple ; non seulement les partisans de l'ASL tuent mais ils martyrisent, mutilent, torturent. Cela n'est jamais rapporté par les médias dominants car l'ASL est dans le camp des "gentils". Oui, toutes les vérités syriennes ne sont pas toutes bonnes à dire, pour paraphraser le titre d’un ouvrage écrit par un journaliste de télévision à propos de l’ex-Yougoslavie (7).

***

Les mensonges au sujet de la "révolution roumaine" (comme les "charniers" de Timisoara), les mensonges de la guerre pour la libération du Koweït (comme la fable des couveuses détruites par la soldatesques irakienne), les mensonges de la guerre d’Irak (comme les armes de destruction massives - toujours introuvables d'ailleurs...), les mensonges de la guerre en ex-Yougoslavie (avec les "méchants serbes" martyrisant les "gentils kossovars") et tous les autres mensonges, n’ont-ils pas suffit pour comprendre qu’en temps de conflit la moraline coule encore plus à flot que de coutume dans les médias ? que l’information est propagande ? que le vocabulaire y est pervers ? que les images sont travesties ? que des forces - jamais nommées, ni présentées - jouent en profondeurs pour défendre et promouvoir leurs intérêts idéologiques et financiers ?  Comment encore être dupe ?

Que ceux qui ont des yeux voient !

Notes :

(1) Jacques Bainville, Les conséquences politiques de la paix, utilement réédité aux éditions Godefroy de Bouillon en 1996 (http://www.amazon.fr/cons%C3%A9quences-politiques-paix-Jacques-Bainville/dp/2841910229).
(2) Cf. Gaetano Mosca, Elementi di Scienza politica, chapitre XV, in The Ruling Class, McGraw-Hill Book Company, p.424. Au sujet de ce livre, on se demande bien pourquoi il n’existe aucune traduction française à ce jour, alors que cet ouvrage majeur de sociologie fut publié en Italie en… 1896. Pour information, en 1939, les Etats-Unis publiaient une traduction anglaise de l’ouvrage.
(3) Il suffit de se rappeler les propos d’Alain Juppé lorsqu’il fut MAE et ceux – du même tonneau - de son successeur, Laurent Fabius, au sujet de l’Iran, pays exclu a priori, sans explications rationnelles ; ceci en contradiction totale d’ailleurs avec les propos de Kofi Annan (Cf. http://www.france24.com/fr/20120709-kofi-annan-syrie-rencontre-bachar-al-assad-onu-ligue-arabe-negociations-morts-conflit).
(4) Une fumisterie parée des atours « démocratiques » et droits-de-l’hommistes.
(5) Cf. http://www.metrofrance.com/info/syrie-la-visite-de-kofi-annan-sous-le-feu-des-critiques/mlgi!0fdnFCP9IskQ/
(6) Rien que le nom de cet organisme est signifiant au plus haut point. A quoi avons-nous affaire ? A un "Observatoire Syrien des Droits de l'Homme".
C'est tout d'abord sensé être un "observatoire"; entendez donc, qu'il est neutre, impartial, scientifique. Un observatoire, renseigne, décrit, compte, en un mot il ne prend pas part aux faits qu'il décrit.
Et puis, c'est un observatoire des "Droits de l'Homme"; alors là, c'est l'onction suprême, la touche qui place les propos et les prétendus objectifs de cet organisme hors de toutes les attaques possibles.
La qualification "Droits de l'Homme" a cet avantage - aujourd'hui où cette idéologie est consubstantielle à la doxa mondialiste - de permettre à l'OSDH de se prémunir d'éventuels détracteurs, car les critiquer placerait immédiatement son (ses) auteur(s) dans le camp des "méchants", des non-politiquement corrects.
On ne critique pas un "observatoire" et encore moins un observatoire des "Droits de l'Homme". Bref, critiquer l'OSDH, c'est basculer irrémédiablement, de facto,  dans le "camp du mal et de la barbarie".
A mon humble avis, l'intitulé de cet organisme est le produit d'officines spécialisées - agences d'influence, privées ou non - tant il est parfait dans ses caractéristiques de paravent/masque et de  réflecteur/déflecteur.
(7) Cf. Jacques Merlino, Les vérités yougoslaves ne sont pas toutes bonnes à dire, édité chez Albin Michel en 1993 (http://www.amazon.fr/v%C3%A9rit%C3%A9s-yougoslaves-sont-toutes-bonnes/dp/2226066632). Immédiatement après la parution de son ouvrage, le journaliste était remercié et disparaissait des écrans de télévisions…
On lira avec attention, au sujet de la Yougoslavie (mais l'on peut tout à fait extrapoler, bien sûr),  l'interview que réalisa le journaliste Jacques Merlino, il y a quelques années de cela maintenant, in http://www.horizons-et-debats.ch/0709/20070310_05.htm

(*) Les trésors archéologiques de la Syrie sont en danger ; n'oublions pas ce qui s'est passé en Irak ! Dès à présent, des sites sont dégradés et pillés en Syrie. Les deux camps sont responsables.
(Cf. En Syrie, le patrimoine meurt aussi, in http://www.slate.fr/story/59093/syrie-patrimoine-sites-menace ).


Iconographie :  
Image tirée et modifiée des "Aventures de Buck Danny", album intitulé Pilote d'essai, Charlier et Hubinon, Dargaud éditeur, 1953.
Laurent Fabius et Alain Juppé :
http://photo.parismatch.com/media/photos2/actu/politique/laurent-fabius-et-alain-juppe/4781398-1-fre-FR/Laurent-Fabius-et-Alain-Juppe.jpg

20 juin 2012

Une tragédie birmane (*)…

A l’Est de Suez, dans l’ancienne Birmanie, l’histoire s’accélère un tant soit peu ces derniers mois. Ainsi, constatons-nous non seulement une ouverture politique réelle de la part du gouvernement de Naypyidaw - dont le retour en grâce d’Aung San Suu Kyi et des perspectives démocratiques - mais encore des affrontements ethnico-religieux sérieux dans le Nord-Est du pays - avec plusieurs dizaines de morts de part et d’autre, sans que la situation ne soit encore stabilisée.

S’il n’y a pas de lien entre ces deux événements, il n’en demeure pas moins qu’ils surviennent dans une conjoncture nouvelle, celle d’un retour du Myanmar dans la géopolitique régionale et internationale. Il est opportun de s'y arrêter quelque peu, de souligner certains éléments et d'esquisser les enjeux.
Une belle icône...

La belle "dame de Rangoon", une icône programmée pour le pouvoir

Alors que le vent semble tourner au Myanmar, il est opportun de rappeler ce que représente Aung San Suu Kyi, par delà le portrait flatteur et idyllique médiatique.

Fille du Général Aung San (un des pères de la Birmanie), elle entreprend des études de philosophie, de politique et d’économie au Saint Hugh’s College d'Oxford entre 1964 et 1967, alors que ce Collège était encore réservée aux filles. Elle obtient par la suite un doctorat à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de Londres. 
En 1967, âgée de 22 ans, elle déménage à New York et entame un second cycle d'études supérieures puis devient secrétaire-assistante du Comité des questions administratives et budgétaires des Nations Unies. En 1972, elle se marie à un britannique, Michael Vaillancourt Aris, spécialiste des études tibétaines, dont elle aura deux enfants.
Retournée en Birmanie pour des motifs familiaux, en 1988 elle participe, avec d’anciens généraux, à la fondation de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) ; elle en devient la première secrétaire générale. Un an plus tard, elle est arrêtée par le gouvernement militaire de Rangoon qui lui propose la liberté à condition qu’elle quitte le pays, ce qu’elle refuse. Elle est mise plus tard en liberté « surveillée ».

Dès lors, sa carrière s’étoffe tant à l’intérieur de son pays où elle symbolise l’opposition, qu’à l’international où elle est l’icône démocratique face à la junte militaire. Présentée comme l’espoir du peuple birman opprimé et notamment des plus humbles, il n’en demeure pas moins qu’Aung San Suu Kyi, si d’aventure elle devait arriver au pouvoir - ce qui est très probable - relève entièrement de l’élite mondialisée et cosmopolite. Repérée et formatée alors qu’elle suivait ses études, elle était programmée pour prendre les rênes de son pays et satisfaire à terme l’idéologie mondialiste.
Les Birmans comprendront bien vite le jeu de dupe lorsqu’elle parviendra au pouvoir, lorsque le pays entrera dans le concert de l’économie mondialisée, sera mis en coupe réglée par les consortiums étrangers et l'idéologie du marché…
Par ailleurs, les sociétés françaises, et en premier lieu le "groupe énergéticien" Total (1), vont aussi faire les frais du changement à la tête du pays, car il est certain que dès lors qu’Aung San Suu Kyi tiendra les rênes du pays, les sociétés britanniques et américaines prendront le dessus, évinçant le groupe français (2) jusqu’ici en position dominante au Myanmar (parmi les sociétés non asiatiques) dans le domaine de l'hydrocarbure.

Minorités birmanes opprimées

Ces dernières semaines ont vu des tensions communautaires apparaître au pays des mille pagodes. En effet, suite au viol et au meurtre d’une jeune fille bouddhiste originaire du Rakhine par trois musulmans, dans un village proche de Kyaukphyu (État de Rakhine), le 28 mai dernier, des émeutes entre Bouddhistes et Musulmans ont éclaté dans cet État du Nord-Ouest du Myanmar. Ces affrontements ont causé de nombreuses victimes (bouddhistes et musulmanes) et beaucoup de dégâts matériels (des centaines de maisons, d'écoles et d'administrations détruites).

Dans certaines villes (Sittwe, Maungdaw) la Police a ouvert le feu et imposé le couvre-feu, mais cela n’a pas apaisé les tensions. Même à Rangoon (l’ancienne capitale), des groupes ethno-confessionnels se sont affrontés.

Le 10 juin dernier, le Président Thein Sein déclarait l’état d’urgence au Rakhine. La crainte du pouvoir en place est de voir s’étendre ces émeutes dans l’ensemble du pays en pleine ouverture politique.

Ce n’est pas tant la religion musulmane qui est le motif premier des affrontements. Les quelques 4% de musulmans qui composent le pays (à 90% bouddhiste), se subdivisent en trois communautés bien distinctes et n’ayant pas les mêmes soucis d’intégration. Il y a les musulmans d’origine Indienne, ceux d’origine chinoise (Panthays) et enfin ceux d’origine Bengalie. Si les deux premières composantes sont bien intégrées et depuis longtemps au sein du pays, ce qui n’est pas le cas de la dernière, connue sous le nom de Rohingyas et regroupée essentiellement dans l’Etat du Rakhine (Nord Ouest du Myanmar) où ils sont une des minorités (3).

Ces Rohingyas qui vivent près du Bengladesh, en dehors de leur pratique religieuse distincte, parlent quasi exclusivement le Bengali, et ne sont ni intégrés et encore moins assimilés à leurs compatriotes bouddhistes. Depuis longtemps discriminés et persécutés dans le pays (ils n’ont pas le droit de sortir du Rakhine, n’ont pas de papiers d’identité), ils ne sont véritablement des citoyens mais ont le statut d’« associés » à la Birmanie ; bref, ils sont dans une situation bien plus difficile  comparativement aux autres minorités ethniques ou religieuses (4), elles mêmes souvent persécutées.

Ce qui inquiète aussi les autorités du Myanmar, c’est qu’un certain nombre de Rohingyas sont des jihadistes militants, en liaison étroites avec le Harakat al Jihad al Islami du Bengladesh voisin, ayant été entraînés par l’ISI (les Services pakistanais), souvent passés par les madrassas pakistanaises et ayant connu le théâtre afghan (5). Compte tenu du fait que le Rakhine recèle en son sous-sol des ressources gazières et pétrolières, exploitées entre autres par des sociétés chinoises et indiennes, on peut aisément comprendre les craintes de Naypyidaw, la capitale, quant à un développement et à une extension géographique du conflit (6).

Trouver un équilibre, une option viable...


N'oublions jamais que la Chine est LE pilier du régime birman, pilier contre lequel même la "communauté internationale" ne peut pas grand'chose ; et Naypyidaw ne peut donc, par  conséquent, décevoir en aucune manière Pékin et les intérêts chinois nombreux dans le pays

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu'aujourd'hui,  le Myanmar est - une fois de plus - le jeu d’intérêts extérieurs et le terrain d’affrontement de puissances étrangères (pour aller vite : la Chine d’un côté et les puissances anglo-saxonnes de l’autre). Donc, que ce soit au sujet d’un changement éventuel à la tête du pays (avec Aung San Suu Kyi) ou au sujet des troubles communautaires récents (musulmans Rohingyas contre bouddhistes), Naypyidaw va devoir faire preuve de souplesse et de tact diplomatique pour sortir indemne de la situation, tant le grand écart est une position difficile et intenable trop longtemps.

Notes :


(*) en écho au roman éponyme de George Orwell, Burmese days ; traduit aussi en Français sous le titre Une histoire birmane (édition Ivréa).

(1) Au Myanmar, Total est opérateur du champ de Yadana (31,2%). Ce champ, situé sur les blocs offshore M5 et M6, produit du gaz livré essentiellement à PTT (compagnie nationale thaïlandaise) et destiné aux centrales électriques thaïlandaises. Le champ de Yadana alimente également le marché local via un gazoduc terrestre et, depuis juin 2010, via un gazoduc sous-marin construit et opéré par la compagnie nationale du Myanmar MOGE. La production du Groupe s’est élevée à 14 kbep / j en 2010, contre 13 kbep / j en 2009 et 14 kbep / j en 2008.
Source : Total Groupe (Cf. http://www.total.com/fr/groupe/nos-activites/amont/exploration--production/asie-pacifique-600148.html)
Dans les zones offshore, Total n'est pas seule ; en effet, d'autres compagnies s'y trouvent, telles Petronas Carigali Myanmar, Daewoo, PTT-EP, China National Offshore Oil Corporation, China National Petrochemical Corporation, Essar, Gail and Rimbunam (Malaisie) ONGC (Inde), Silver Wave Energy, Danford Equities (Australie), Sun Itera Oil & Gas (Russie). L'ensemble de ces compagnies explorent et/où exploitent 31 blocks.

(2) Rappelons que Total est critiqué de manière incessante et systématique, depuis le début des années 90, pour ses relations avec le pouvoir, par des ONG… anglo-saxonnes. Il est avéré que ces ONG ne sont que les paravents de certains intérêts économiques britanniques et américains.
Cf. l’étude faite par Eric Denécé sur le sujet de ces ONG en Birmanie (http://www.cf2r.org/fr/editorial-eric-denece.php).

(3) Ce territoire où vivent ces musulmans originaires du Bengladesh, le Rakhine (anciennement Arakan) a été « annexé » en 1947 à la Birmanie naissante, au moment de l’indépendance et de la fin de l’Empire britannique. Déjà, à cette époque, ces musulmans - dans leur globalité - étaient considérés « comme des auxiliaires du colonialisme britannique » tant ils avaient bien servi et s’étaient bien intégrés à la structure coloniale (Cf. Michel Gilquin, Minorités musulmanes d'Asie orientale, Rohingyas – La répression des musulmans en Birmanie, 2002, in Religioscopie). Cette attitude anti-patriote des Rohingyas leur sera toujours reprochée.

(4) Cf. le livre de Jean Berlie, The Burmanization of Myanmar's Muslims, the acculturation of the Muslims in Burma including Arakan, (2008) aux editions White Lotus Press, à Bangkok. Un des rares livres sur le sujet, nourri d’études profondes sur le terrain au cours de nombreux séjours dans le pays.
On pourra consulter également avec intérêt le livre de Gabriel Defert (Stéphane Dovert) Les Rohingya de Birmanie - Arakanais, musulmans et apatrides, éditions Aux lieux d’être, Coll. Mondes contemporains (2007), ceci sans oublier, bien sûr, l'ensemble des travaux de Guy Lubeigt.

(5) Ces islamistes jihadistes birmans ne sont pas étrangers au conflit de basse intensité qui perdure au Sud de la Thaïlande, conflit qui oppose une minorité musulmane malaise au pouvoir thaï de Bangkok. Des liens ont été observés, notamment entre les insurgés des trois provinces du Sud thaïlandais et les musulmans birmans des organisations Rohingya Solidarity Organization (RSO), Arakan Rohingya Islamic Front (ARIF) et de l’Arakan Rohingya National Organization (ARNO). Il est à noter, par ailleurs, que la plupart de ces groupes islamistes armés ont leur siège au Bengladesh et qu’ils bénéficient de la bienveillance des Etats-Unis et de la Grande Bretagne.

(6) Si le conflit perdurait et dépassait les frontières du Rakhine pour s’étendre dans l’ensemble du Myanmar, cela pourrait exaspérer la frange dure et pro-chinoise des  militaires de Rangoon et tenter leur retour au premier plan sur la scène politique. Un tel conflit, s’il se développait, servirait mécaniquement les intérêts économiques tant américains que britanniques, en affaiblissant les entreprises rivales, chinoises en particulier. Pékin a de gros intérêts dans cette partie du Myanmar, non seulement avec la présence de sociétés d’exploitation en hydrocarbures mais aussi avec la construction d’infrastructures (terminal pétrolier à Kyaukphyu, ligne de chemin de fer et pipe-line allant du Rakhine vers la province chinoise du Yunan).

Iconographie :
Aung San Suu Kyi : http://www.oxford-royale.co.uk/images/aung-san-suu-kyi-2.jpg
Carte de l'auteur.