6 novembre 2014

L’orientation maritime du nouveau gouvernement indonésien

Un grand projet, une lourde tâche.



Le Président Joko Widodo

Le septième Président de l’Indonésie, Joko Widodo, a pris ses fonctions le 20 octobre 2014. Elu avec une confortable majorité au scrutin universel direct, il suscite un nouvel élan au sein de cette troisième plus grande démocratie du monde (après l’Inde et les Etats-Unis), pays qui concentre le plus grand nombre de musulmans au monde (sans être un Etat islamique, ou un « Etat musulman ») et surtout un pays qui est le plus grand Etat archipélagique du monde.

Cet élan populaire qui l’a conduit au pouvoir tient au fait que Joko Widodo, familièrement appelé Jokowi, n’est pas issu du sérail politique ou militaire comme la plupart de ses prédécesseurs. C’est un simple homme d’affaires aux origines modestes, à l’allure simple, qui a débuté dans le commerce de mobilier au cœur de Java, avant de devenir maire de Solo puis Gouverneur de Jakarta et enfin Président de son pays de 250 millions d’habitants.

Lors de son discours d’inauguration, il a avancé les grand axes de sa politique (visi) et les moyens qu’il compte mettre en œuvre (misi) pour cela. Par son propos, il a donné le ton de ce que sera son mandant de cinq ans ; une tonalité dont il faut souligner les accents et certains particulièrement. Ainsi, nous nous limiterons, dans notre propos, à expliciter les éléments de stratégie de politique maritime que met en avant dans son discours le nouveau Président. Fait majeur s’il en était, cette revitalisation de l’élément maritime remet en vigueur des notions ancestrales, traditionnelles, fondatrices mais aussi et surtout vitales de ce pays d’Asie du Sud-Est. Nous tenterons de développer ce que pourrait être une politique maritime pour l’Indonésie.

L'Asie du Sud-Est (détail carte IGN)

L’annonce

Dans les principes essentiels de son discours d’inauguration, Jokowi rappelle que l’Indonésie doit être « un pays souverain politiquement, auto-suffisant économiquement, et avec un caractère fort culturellement ». C’est l’affirmation claire d’une identité consciente d’elle-même et qui tient à se poursuivre ;  élément fort judicieux en ces temps de mondialisme, de dissolution de tout ce qui peut constituer un peuple vraiment libre.

Jokowi demande à son peuple de participer à cette tâche en « travaillant dur » (terme répété plusieurs fois) ceci dans l’esprit indonésien de Gotong Royong, c’est-à-dire non individuellement (à la façon anglo-saxonne), mais dans un esprit de coopération et d’échange mutuels au bénéfice de tous. Jokowi lance un appel à l’unité du pays, au nom de la liberté (merdeka). Notons que le terme merdeka revêt un caractère particulier, sensible, dans l’esprit des indonésiens, en ceci qu’il évoque explicitement non seulement les durs combats (revolusi) qui ont conduit leur pays à l’indépendance en 1945 (officiellement en 1949 à l’ONU), mais aussi ceux menés pour maintenir cette indépendance face aux deux blocs et aux impérialismes de l’après-guerre (par le Président d’alors, Soekarno). Le combat que doivent mener aujourd’hui les Indonésiens est celui du travail ; c’est le défi que lance le nouveau Président.

Par ailleurs, le Président Jokowi réaffirme la présence de l’Etat et de son gouvernement aux côtés de ses administrés. Ainsi, les Indonésiens ne doivent-ils plus se sentir abandonnés ou encore relégués au second plan par l’appareil étatique et ses institutions (lembaga negara) ; ceux-ci accompliront leurs tâches respectives « pour une nation plus forte ».



L'emblème de la Marine Nationale Indonésienne (TNI-AL)


En réaffirmant l’identité de l’Indonésie (1), Jokowi souligne également, de manière explicite, la restauration de son pays en tant que « pays maritime » (2). C’est un principe ancestral de l’Indonésie qui est ici mis au premier plan, celui de l’importance cruciale de l’élément maritime et ce qu’il compose, suppose et impose. Ce principe de « jalesveva jayamahe » que Jokowi veut remettre à l’honneur - et en œuvre - a été, selon lui, mis en sommeil trop longtemps et il s’agit donc qu’il « fasse de nouveau écho ». En effet, force est de constater qu’au cours de la mandature précédente, quand bien même le Président Susilo Bambang Yudhoyono (3) avait les coudées franches (deux mandats), avait évoqué publiquement ce thème, avait les personnes compétentes à ses côtés (on peut citer notamment Dino Patti Djalal dont la thèse (4) de doctorat traitait excellemment du sujet en question, à savoir : « Concepts géopolitiques et comportement territorial maritime dans la politique étrangère indonésienne »), rien n’a été malheureusement fait de façon majeure, durant dix ans, dans le sens d’une réelle politique maritime en Indonésie.

Le pays qu’est l’Indonésie se définit lui-même (dans la langue nationale) par le terme Tanah air, c’est-à-dire littéralement « terre et eau » ; une preuve s’il en était que l’élément maritime est indissociable de l’élément terrestre dans la conception que les indonésiens ont de leur espace national territorial. Dans cette perspective, la mer unit davantage qu’elle ne divise ; elle est partie intégrante, intégratrice du territoire indonésien. Si l’Indonésie est devenue officiellement un « pays archipélagique » en 1982 (5), elle était déjà depuis bien plus longtemps (6) inscrite dans les pratiques, les mentalités et les mémoires (7). Ainsi la notion traditionnelle de Wawasan Nusantara - laquelle souligne d’une part la structure fragmentée du territoire nationa indonésien mais aussi l’importance vitale, stratégique, du maintien de l’intégrité (et l’unité) de l’élément terrestre et de l’élément maritime - transparaît-elle dans le discours du Président bien qu’elle ne soit pas évoquée nommément, trop marquée peut-être par son aspect stratégique militaire.

Soulignons que la mer n'est pas vraiment un élément familier chez les Javanais (ethnie majoritaire en Indonésie) mais plutôt chez d'autres ethnies de l'archipel et notamment chez les Bugis (habitants de Célèbes). Ainsi, mettre en avant l'élément maritime dans la politique qu'il compte appliquer durant son mandat, est-il notable de la part de Joko Widodo qui est un Javanais du centre de Java - le cœur du cœur de l'Indonésie, pour autant que l'on considère Java comme le centre du pays.

Joko Widodo a nommé dans son gouvernement un ministre coordinateur des affaires maritimes ; c’est une création de poste. En confiant cette tâche à Indroyono Soesilo (âgé de 59 ans, originaire de Bandung, Java Ouest, ancien directeur au Département des pêches et de l'aquaculture à la FAO, l'organisation des Nations-Unies pour l'alimentation et l'agriculture), Jokowi donne un signal fort, non seulement dans le sens d’une prise de conscience de l’élément maritime comme axe stratégique de la politique qu’il entend mener, mais aussi des jalons posées pour la mettre en œuvre. C’est une bonne augure pour la politique maritime de l’Indonésie.


Indonésie : Terre et Mer (Tanah Air)

Une politique maritime pour l’Indonésie


L’Indonésie ne peut effectivement faire l’économie d’une politique maritime. Constituée de près de 14 000 îles, regroupées en huit pôles (Sumatra, Java, Les îles de la Sonde, Kalimantan, Célèbes, les Moluques et la Papouasie occidentale), l’Indonésie s’étend sur 5 000 kilomètres d’Est en Ouest et sur 2 000 kilomètres du Nord au Sud. C’est un géant de l’Asie du Sud-Est, avec une position géostratégique majeure (zone de passage obligée entre l’Océan Indien d’une part et le Pacifique et la Mer de Chine Orientale d’autre part), avec ses 250 millions d’habitants, une population jeune et de multiples ressources naturelles. Des atouts qu’il s’agit de (bien) jouer pour le bénéfice des indonésiens et de bien articuler sur le long terme ; c’est en ce sens que cette politique relève de la stratégie.

Il est donc nécessaire de la penser pour pouvoir l’orienter correctement et la mettre en œuvre de manière durable et efficace, efficiente. Comment alors appréhender une telle politique maritime, tant il ne suffit pas de la décréter pour qu’elle soit ? Avoir nommé un ministre coordinateur des affaires maritime (création de poste), c’est plus qu’en avoir conscience, c’est déjà vouloir concrètement l’appliquer. Un ministre coordinateur en la matière est fondamental, nécessaire, tant une telle politique requiert une approche transversale, interministérielle. Une telle stratégie pourrait s’opérer par exemple sur quatre fronts : la diffusion de l’information sur cette politique menée (dans une démarche d’affirmation du cap choisi) ; la définition et l’exploitation de cette politique ; la mise en œuvre de sa protection globale, durable ; et enfin la défense de cette politique pour sa conservation pérenne.

Diffuser


Une fois la prise de conscience effectuée, par delà une nomination, il faut poursuivre et étendre cette conscience, susciter les actions et motiver tous les acteurs. Cela peut se faire via une politique de communication dirigée vers tous les agents potentiels (8) du pays et également au-delà, c’est-à-dire auprès des organismes internationaux (9), régionaux (10), auprès des Etats proches et lointains (de façon bilatérale directe). Cette communication n’est pas à prendre à la légère ; c’est un vecteur qui doit être alimenté constamment et pensé à quatre niveaux (local, national, régional, international). Annonces, créations d’événements, enseignement, valorisation et récompenses de toutes les actions entreprises qui vont dans le sens de la politique maritime ; autant d’éléments participant à la diffusion de la reprise de conscience maritime indonésienne.


Logo du Bakorkamla

Acteurs et difficultés


Une instance de coordination existante devrait être utilisée à plein régime, le Bakorkamla (11). Regroupant de nombreux ministères (12), sous la direction du Président de la République et dirigée actuellement par le ministre coordinateur des affaires politiques, légales et de sécurité (13), cette agence est à même de remplir une part importante des programmes et des actions découlant de cette politique maritime lancée par Joko Widodo. Ses missions (14) recoupent les grands éléments de cette politique formulés ici. Une montée en puissance de cette agence est capitale. Avec le ministre coordinateur des affaires maritimes, ce seront les deux piliers porteurs du projet présidentiel.

Des difficultés pourraient surgir cependant dans la mise en place de cette politique maritime dans les relations entre le gouvernement et les régions. En effet, suite à la loi sur l’autonomie des provinces (15), il pourrait y avoir des freins, voire des blocages et une surenchère politique. Le talent de négociateur du Président nouvellement élu sera mis à l’épreuve ; il sera donc mis à contribution, personnellement, mais aussi les leviers politiques, réglementaires, financiers dont il dispose. Une révision de cette loi sur l’autonomie des provinces sera peut-être nécessaire, mais la faiblesse actuelle du gouvernement - qui ne bénéficie pas d’une majorité au sein de l’Assemblée - limitera malheureusement ses ambitions.

Définir et exploiter


Donner un cadre à la politique que l’on veut entreprendre permet de ne pas s’égarer. C’est un préalable nécessaire. Ainsi, l’espace maritime doit-il être re-défini, cartographié, mis à jour (de façon régulière). Quelles sont les limites et les caractéristiques de cette espace, quelles sont les zones litigieuses et contestées (16), qui sont les acteurs (étatiques ou non) auxquels il y a à faire face dans ces litiges, quel est le degré de complexité, quels sont les priorités (géostratégiques, économiques, écologiques, etc.) dans ces zones, quels sont les ressources naturelles disponibles (17) (inventaires sectoriels systématiques et cycliques), jusqu’où et quand la politique publique doit-elle intervenir, etc. Autant de questions auxquelles il faut répondre non seulement en utilisant les différentes administrations et leurs ressources - les Agences (18), Départements, Conseils, etc. - , mais aussi en créant - ponctuellement ou non - des Comités ou Commissions interministérielles chargées de missions ad-hoc. Le monde de la recherche et des universités devant lui aussi, bien entendu, être mis à contribution.

Une telle phase de définition de l’espace maritime ne peut que se poursuivre par celle de son  exploitation. C’est-à-dire, une phase proprement opérationnelle et surtout continue. Et dans ce long terme, si la question des bénéfices potentiels/réels est incontournable, elle ne peut néanmoins demeurer le seul critère de jugement, tant nous ne sommes plus ici dans une logique de rentabilité mais dans une logique de puissance. L’accroissement de puissance est le but légitime et fondamental que doit poursuivre tout Etat, à moins de vouloir disparaître. « Nous allons dresser le mât, un mât fort. Nous ferons face aux marées dans l’océan avec notre propre puissance », annonce Joko Widodo. L’exploitation de l’espace maritime étant un des mâts du navire « Indonésie », lequel  ne peut rester à quai.

Dans cette perspective, différents domaines doivent être investi : le transport, les ports, les industries en rapport avec le monde de la mer, le tourisme, entre autres. Pour un pays composé de tant d’îles, le transport est essentiel, non seulement pour les personnes mais aussi pour les biens ; et la fluidité est, comme l’on sait, une composante du développement. Quant aux ports, ils sont les marche-pieds de cette dynamique. Ils doivent être multipliés, développés (investissements publics, privés ou en partenariat). Les industries comme la pêche, les ressources halieutiques en général, doivent être encouragées, s’accroître en nombre comme en qualité. La construction navale (civile et militaire), doit également faire partie de cette dynamique tant une autonomie en la matière ne peut que bénéficier aux besoins et à la liberté du pays. Des postes de Préfets maritimes, pour chaque province - il y en a 34, toutes ouvertes sur au moins une façade maritime -, pourraient servir également les intérêts de cette politique maritime. Relais du ministre coordinateur des affaires maritimes sur le terrain, ils seraient chargés d’appliquer et de veiller à la bonne mise en œuvre de la politique du gouvernement en la matière.


Le KRI Dewaruci,
le navire-école de la Marine Nationale Indonésienne

Protéger


Les ressources cartographiées et répertoriées doivent être enfin protégées. Une protection, non seulement contre les prédateurs locaux ou étrangers, mais contre les exploitants indélicats, inconséquents qui causent des dégradations et bouleversent les écosystèmes. Ce qui veut dire que l’exploitation de ces ressources doit échapper au règne de l’immédiat, du profit à court terme. C’est en effet au pérenne qu’il convient de penser. Ainsi, un cadre réglementaire doit-il venir encadrer sans étouffer, faciliter sans compromettre, l’exploitation de ces ressources. Cette vision globale (prévention et gestion des risques, protection de l’environnement, aménagement du littoral, développement économique) entrant parfaitement dans le cadre d’un développement durable.

Sûreté et sécurité maritime


De telles ressources, un tel maillage, une telle richesse potentielle, ne peuvent échapper à la vigilance des autorités. Le pillage des ressources doit être sanctionné (tolérance zéro), les coupables (locaux ou étrangers) traduits devant la cour de justice compétente. Ainsi, la sécurité maritime (contrôle et surveillance des ports, des voies de navigation, des navires, etc.) est-elle primordiale. L’Etat doit se donner les moyens de mettre en œuvre sa politique maritime ; cela relève non seulement de ses responsabilités, mais de son devoir. C’est le rôle assigné en grande partie aux forces armées (la Marine Nationale - TNI-AL - en premier chef) mais également aux autorités de préventions des risques, de surveillance et de secours en mer ; les Préfets maritimes pouvant jouer ici pleinement leur rôle.

Jusqu’ici délaissée au profit d’une armée de Terre (TNI-AD), la Marine nationale indonésienne doit retrouver toute sa place dans un si vaste pays, où la mer dépasse en surface les terres. Des programmes de défense ne peuvent donc faire l’économie d’un accroissement notable de la flotte militaire indonésienne, d’une part via la construction navale locale et d’autre part via des achats auprès des constructeurs et Etats étrangers. Par ailleurs, il ne peut être fait l’impasse sur le domaine de la sûreté maritime - immigration, trafic en tout genre (19), piraterie - , tant l’Indonésie a souffert et souffre encore de ces maux. A l’intérieur de son espace maritime, l’Indonésie doit, par exemple, affiner le tracé des voies de navigation des grands navires commerciaux et veiller à les faire respecter effectivement (poursuites et sanctions pour les contrevenants). Enfin, une politique de coopération internationale (et pas seulement régionale) doit se développer impérativement tant dans le domaine de la sûreté maritime que dans celui de la prévention des risques (pollution, accidents, catastrophes naturelles, etc.). L’Indonésie peut tout à fait être prescripteur en matière de normes, de pratiques et de réglementation ; cette démarche active étant l’affirmation manifeste de ses ambitions légitimes.

En marche vers les horizons nouveaux


Comme le dit Joko Widodo dans son discours, « nous avons besoin de l’esprit de courage pour faire face aux vagues » et, reprenant une image nautique, il se présente lui-même tel le capitaine du navire « Indonésie ». Tout ceci est logique, cohérent et digne d’un chef d’Etat qui sait où il va. Le but du voyage est une grande Indonésie (Indonesia Raya), celle qui accroîtra sa puissance, celle qui saura se faire respecter, celle qui apportera le bien-être à son peuple ; c’est vraiment une « noble intention » pour reprendre les mots de l’adresse inaugurale présidentielle.

Ne serait-ce que pour mettre en œuvre cette politique maritime, il ne s’agira pas de se précipiter mais d’avancer méthodiquement, « contre vents et marées ». Si le courage est nécessaire en cela, il s’agit d’être opiniâtre dans la tâche à accomplir, de ne pas perdre de vue le but à atteindre, tant les fruits de cette politique maritime ne se verront pas en quelques mois mais plutôt dans la longue durée. Et les fruits seront là, nécessairement, juste récompense face aux efforts accomplis. Souhaitons donc bonne route au navire « Indonésie » et saluons le Capitaine et son équipage !

Gravure représentant un navire
(temple de Borobudur, Java central, IXème siècle)

Notes :
(1) « Nous voulons être présent parmi les autres nations indépendantes avec dignité, avec fierté. Nous voulons construire notre propre civilisation, nous voulons devenir une nation créatrice, une nation qui contribue noblement à la civilisation mondiale ».
(2) « Les océans, les mers, les baies, et les détroits sont le futur de notre civilisation ».
(3) Il est pourtant un ancien militaire, certes de l’Armée de terre.
(4) Travail présenté le 29 novembre 1990 à l’université canadienne Simon Fraser.
(5) Ceci, conformément à la Convention des nations Unies sur le Droit de la Mer (Convention de Montego Bay du 10 décembre 1982 ; ratifiée par l'Indonésie en 1985 et entrée en vigueur le 16 novembre 1994) ; l'Indonésie « exerçant sa souveraineté sur les eaux séparant les îles de l’archipel », devenant ainsi le plus gros Etat archipélagique du monde.
(6) Le 13 décembre 1957, par le biais de la « Déclaration de Juanda », l’Indonésie se définissait le concept d’Etat archipélagique, avant de l’entériner trois ans plus tard juridiquement (Loi n° 4/Prp 1960).
(7) Entre le VIIème et le XIIIème siècle, le Royaume de Sriwijaya (Sud de Sumatra) rayonnait sur les mers et y imposait sa suprématie dans ce qui est aujourd'hui toute la partie Ouest de l'Indonésie.
(8) bien sûr, en plus des institutions de l’Etat (ministères, armées, administrations, agences, comités, etc.).
(9) ONU, Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer (UNCLOS), Bureau Maritime International (IMB), Asia-Europe meeting, notamment.
(10) Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN), Asia-Pacific Economic Cooperation, East-Asia Summit, Indian Ocean Rim Association, Asia Cooperation Dialogue, Pacific Economic Cooperation Counsil, notamment.
(11) L’Agence de Coordination des Affaires Maritimes (Bandan Koordinasi Keamanan di Laut).
(12) Le Secrétaire d’Etat, le ministre de l’intérieur, le Secrétaire à la défense, les ministres de la justice et des droits humains, des finances, des transports, des affaires maritimes et des pêches, de la Justice, le chef des Armées, de la Police nationale, le Directeur des services de renseignement, les chefs d’Etat-Major des armées.
(13) L’Amiral (CR) Tejo Edhy Purdijanto, nommé par le Président de la République.
(14) Elles sont au nombre de cinq : a) Formuler et déterminer la politique générale dans le domaine de la sécurité maritime. b) Coordonner l'exécution des activités et le fonctionnement de la sécurité maritime sur le  territoire maritime indonésien. c) Formuler et déterminer la réalisation du soutien technique et administratif dans le domaine de la sécurité maritime. d) Aider au renforcement des capacités institutionnelles dans le domaine de la sécurité maritime. e) Motiver l'amélioration de la participation communautaire dans le domaine de la sécurité maritime.
(15) Cf. lois dites DPOD (Dewan Pertimbangan Otonomi Daerah) de 1999, n°22 et 25. 
(16) La question des zones maritimes respectives dans la Mer de Chine méridionale est à cet égard très important tant il peut générer et génère des tensions entre Etats concernés. L’Indonésie doit œuvrer ensemble avec la Malaisie, les Philippines, le Vietnam et Brunei pour faire avancer le dossier devant les réclamations chinoises dans la zone. C’est en négociant ainsi groupé que la Chine pourrait peut-être être amenée à « assouplir » ses prétentions.
(17) Y compris les fonds marins (hydrocarbures, minerais, nodules polymétalliques, etc.).
(18) dont le Bakamla (Badan Keamanan Laut), l’Agence de sécurité maritime, créée il y a juste un an par décret présidentiel n°39/2013, ainsi que le Bakornas (Badan Koordinasi Nasional Penanggulangan Bencana), l’Agence de Coordination Nationale pour la Gestion des catastrophes.
(19) Trafics de stupéfiants, de bois, etc.

Iconographie :
Joko Widodo : 
http://media.cmgdigital.com/shared/lt/lt_cache/thumbnail/960/img/photos/2014/10/19/cf/24/4d13211e03c145169e3096712cc60ef5-91572e361ce3467a93075e2eeb4bc957-0_1.jpg
KRI Dewaruci
https://djolbis.files.wordpress.com/2012/05/kridewaruci.jpg
Gravure de navire :
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/30/Borobudur_ship.JPG




4 novembre 2014

Discours inaugural du nouveau Président indonésien Joko Widodo

Prononcé le 20 octobre 2014.
[trad. pers.]


Nous, Jokowi et JK (1), venons juste de prononcer nos serments. Ce serment a une profonde signification spirituelle qui renforce notre engagement à devenir une grande nation. Il est temps d’unir nos cœurs et nos mains, et de poursuivre le lourd labeur en vue de transformer l’Indonésie en un pays souverain politiquement, auto-suffisant économiquement, et avec un caractère fort culturellement.

Je suis sûr que nous pouvons partager cette lourde tâche ensemble, dans l’unité et par le biais du gotong royong (2) et dans le fait de travailler durement. Gotong royong est une condition préalable pour devenir une grande nation. Nous ne deviendrons jamais une grande nation si nous sommes divisés, nous ne serons jamais vraiment libre (3) sans travailler durement.

Mon administration s’assurera que chaque personne dans la patrie sente la présence de son gouvernement. Je suis certain que la nation sera plus forte si les institutions de l’Etat (lembaga negara) font leur travail conformément au mandat du peuple, comme il est écrit dans la Constitution.

Aux pêcheurs, laboureurs, fermiers, vendeurs de bakso (4), vendeurs des rues, chauffeurs, universitaires, enseignants, militaires, policiers, entrepreneurs et professionnels, je vous adjure de travailler dur, gotong royong, parce que c’est le moment historique pour nous tous d’aller ensemble, de travailler, travailler et encore travailler.

Nous voulons être présent parmi les autres nations indépendantes avec dignité, avec fierté. Nous voulons construire notre propre civilisation, nous voulons devenir une nation créatrice, une nation qui contribue noblement à la civilisation mondiale.

Nous devons travailler dur pour restaurer l’Indonésie en tant que pays maritime (5). Les océans, les mers, les baies, et les détroits sont le futur de notre civilisation.

Nous avons trop longtemps tourné le dos à la mer, aux océans, aux détroits, et aux baies. Il est temps de restaurer tout cela pour que "jalesveva jayamahe (6) ”, un slogan utilisé par nos aïeux, fasse de nouveau écho (7).

L’édification d’un pays ne peut pas se faire uniquement par son président et son vice-président, ainsi que par l’administration que je conduit, mais nous avons besoin d’une force collective. Les cinq prochaines années seront l’occasion d’un élan pour montrer notre liberté en tant que nation. C’est pourquoi, travailler, travailler et travailler est la priorité. Je suis certain qu’avec le travail dur et le gotong royong nous serons en mesure de protéger l’Indonésie dans son ensemble, d’améliorer le bien-être, et de contribuer à l’ordre du monde en accord avec les principes de liberté, de paix éternelle et de justice sociale.

Au nom du peuple et du gouvernement de l’Indonésie, je remercie et apprécie la présence des chefs d’Etats et des délégués spéciaux. En tant que troisième plus gros pays du monde (8), à la plus grande population musulmane mondiale, en tant que nation archipélagique (9) et la plus grosse nation d’Asie du Sud-Est, l’Indonésie continuera dans la mise en œuvre d’une diplomatie étrangère libre et active (10), pour l’intérêt national, et contribuera à la création d’un ordre mondial en accord avec les principes de liberté, de paix éternelle, et de justice sociale.

En ce moment historique, je remercie personnellement et au nom du Vice-Président Jusuf Kalla et au nom de l’Indonésie, le Président Susilo Bambang Yudhoyono et le Professeur Docteur Boediono (11) qui ont dirigé le gouvernement ces cinq dernières années.

Pour conclure ce discours, j’implore mes chers compatriotes, de se souvenir d’une chose dite par le premier président de la République d’Indonésie, Bung Karno (12). Afin de construire l’Indonésie en une grande nation, prospère et pacifique, nous avons besoin de l’esprit de courage pour faire face aux vagues.

En tant que Capitaine du navire ayant la confiance du peuple, je vous invite tous à bord du navire de la République d’Indonésie et de voguer vers Indonesia Raya (une grande Indonésie).

Nous allons dresser le mât, un mât fort. Nous ferons face aux marées dans l’océan avec notre propre puissance. Et je soutiendrai le peuple et la Constitution.

Que Dieu bénisse notre noble intention.

Que la Paix et la Miséricorde de Dieu soit sur vous (Wassalamualaikum warrahmatullahi wabarakatuh).
Que Dieu vous bénisse.
Que Dieu (13) nous apporte la Paix (Om shanti shanti om).
Je prends refuge dans le Bouddha (Namo Buddhaya).
Liberté ! (Merdeka!)

Le Président Joko Widodo

Notes :
(1) Jusuf Kalla, le nouveau vice-Président indonésien.
(2) Terme plutôt utilisé dans les années soixante et soixante-dix et devenu populaire dans le discours politique indonésien ; il signifie quelque chose comme « travailler ensemble dans un esprit d’assistance mutuelle ». Voir John R. Bowen, « On the Political Construction of Tradition : Gotong Royong in Indonesia », in Journal of Asian Studies, Vol.XLV, Mai 1986.
(3) Le terme utilisé ici est merdeka revêt un caractère particulier, sensible, dans l’esprit des indonésiens, en ceci qu’il évoque explicitement non seulement les durs combats (revolusi) qui ont conduit leur pays à l’indépendance en 1945 (officiellement en 1949 à l’ONU), mais aussi ceux menés pour maintenir cette indépendance face aux deux blocs et aux impérialismes de l’après-guerre (par le Président d’alors, Soekarno).
(4) Plat typique et populaire composé de boulettes de viande et proposé notamment par les vendeurs de rues.
(5) Le pays se dit en Indonésien Tanah air, un terme qui littéralement signifit « terre et eau ».
(6) Terme sanscrit signifiant « par la mer nous triomphons » ; c’est la devise de la Marine indonésienne (TNI-AL).
(7) Au cours de la mandature précédente, quand bien même le Président Susilo Bambang Yudhoyono (ancien Général issu de l’Armée de Terre) avait les coudées franches (deux mandats), avait évoqué publiquement ce thème, avait les personnes compétentes à ses côtés (on peut citer notamment Dino Patti Djalal dont la thèse de doctorat traitait excellemment du sujet en question, à savoir : « Concepts géopolitiques et comportement territorial maritime dans la politique étrangère indonésienne »), rien n’a été malheureusement fait de façon majeure, durant dix ans, dans le sens d’une réelle politique maritime en Indonésie.
Jokowi a nommé au sein de son gouvernement un « ministre coordinateur des affaires maritime » ; une création de poste. C’est à Indroyono Susilo que le Président à confié cette tâche importante.
(8) L’Indonésie compte près de 250 millions d’habitants.
(9) Le 13 décembre 1957, par le biais de la « Déclaration de Juanda » (Juanda Kartawidjaja, le premier ministre de l’époque), l’Indonésie se définissait le concept d’Etat archipélagique, avant de l’entériner trois ans plus tard juridiquement (Loi n° 4/Prp 1960). Plus tard, conformément à la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (Convention de Montego Bay du 10 décembre 1982 ; ratifié par l’Indonésie en 1985, entrée en vigueur le 16 novembre 1994) la chose était avalisée et reconnue internationalement ; l’Indonésie « exerçant sa souveraineté sur les eaux séparant les îles de l’archipel », devenant ainsi le plus gros Etat archipélagique du monde.
(10) Le fait pour l'Indonésie d'avoir une diplomatie « libre et active » (« bebas aktif » en Indonésien) est une tradition datant de 1948, énoncé par le Vice-président d'alors, Mohammad Hatta. Cette diplomatie singulière n'a jamais signifié pour autant que celle-ci fût neutre, indifférente et passive, tout au contraire. Le terme « libre » faisant référence à la liberté de l'Indonésie dans sa détermination d'avoir une position et un jugement propres au sujet des affaires du monde et aussi libre vis-à-vis des blocs ainsi que dans ses alliances militaires. Quant au terme « actif », il signifie que la diplomatie indonésienne est menée en amont et de manière constructive, dans le désir de contribuer à la réalisation de la paix, de la justice, de l'amitié et de la coopération mutuelle entre toutes les nations du monde.
On pourra lire l'article présent sur ce blog : http://philippe-raggi.blogspot.fr/2013/01/une-rupture-historique-dans-la_16.html 
(11) Ancien vice-président indonésien.
(12) Surnom populaire donné au premier Président de l’Indonésie : Soekarno.
(13) Il s'agit ici du dieu Hindou. Dans ces dernières phrases rituelles, Jokowi évoque les grandes composantes religieuses de la nation indonésienne (musulmanes, chrétiennes, hindoues et bouddhistes).

Iconographie : 
Portrait du Président Jokowi :
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/35/Joko_Widodo_HD.png

13 mai 2014

Le pivot géographique de l'histoire

Pour saisir les enjeux actuels, un petit détour sur une des cartes de Halford J. Mackinder ne manque pas d'intérêt. 


Quelques éléments d’explication

Mackinder nous dit : « La prise de contrôle de la région terrestre centrale par une nouvelle puissance se substituant à la Russie, ne tendrait nullement à réduire l’importance géographique de la position pivot ». (1)

Reprenant les mots de Mackinder et en poursuivant la logique de son propos à l’aune de la géopolitique récente et en cours, nous pourrions avancer ceci :

Si une puissance particulière parvenait à renverser la Russie, ou à la contrôler, celle-ci  pourrait constituer un péril menaçant la liberté du monde pour la seule raison qu’elle ajouterait une façade océanique aux ressources du Grand continent - un accès aux mers chaudes - avantage qui demeure jusqu’à présent interdit à l’occupant russe de la zone-pivot.

Pour trouver quelle est cette « puissance particulière », il suffit d’observer ce qui se passe dans le Rimland, cette ceinture de la zone-pivot (Heartland). Quelle est la puissance qui place ses pions dans presque tous les pays de cette zone ? Quelle est la puissance qui agit et resserre cette ceinture année après année ?

Cette « puissance particulière » tend, présentement, à contenir au plus serré la région-pivot, ne lui laissant plus aucune profondeur stratégique, plus aucune zone d’influence ; même immédiate. Les Russes n’auraient donc pas le droit à une Doctrine Monroe contrairement aux Etats-Unis qui seuls auraient ce privilège. Ce serait donc, appliquée à l’échelle du monde, la fameuse « destinée manifeste », une sorte de droit moral des Etats-Unis à ce qui ne peut être qualifié autrement que… d’impérialisme. Ce serait même, à lire certains, une situation de fait mais opérée néanmoins contre son gré ! (2)

Halford J. Mackinder a défini dès l’orée du XXème siècle une constante de l’Histoire (3). Force est de constater que cette constante oriente de façon manifeste la politique des Etats-Unis sur le continent Euro-Asiatique depuis 1945. En observant aujourd’hui, avec recul, tant la stratégie de « Containment » de George Keenan, que celle du « Rollback » de John Foster Dulles, l’on s’aperçoit qu’elles ne visaient en fait pas tant l’Union Soviétique et son régime communiste (4) mais bien plutôt la Russie, en tant que terre de la zone-pivot.

Depuis 1992, en Europe, les Etats-Unis, via l’OTAN notamment, mais aussi par d’autres organismes (5), ont fait reculer vers l’Est les limites du Heartland ; il est à noter que les ex-républiques de l’Union Soviétique sont à présent quasiment toutes dans son escarcelle. Dans ce mouvement vers l’Est, une de ces ex-Républiques est à cet égard cruciale : l’Ukraine. Celle-ci permet à la Russie un accès direct à la Méditerranée. Il en est de même de la Géorgie. Ainsi, ces deux pays ont-ils subi ou subissent des « soubresauts ». Et dans cette fermeture de la Méditerranée, en Asie mineure, il y a la Turquie, laquelle est déjà dans l’orbite de puissance étasunienne (OTAN et Union Européenne aux forceps).

En Asie centrale, l’Afghanistan a subi les affres de cette action de contention américaine vis-à-vis de la Russie et ce depuis 2001. Reste un autre pays crucial : l’Iran. Et si on lit bien les stratèges de Washington, l’action prônée pour ce pays n’est pas « directe » ; il ne s’agit pas d’affronter militairement Téhéran (hard power) mais bien plutôt de ménager les Ayatollahs et d’influer sur une population plus malléable (smart power) afin qu'un terrain d'entente puisse advenir (6).

En fin de boucle, en Extrême-Orient, le Japon demeure depuis 1945 une base militaire avancée des Etats-Unis dans la région. Quant à la Corée du Sud, elle reste encore sous orbite étasunienne, confortée par l'épouvantail que représente Pyongyang.

Toujours dans cette stratégie de puissance en action, dans ce mouvement pour la maîtrise du Heartland, il y a un écueil de taille : la Chine. Ce pays, nous dit Mackinder, serait à même de devenir un péril pour le monde (the yellow peril) si d’aventure il venait à dominer, à vassaliser la Russie. Mais Pékin a bien d’autres ambitions que de prendre le « chemin du Nord », au-delà de l’Amour, ce fleuve-frontière de 4 400 kilomètres.

La Chine a, en effet, d’autres préoccupations que de devenir, dans un futur proche, ce « péril jaune » dont parle Mackinder. Pékin se concentre plutôt sur :
- le contrôle à long terme de son pouvoir dans ses provinces (risque d’autonomie, de séparatismes),
- sa maîtrise de la zone des neuf points dans la Mer de Chine méridionale (risque de conflits avec ses voisins immédiats (vietnamiens, philippins, taïwanais, etc.),
- la conservation voire le développement de son collier de perles entre son territoire et les zones de production d’hydrocarbures,
- la mise en œuvre des retours sur ses investissements en Afrique.

La Chine représente donc malheureusement pour les Etats-Unis, une pièce non maîtrisée, non maîtrisable, une impasse ; elle doit être contournée, tout en étant maîtrisée indirectement via la politique de l’énergie hydrocarbure ; il s’agit de tenir les robinets…

Pour finir ces quelques réflexions et commentaires sur la carte de Halford J. Mackinder, rappelons sa formule ; une formule choc, une formule répétée à l’envie et qui résume notre propos ci-dessus : « Qui contrôle le cœur du monde (Heartland) commande à l’île du monde (Heartland + Rimland), qui contrôle l’île du monde commande au monde ». Cette carte de 1904 explique bien, par l’intégration du temps long de l’Histoire sur la géographie physique, les mouvements géopolitiques contemporains. Ainsi, les finalités de tel ou tel acteur géopolitique se découvrent-elles, naturellement.

Nonobstant, l'analyse géopolitique ne doit pas être un paraclet mais plutôt un levier pour une politique de puissance face à tel ou tel Hégemon du moment... Acteur ou sujet, victime ou bourreau, Ecce Stato.

Notes :
(1) Halford John Mackinder, The geographical pivot of History, paru dans The Geographical Journal, Vol. 23, n°4, p.437.
(2) Cf. les propos de Niall Ferguson sur les Etats-Unis comme « Empire malgré-lui ». Doté d'un esprit brillant, Ferguson, auteur entres autres livres de Colossus ; The price of America's Empire, est somme toute bienveillant vis-à-vis des Etats-Unis ; ainsi l'excuse-t-il de ses méfaits commis à travers le monde. Ferguson est, faut-il le souligner, débiteur de Washington...
(3) On (re)lira, fort à propos, le livre d’Aymeric Chauprade intitulé « Géopolitique ; constantes et changements dans l’Histoire » paru aux Editions Ellipses en 2000 et réédité plusieurs fois depuis. On pourra se documenter également avec le livre référence d'Alfred T. Mahan De l'influence de la puissance maritime dans l'Histoire 1660-1783 et particulièrement dans son introduction. Mahan y évoque justement la question des « constantes ».
(4) Ce fut, en définitive, un argument pour naïfs, un levier du « Softpower », une façon d’amener à soi une population d’Europe occidentale à juste titre effrayée, au sortir de la seconde guerre mondiale.
(5) L’Union Européenne, par exemple, mais aussi le FMI, etc.
(6) Cf. Joseph Nye, théoricien de cette analyse des stratégies de puissance ; stratégies mises en œuvre magistralement (il faut être juste et honnête) par les Etats-Unis.

29 avril 2014

L'oeil américain sur l'échiquier mondial

Il est toujours bon de rappeler certaines choses, même si celles-ci furent dites il n'y a pas si longtemps de cela ; n'est-ce pas un des premiers principes pédagogiques ?

Ainsi, les propos de Zbigniew Brzezinski peuvent-ils prendre aujourd'hui peut-être davantage de reliefs, de couleurs, quatorze ans après la publication française de son ouvrage intitulé Le grand échiquier paru chez Fayard.


* * *
Très proche de l’exécutif américain, ancien conseiller à la sécurité de la présidence des Etats-Unis, expert fort écouté du Center for Strategic and International Studies, membre du très influent Counsil on Foreign Relations, Zbigniew Brzezinski est loin d’être un personnage de second rang. Quelques années après le médiatique « Clash of civilisations » de Samuel P. Huntington, où développant le concept d’Occident cet auteur désignait les adversaires des Etats-Unis et l’importance du bloc islamo-confuséen, et où le paradigme de l’après guerre froide devenait le choc des civilisations, Brzezinski faisait paraître The grand chessboard. Cet ouvrage est un examen sérieux de géopolitique mondiale, et trace les objectifs stratégiques des Etats-Unis pour les prochaines décennies. 


 Dès l’introduction, nous sommes renseignés sur la portée de l’ouvrage ; il ne s’agit pas d’un énième travail de géostratégie présentant les forces, les interactions, les évolutions, les constantes du monde contemporain, mais bien d’une vision de géostratégie s’inscrivant dans une eschatologie terrifiante. Le but est clair : asseoir et renforcer le rôle dominant des Etats-Unis comme première puissance mondiale ; pour cela, nous dit Brzezinski, il faut à tout prix empêcher l’émergence d’une puissance sur le continent eurasien capable de rivaliser avec les Etats-Unis. En effet, nous dit-il, celui qui tiendrait ce continent serait le maître du monde ; Hitler et Staline, qui l’avaient compris, s’y sont d’ailleurs essayés dans le passé mais sans succès. Les Etats-Unis doivent veiller au respect légitime de la primauté américaine sur cette Eurasie, car ses objectifs sont « généreux ». Ainsi, dans cette logique implacable, défier l’Amérique serait agir contre « les intérêts fondamentaux de l’humanité ». Tout est dit.
Zbigniew Brzezinski, dit "Zbig".

Dans le premier chapitre, nous est brossé le tableau de l’évolution de la puissance américaine depuis 1898 (guerre contre l’Espagne) jusqu’à son état actuel de première puissance mondiale. Nous y voyons cette attitude anti-européenne constitutive de la création des Etats-Unis : cette Europe aux « privilèges archaïques et aux hiérarchies sociales rigides ». La première irruption des Etats-Unis dans la géopolitique européenne n’est pas abordée du point de vue de ses portées réelles, meurtrières (les quatorze points de Wilson portant en germe les conflits européens à venir), mais sous l’angle du formidable idéalisme américain allié à une puissance militaire, économique sans précédent qui font que ses principes sont pris en compte dans la recherche de solutions aux problèmes européens ; le nouvel acteur de l’arène internationale fait valoir sa vision du monde.

La fin de la seconde guerre mondiale fait émerger un monde bipolaire, et le temps de la guerre froide voit se mettre en place des enjeux géopolitiques clairement définis : les Etats-Unis contre l’Eurasie (URSS), avec le monde comme enjeu. Avec l’effondrement et l’éclatement de l’Union Soviétique, les Etats-Unis deviennent, nous dit Brzezinski, « la première puissance globale de l’histoire ». Le parallèle avec Rome est vite amené, et nous apprenons que Rome (empire simplement régional) est même dépassée.

L’auteur établit ensuite la liste des empires ayant eu une aspiration à la domination mondiale ; il y en a eu trois : l’empire romain, la Chine impériale et l’empire mongol. Parmi ces trois, seul l’empire mongol approche la définition moderne de puissance mondiale, nous dit Brzezinski ; seul cet empire peut être comparé aux Etats-Unis d’aujourd’hui. Mais, après deux siècles d’existence (du XIIIème au XVème siècle), cet empire disparaissait sans laisser de traces ; ce qui devrait faire réfléchir d’avantage l’auteur.

L’Europe devient ensuite le foyer de la puissance globale et le lieu où se déroule les luttes pour l’acquérir, sans toutefois être dominé par un Etat en particulier. Brzezinski note que la France en premier lieu (jusqu’en 1815), puis la Grande-Bretagne (jusqu’en 1914) ont eu leur période de prééminence. Mais, aucun de ces empires n’a vraiment été global. Le fait que les Etats-Unis se soient élevés au rang de puissance globale est, lit-on, unique dans l’histoire. Ce pays a un appareil militaire qui est le seul à avoir un rayon d’action global.

Cette prééminence fait de l’ombre à la Russie et à la Chine ; néanmoins, le retard technologique de ces deux pays fait qu’ils n’ont pas de politique significative sur le plan mondial. Dans les quatre domaines clés (militaire, économique, technologique et culturel) les Etats-Unis sont dominants, et ceci lui confère la position de seule superpuissance globale.


Brzezinski développe ensuite ce « système global » propre aux Etats-Unis. La puissance globale des Etats-Unis viendrait d’une part du pluralisme de sa société et d’autre part de son système politique. Incidemment, nous apprenons que par le passé les Européens, dans leurs visées impériales, n’ont été que des « aventuriers ». Autre élément de ce système : les idéaux démocratiques sont aujourd’hui identifiés dans le monde comme issus de la tradition politique américaine ; les Etats-Unis sont devenus Le modèle incontournable. La doctrine américaine, « mélange actif » d’idéalisme et d’égoïsme, est le seul qui prévaut; bien entendu ceci pour le plus grand profit de tous.

Mais cette suprématie américaine repose également, apprend t-on, sur un système élaboré d’alliances couvrant la planète. L’OTAN, l’APEC, le FMI, l’OMC, etc. (dans lesquels les Etats-Unis ont un rôle prépondérant, sinon directif) constituent un réseau mondial actif et incontournable dans la constitution et la conservation de la puissance globale américaine. Et les Etats-Unis se doivent de conserver cette position d’hégémonie globale sans précédent ; il y aurait comme une « mission » confiée à ce pays. Il lui faut impérativement prévenir toute émergence de rivaux, maintenir le statu quo ; ceci au nom du bien être de l’humanité, bien entendu.

De nouveau, dans le second chapitre, et avec la même logique utilisé par l’auteur dans l’introduction, on apprend que le maintien de la prééminence des Etats-Unis dans le monde va de pair avec la paix dans le monde. L’enjeu est l’Eurasie, nous dit Brzezinski ; C’est l’Eurasie qui est « l’échiquier », c’est là que se déroule le jeu pour la domination mondiale. Apparaît alors la phobie des Etats-Unis : une éventuelle unité politique de l’Eurasie. Et l’auteur d’établir l’univers des possibles, la recension des différents cas de figures qui feraient que les Etats-Unis seraient en position d’affaiblissement ; nous apprenons que l’hégémonie américaine est superficielle, et qu’elle ne passe pas par un contrôle direct sur le monde. C’est ce qui distinguerait l’Amérique des empires du passé. De plus, toujours dans les faiblesses du « géant », il y a le fait que le système de la démocratie « exclu toute mobilisation impériale » ; mais on peut en douter justement par ces moyens d’alliances et de coalitions très « incitatifs » mis en place. Nous sommes également surpris dans la vision que Brzezinski prête aux Américains face à leur statut de superpuissance mondiale sans rivale : ils ne considèreraient pas que ce statut leur confère des avantages particuliers. Les faits prouveraient plutôt autre chose.


Nous abordons plus loin les thèmes de la géostratégie et de la géopolitique. Sans surprise, nous apprenons que la géographie prédestine les priorités immédiates des pays ; nous le savions depuis au moins Napoléon. Halford J. Mackinder au début du siècle avait tracé déjà ce que nous avions vu plus haut développé par Brzezinski, à savoir que « qui gouverne l’Europe de l’Est domine le heartland, qui gouverne le heartland domine l’île-monde, et qui gouverne l’île-monde domine le monde » (le heartland étant le cœur continental). L’Amérique suit donc cette voie pour parvenir au maintien de son rang.

Suit une analyse des principaux acteurs et une reconnaissance appropriée du terrain. Les Etats eurasiens possédant une réelle dynamique géostratégique gênent les Etats-Unis, il s’agit donc pour ces derniers de formuler des politiques spécifiques pour contrebalancer cet état de fait. Ceci peut se faire par trois grands impératifs : « éviter les collusions entre vassaux et les maintenir dans l’état de dépendance que justifie leur sécurité ; cultiver la docilité des sujets protégés ; empêcher les barbares de former des alliances offensives ». Tout le programme des Etats-Unis est là. Pour la poursuite de son analyse, Brzezinski distingue les « acteurs géostratégiques » (France, Allemagne, Russie, Chine et Inde) des « pivots géopolitiques » (Ukraine, Azerbaïdjan, Corée, Turquie et Iran). Les premiers sont en mesure de modifier les relations internationales, « au risque d’affecter les intérêts de l’Amérique » ; les seconds ont une position géographique leur donnant « un rôle clé pour accéder à certaines régions ou leur permet de couper un acteur de premier plan des ressources qui lui sont nécessaires ».

La France et l’Allemagne sont deux acteurs géostratégiques clés qui, par « leur vision de l’Europe unie », (…) « projet ambitieux », (…) « s’efforcent de modifier le statu quo ». Ces acteurs sont l’objet « d’une attention toute particulière des Etats-Unis ». Cependant, on peut se poser la question de la « réelle volonté d’indépendance européenne » instiguée par ces deux pays.

La Russie, joueur de premier plan malgré l’affaiblissement de son Etat, n’a pas tranché quant à son attitude vis à vis des Etats-Unis : partenaire ou adversaire ? La Chine, puissance régionale importante, a des ambitions élevées : la Grande Chine. Le Japon, puissance internationale de premier ordre mais qui ne souhaite pas s’impliquer dans la politique continentale en Asie. Maintenir les relations avec le Japon est un impératif pour les Etats-Unis, ne serait-ce que pour maintenir la stabilité régionale. L’Inde, qui se définit comme un rival de la Chine, est le seul pôle de pouvoir régional en Asie du Sud ; cependant ce pays n’est pas gênant pour l’Amérique car il ne contrarie pas les intérêts américains en Eurasie. L’Ukraine, l’Azerbaïdjan : le sort de ces deux pays dicteront ce que sera ou ne sera pas la Russie à l’avenir. La Turquie, facteur de stabilité dans la Mer Noire, sert de contrepoids à la Russie dans le Caucase, d’antidote au fondamentalisme islamique, et de point d’ancrage au Sud pour l’OTAN. Brzezinski nous fait là un chantage à l’islamisme pour que la Turquie intègre l’Union Européenne : « l’Amérique va profiter de son influence en Europe pour soutenir l’admission éventuelle de la Turquie dans l’UE, et mettre un point d’honneur à la traiter comme un état européen » afin qu’Ankara ne glisse vers les intégristes islamiques. Mais les motifs américains sont aussi plus prosaïques : les Etats-Unis soutiendront « avec force l’ambition qu’ont les Turcs de mettre en place un pipeline reliant Bakou à Ceyhan qui servirait de débouché à la majeure partie des ressources en énergie du bassin de la mer Caspienne ». L’Iran est, curieusement, un élément stabilisateur dans la redistribution du pouvoir en Asie Centrale ; il empêche la Russie de menacer les intérêts américains dans la région du golfe persique. « Il n’est pas dans l’intérêt des Etats-Unis de continuer à avoir des relations hostiles avec l’Iran », et ceci « malgré son sentiment religieux, à condition que celui-ci ne se traduise pas par un sentiment anti-occidental ». Mais les véritables raisons pointent quelques lignes plus bas, avec « la participation des Etats-Unis au financement de projets de pipelines entre l’Iran, l’Azerbaïdjan et le Turkménistan ».


Vis à vis de l’Europe, les USA sont, dans les principes tout au moins, pour la construction européenne ; cependant, leur souhait est une Europe vassale. L’OTAN est non seulement le support essentiel de l’influence américaine mais aussi le cadre de sa présence militaire en Europe de l’Ouest. Pour autant, c’est un réel partenariat que souhaite l’Amérique ; on peut se demander toutefois, à l’aune de ces points de vues contradictoires (une Europe à la fois vassale et partenaire), quelle est la marge de manœuvre laissée à l’Europe par les Etats-Unis, et dans quels domaines elle pourrait s’exercer.

La problématique géostratégique européenne sera, lit-on, directement influencée par l’attitude de la Russie et de sa propre problématique. Et pour faire face à toute éventualité, les Etats-Unis doivent empêcher la Russie de « recouvrer un jour le statut de deuxième puissance mondiale » ; à terme, ce pays posera un problème lors de son rétablissement comme « empire ». L’Asie centrale, zone inflammable, pourrait devenir le champ de violents affrontements entre Etats-nations. Le Golfe persique est une chasse gardée des Etats-Unis ; « la sécurité dans cette zone est du ressort de l’Amérique ». On comprend mieux les enjeux de la guerre menée contre l’Irak. Le défi du fondamentalisme islamique quant à lui « n’est guère stratégique » ; ce qui expliquerait l’attitude ambiguë des USA à l’égard de celui-ci. L’Islam n’a pas d’ « Etat-phare » dirait Huntington. La Chine pour sa part évolue, mais l’incertitude demeure quant à sa démocratisation. Brzezinski note que dans le cas de l’émergence d’une « grande Chine », le Japon resterait passif ; cette neutralité cause quelques craintes aux Etats-Unis. De plus, les Etats-Unis doivent se prémunir contre l’éventualité d’un développement de l’axe sino-japonais. L’Amérique doit faire des concessions à la Chine si elle veut traiter avec elle ; « il faut en payer le prix » nous dit l’auteur. Toujours dans cette zone, la mesure impérative de la stratégie US est « le maintien de la présence américaine en Corée du Sud » ; elle est d’« une importance capitale ». Une autre crainte américaine serait la naissance d’une grande coalition entre la Chine, la Russie et peut-être l’Iran ; une coalition anti-hégémonique, « unie par des rancunes complémentaires ». Enfin, pour maintenir la primauté américaine, la solution adoptée et recommandée est « l’intégration de tous ces Etats dans des ensembles multilatéraux, reliés entre eux, et sous l’égide des Etats-Unis ».

Le chapitre suivant aborde l’Europe, « tête de pont de la démocratie », où il faut entendre en fait, bien sûr, « tête de pont des Etats-Unis ». L’Union Européenne, union supranationale, dans le cas où elle réussirait deviendrait une puissance globale, apprend t-on ; ce qui veut dire qu’elle ne l’est pas aujourd’hui. La réussite de ce projet, permettrait à ces pays européens « de bénéficier d’un niveau de vie comparable à celui des Etats-Unis » ; mais est-ce vraiment la panacée, et a-t-on besoin de cette Europe-là pour y parvenir ? Par ailleurs, ce niveau de vie n’est-il pas déjà atteint ? Dans l’appréciation de cette idée de projet européen, on note toujours un « oui, mais » ; en effet, cette Europe est placée incidemment « sous l’égide américaine ». Nous pouvons à juste titre nous demander où est le réel « partenariat », « la réelle équité » tant vantée par l’auteur ?

Brzezinski nous fait un tableau sans concession de l’Union Européenne : les Etats européens dépendent des Etats-Unis pour leur sécurité ; une « Europe vraiment européenne n’existe pas » ; et poursuit-il, « sans détour, l’Europe de l’Ouest reste un protectorat américain ». Tous ceci est un soufflet à ceux qui pensent que l’Europe, grâce à l’Union, est la structure permettant une indépendance vis à vis des Etats-Unis. Comme la situation de l’Union européenne est floue, indécise, « les Etats-Unis ne doivent pas hésiter à prendre des initiatives décisives ».

« Le problème central pour l’Amérique est de bâtir une Europe fondée sur les relations franco-allemandes, viable, liée aux Etats-Unis et qui élargisse le système international de coopération démocratique dont dépend l’exercice de l’hégémonie globale de l’Amérique ». Ainsi, comme partout ailleurs, les USA se moquent de leurs « alliés » du moment ; seuls comptent les intérêts finaux américains. Observant la politique européenne et son évolution récente, Brzezinski nous dit que la lutte contre la montée « de l’extrémisme politique et du nationalisme étriqué » doit se faire par la constitution « d’une Europe plus vaste que la somme de ses parties – c’est à dire capable de s’assigner un rôle mondial dans la promotion de la démocratie et dans la défense des droits de l’homme ». Le procédé est toujours le même ; pour asseoir ses fins, il faut « diluer» les entités dans des ensembles plus vastes. De plus, dans le processus de construction « européenne », l’UEO apparaît de fait comme l’antichambre de l’OTAN. Il est trop tôt, nous dit Brzezinski, pour fixer catégoriquement les limites orientales de l’Europe. Cependant, pour ce qui est du connu, « l’objectif géostratégique central de l’Amérique en Europe est de consolider sa tête de pont sur le continent eurasien » ; ceci pour constituer un tremplin dans le but « d’instaurer en Eurasie un ordre international fondé sur la démocratie et la coopération », en fait sur la domination américaine.

Le rôle de l’Allemagne est celui du bon vassal, « bon citoyen de l’Europe, partisan déterminé des Etats-Unis » ; elle n’a jamais remis en cause « le rôle central des Etats-Unis dans la sécurité du continent ». C’est l’effondrement du bloc soviétique qui a fait que « pour l’Allemagne, la subordination à la France n’offrait aucun bénéfice particulier ». Elle a aujourd’hui un rôle entraînant ; « en entretenant des relations étroites avec la puissante Allemagne, ses voisins bénéficient de la protection rapprochée des Etats-Unis ». Avec le rapprochement germano-polonais, « l’Allemagne peut exercer son influence jusque dans les pays baltes, l’Ukraine, la Biélorussie ». La sphère d’influence allemande s’est déplacée vers l’Est, et « la réussite de ces initiatives confirme la position dominante de l’Allemagne en Europe centrale ». Sans l’élargissement de l’OTAN aux pays de l’Est, « l’Amérique essuierait une défaite d’une ampleur mondiale », note Brzezinski. Ainsi, la collaboration américano-germanique est-elle « nécessaire pour élargir l’Europe vers l’Est ». Par ailleurs, nous apprenons que « l’Europe ne se réalisera pas sous l’égide de Berlin » ; parions toutefois que, pour l’auteur, cela ne s’envisage bien plutôt « sous l‘égide de Washington ».

Quant à la France, « puissance moyenne post-impériale », elle n’a pas les moyens de ses prétentions. Son rêve de grandeur pour une Europe sous conduite française correspondrait pour elle, nous dit l’auteur, à la « grandeur de la France ». Cependant, elle pourrait avoir des velléités pour traiter directement avec la Russie, et ainsi s’affranchir relativement des Etats-Unis ; nous voyons poindre là une légère inquiétude vis à vis de la France. Pour autant, la France est tout de même « un partenaire indispensable pour arrimer définitivement l’Allemagne à l’Europe ». N’étant pas assez forte pour faire obstacle aux objectifs géostratégiques américains en Europe, « la France avec ses particularismes et ses emportements peut être tolérée ». Quant au couple franco-allemand est primordial pour les intérêts américains ; une remise en cause de cette unité « marquerait un retour en arrière de l’Europe », et serait « une catastrophe pour la position américaine sur le continent ». Il est clair également que les Etats-Unis se servent de l’Allemagne (dominant économiquement en Europe) pour canaliser et « tenir » la France.
  

La chapitre suivant, intitulé « Le trou noir », traite de la Russie à l’aune des changements survenus depuis la fin de l’Union Soviétique et la naissance de la Communauté des Etats Indépendants. « Il est indispensable que l’Amérique contre toute tentative de restauration impériale au centre de l’Eurasie » qui ferait obstacle à ses objectifs géostratégiques premiers : « l’instauration d’un système euro-atlantique ». Après l’effondrement de l’Empire, qui a vu un vide politique (le « trou noir ») s’instaurer au cœur même de l’Eurasie, et qui a ramené la Russie « au niveau d’une puissance régionale du tiers monde », Brzezinski constate que cet état a très peu d’espaces « géopolitiquement sûrs ».

Les frontières actuelles de la Russie ont reculé de plus de mille kilomètres vers le Nord après 1991, et les états qui l’entourent actuellement constituent une ceinture, un obstacle à son épanouissement, à son développement ; ceci tant vers l’Est que vers la Mer Noire et le Sud-Est de l’ancien Empire. L’auteur fournit une réponse américaine aux questions russes ; l’Amérique se préoccupe de savoir « ce qu’est la Russie, et ce que doivent être ses missions ainsi que son territoire légitime ». Mais la raison essentielle qui fait le regard critique, systématique américain vis à vis de la Russie est qu’elle a « une identité eurasienne », une « personnalité eurasienne », ce que les Etats-Unis n’ont pas par nature. Et si les Etats-Unis soutiennent l’Ukraine c’est que sans ce dernier, aucune restauration impériale n’est possible pour la Russie. C’est l’application de la technique du « roll back », celle du refoulement de la Russie vers l’Asie.

Plus loin, Brzezinski note que les Etats de l’ex-URSS, pour échapper aux nouvelles visées « impériales » russes, « ont cherché à tisser leurs propres réseaux de relations internationales, avec l’Ouest pour l’essentiel, mais aussi avec la Chine ou les pays musulmans au Sud ». La seule solution honorable pour la Russie, nous dit l’auteur, est « une direction partagée avec l’Amérique » ; ce pays « devrait se résoudre à jouer un rôle de tampon entre l’expansionnisme chinois et l’Ouest », à choisir l’Europe, alliée des Etats-Unis, pour faire face à d’éventuelles visées expansionnistes chinoises. Reste donc pour Moscou le « choix européen, seule perspective géostratégique réaliste » ; et, par choix « européen » ont peut entendre, en fait, choix « occidentalo-américain ». Pour les Etats-Unis, « la Russie paraît vouée à devenir un problème », et d’autant plus si d’aventure une alliance avec la Chine et l’Iran se concrétisait. C’est la raison pour laquelle les Etats-Unis doivent « éviter de détourner la Russie de son meilleur choix géopolitique » à savoir, l’Europe atlantiste. La Russie doit s’intégrer à l’Europe, en suivant un processus graduel, commençant par sa « participation au Conseil de l’Europe », à l’instar de la Turquie Kémaliste qui « s’est engagée sur la voie de la modernisation, de l’européanisation et de la démocratisation » ; la deuxième étape de cet arrimage européen de la Russie serait la proposition d’une charte avec l’OTAN par l’Europe et l’Amérique. Enfin, ultime étape dans ce processus, l’intégration de la Russie dans l’Union Européenne. Cependant, précise l’auteur, le choix de l’Europe pour la Russie se fera plus facilement une fois l’Ukraine intégrée elle-même à l’OTAN et à l’Union Européenne.

Les « Balkans eurasiens » sont l’objet du chapitre suivant. Ces nouveaux « Balkans » sont constitués de neufs pays : le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, l’Azerbaïdjan, l’Arménie, la Géorgie et l’Afghanistan. Les facteurs d’instabilité des ces « Balkans eurasiens » sont nombreux : de graves difficultés nationales, des frontières contestées des voisins ou des minorités ethniques, peu d’homogénéité nationale, des luttes territoriales, ethniques ou religieuses. Toutes les options peuvent donc être envisagées quant à l’avenir de cette région, nous dit Brzezinski.

Les voisins intéressés, nourrissant des visées politiques sur la région sont la Russie, la Turquie, l’Iran et la Chine. La Russie qui veut retrouver sa zone d’influence, renouer avec ses républiques d’hier, et dont les visées géopolitiques vont vers le Sud, en direction de l’Azerbaïdjan et du Kazakhstan.; la Turquie qui se considère comme le leader potentiel d’une communauté turcophone aux frontières très floues ; l’Iran, dont le principal souci est le renouveau de l’islam en Asie centrale ; la Chine enfin, que les ressources énergétiques de la région attirent, et qui veut y avoir un accès direct hors contrôle de Moscou. Les motifs d’intérêts sont essentiellement économiques : « la région renferme une énorme concentration de réserve de gaz naturel, d’importantes ressources pétrolières, auxquelles viennent s’ajouter des gisements de minerais, notamment des mines d’or ». Mais il y a aussi des raisons plus profondes (et qu’il est curieux de voir soulever par un américain) des facteurs « relevant de l’histoire ».

D’autres pays ont leurs regards tournés vers cette région : le Pakistan qui veut exercer une influence politique en Afghanistan et profiter à terme de la construction de pipelines reliant l’Asie centrale à la Mer d’Oman. L’Inde qui, pour faire face aux projets du Pakistan et à la montée de l’influence chinoise, est favorable au développement de l’influence iranienne en Afghanistan, ainsi qu’à une présence russe plus importante dans ses anciennes républiques. Les Etats-Unis enfin, qui « agissent en coulisse », cherchent à ménager le pluralisme géopolitique, et tentent « d’empêcher la Russie d’avoir la suprématie ». La dynamique russe et les « ambitions anachroniques » de Moscou dans cette région sont « nuisibles à la stabilité de celle-ci ». Et nous apprenons que « les objectifs géostratégiques américains recouvrent en fait les intérêts économiques de l’Europe et de l’Extrême-orient » ; nous sommes toujours dans cette logique « philanthropique » américaine. L’engagement des Etats-Unis dans cette région, nous dit Brzezinski, est considérée par les pays concernés comme « nécessaire à leur survie ». Les motifs généraux américains sont les pipelines et leurs tracés actuels ; le but des Etats-Unis étant de ne plus passer par des pipelines courant sur le territoire russe, non plus au Nord donc mais par le Sud et la médiane de cette région des Balkans eurasiens. « Si un pipeline traversait la Mer Caspienne pour atteindre l’Azerbaïdjan et, de là, rejoignait la Méditerranée en passant par la Turquie, tandis qu’un autre débouchait sur la Mer d’Oman en passant par l’Iran, aucune puissance unique ne détiendrait le monopole de l’accès à la région ». On comprend aisément à cette lumière les actions et les soutiens américains à tel ou tel pays ; on peut saisir ainsi la bienveillance des Etats-Unis pour les « étudiants en théologie », les Pachtouns de Kaboul, au détriment des Tadjiks d’Ahmed Shah Massoud concentrés dans les régions du Nord de l’Afghanistan.


Dans l’avenir, Brzezinski voit dans ses Balkans eurasiens une montée de l’islamisme, des conflits ethniques, un morcellement politique, et une guerre ouverte le long de la frontière méridionale de la Russie. Une zone donc qui fera sans doute parler d’elle bientôt.

Quelle doit être la politique américaine en extrême orient ? C’est l’objet du chapitre suivant. Pour être efficace, elle doit avoir un point d’ancrage dans cette région, nous dit l’auteur. Il est essentiel, poursuit-il, que les Etats-Unis aient d’étroites relations avec le Japon, et qu’ils établissent une coopération avec la Chine. Si l’extrême orient connaît aujourd’hui un dynamisme économique extraordinaire, il va néanmoins de pair avec une incertitude politique croissante. C’est « un volcan politique en sommeil » ; il ne possède pas de « structures de coopération multilatérale » comme l’Union européenne et l’OTAN, et ce malgré l’ASEAN. Cette région est devenue, selon l’Institut International d’Etudes Stratégiques, « le plus gros importateur d’armes, dépassant l’Europe et le Moyen-Orient ».

Il existe dans cette partie du monde de nombreux points de frictions : les relations entre la Chine et Taiwan ; les îles Paracels et Spratly, objets de multiples convoitises ; l’archipel Senkaku qui sont disputées par la Chine et le Japon ; la division de la Corée et l’instabilité inhérente à la Corée du Nord ; les îles Kouriles, sujets à controverses entre la Russie et le Japon ; enfin, des conflits territoriaux et / ou ethniques divers, le long de la frontière chinoise, également entre le japon et la Corée, enfin entre la Chine et l’Indonésie à propos des limites océaniques. La Chine est « la puissance militaire dominante de la région » ; et, dans l’absence d’équilibre entre les puissances, l’on a vu l’Australie et l’Indonésie se lancer dans une plus grande coopération militaire ; Singapour a également, avec ces deux pays, développé une coopération en matière de sécurité. La probabilité de voir se réaliser ces conflits dépendront « de la présence et du comportement américains ».

Brzezinski vante la Chine du passé, « pays qui [ au XVIIème siècle ] dominait le monde en termes de productivité agricole, d’innovation industrielle et par son niveau de vie ». Puis, il compatit avec les « cent cinquante années d’humiliation qu’elle a subies » ; la Chine doit être « lavée de l’outrage causé à chaque chinois », et « les auteurs doivent être châtiés ». Parmi les auteurs, la Grande-Bretagne a été dépossédée de son Empire, la Russie a perdu son prestige et une partie de son territoire ; restent les Etats-Unis et le Japon qui sont le principal souci de la Chine aujourd’hui. Selon l’auteur, la Chine refuserait « une véritable alliance sino-russe à long terme, car elle aurait pour conséquence de renforcer l’alliance nippo-américaine » et car « cette alliance empêcherait la Chine d’accéder à des technologies modernes et à des capitaux, indispensables à son développement ».

Nous est brossé ensuite les différents cas de figure possibles. L’auteur fait état des prévisions prometteuses relatives à la Chine ; cependant, il doute de ses capacités à « maintenir pendant vingt ans ses taux de croissance spectaculaire ». Actuellement, nous dit-il, la croissance rapide de la Chine accentue la fracture sociale liée à la répartition des richesses ; ces inégalités ont un impact sur la stabilité du pays. Mais le rayonnement de la Chine « pourraient bien amener les riches chinois d’outre-mer à se reconnaître dans les aspirations de la Chine ». Autre cas de figure évoqué, l’éventualité d’un repli sur soi de la Chine.

Dans son espace régional, la Chine joue le Pakistan et la Birmanie contre l’Inde son « rival géopolitique ». L’objectif de Pékin serait « une plus grande influence stratégique sur l’Asie du Sud-Est », contrôler le détroit de Malacca et le goulet de Singapour. La Chine élabore « une sphère d’influence régionale » ceci en particulier vers ses voisins de l’Ouest qui cherchent un contre poids à l’influence russe. Brzezinski traite des relations américano-chinoise mais sans comprendre l’attitude de Pékin, et en jouant les naïfs : « (…) en raison de ce qu’ils sont et de leur simple présence, les Etats-Unis deviennent involontairement l’adversaire de la Chine au lieu d’être leur allié naturel ». Par ailleurs, les Chinois savent que « leur influence dans la région se trouverait automatiquement renforcée par la moindre attaque qui viendrait miner le prestige américain ». L’objectif central de la politique chinoise serait d’affaiblir l’Amérique pour que cette dernière ait besoin d’une Chine « dominant la région » et « mondialement puissante pour partenaire ».

Autre point d’extrême orient analysé par l’auteur : le Japon, dont les relations avec l’Amérique, nous dit-il, feraient dépendre l’avenir géopolitique de la Chine. Le paradoxe du Japon est qu’il « a beau être riche, dynamique et économiquement puissant, il n’en est pas moins un Etat isolé dans sa région et politiquement limité dans la mesure où il est tributaire d’un allié puissant qui s’avère être non seulement le garant de l’ordre mondial mais aussi son principal rival économique » : les Etats-Unis. Mais, « la seule véritable question politique pour le Japon consiste à savoir comment utiliser la protection des Etats-Unis afin de servir ses propres intérêts ». Le Japon est, apprend-t-on, un pays «qui ne se satisfait pas du statu quo mondial ». Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, note Brzezinski, on observe une redéfinition de la politique étrangère de ce pays. Cette redéfinition porte le Japon à « ménager la Chine plutôt que de laisser le soin aux Etats-Unis de la contenir directement ». Cependant « très peu [de japonais] se prononcent en faveur d’une grande entente entre le Japon et la Chine » car cela déstabiliserait la région, et provoquerait le désengagement des USA, subordonnant la Corée et Taiwan à la Chine, mettant « le Japon à la merci de cette dernière ».

Les Etats-Unis veilleront à ce que le Japon mette « en place une coopération véritablement internationale, mieux institutionnalisée » à l’instar du Canada, « Etat respecté pour l’utilisation constructive de ses richesses et de son pouvoir, et qui ne suscite ni craintes ni ressentiments ». Les objectifs globaux des USA étant de faire du Japon « le partenaire essentiel et privilégié de la construction d’un système » de coopération mondiale.

La partie n’est pas gagnée d’avance en extrême orient pour les Etats-Unis, concède Brzezinski, car « la création d’une tête de pont démocratique est loin d’être imminente (…) contrairement à ce qui s’est passé en Europe ». On note la prudence des Etats-Unis vis à vis de la Chine : « il est préférable de la traiter comme un acteur crucial sur l’échiquier mondial », et la faire participer au G7, lui donnant accordant ainsi du crédit et satisfaisant son orgueil. Les USA doivent également « se montrer conciliant sur certaines questions, tout en restant ferme sur d’autres », poursuit Brzezinski. Et revenant sur le problème de Taiwan, nous apprenons que « les Etats-Unis interviendraient pour défendre non pas l’indépendance de Taiwan, mais leurs propres intérêts géopolitiques dans la région Asie-Pacifique » ; voilà qui est clair. Pour ce qui concerne la Corée et le Japon, l’Amérique peut « jouer un rôle décisif en soutenant la réconciliation » ; la stabilité apportée faciliterait « le maintien de la présence des Etats-Unis en extrême orient », et cette réconciliation « pourrait servir de base à une éventuelle réunification » de la Corée.


Dans sa conclusion, où rien de nouveau apparaît par rapport aux chapitres précédents, nous lisons quand même « qu’aucun problème d’importance ne saurait trouver d’issue contraire aux intérêts des Etats-Unis » puisque ces derniers jouent désormais le rôle d’arbitre en Eurasie, et qu’ils sont devenus « la nation indispensable de la planète ». Priorité est donc donnée à la gestion de l’émergence de nouvelles puissances mondiales « de façon à ce qu’elles ne mettent pas en péril la suprématie américaine ». Ainsi, quand Brzezinski prône la création d’un « accord de sécurité transeurasien prévoyant l’élargissement du Traité de l’Atlantique Nord », il ne fait que poursuivre la méthode qui consiste à lier les nations par des traités, des accords mondiaux, à les noyer dans des organismes multinationaux pour mieux les assujettir aux intérêts américains. Le rôle à venir des Etats-Unis sera un « rôle décisif », celui « de stabilisateur et d’arbitre en Eurasie ».

Toutefois, nous dit Brzezinski, les Etats-Unis ne sont pas seulement la première superpuissance globale, mais seront très probablement la dernière, ceci à cause de la diffusion de plus en plus généralisée du savoir et de la dispersion du pouvoir économique. Si les Etats-Unis ont pu exercer une prépondérance économique mondiale, ils le doivent à « la nature cosmopolite de [leur] société (…) qui [leur] a permis (…) d’asseoir plus facilement leur hégémonie (…) sans pour autant laisser transparaître [leur] caractère strictement national ». Il est peu probable qu’un autre pays puisse faire de même ; « pour simplifier, n’importe qui peut devenir Américain, mais seul un Chinois peut être Chinois ». Il transparaît dans ces propos une négation radicale de l’altérité. Les Etats-Unis ne veulent pas « l’autre », ils ne le conçoivent même pas ; ils ne connaissent que l’autre en tant que « même », un clone en quelque sorte ; piètre intelligence du monde, de la richesse, de la diversité de l’homme que ce rapport à l’autre, spécifiquement américain.

Comme la puissance Américaine ne saurait durer sans fin (nous ne sommes pas arrivé avec le triomphe de l’Amérique et de ses « idéaux » à la fin de l’Histoire, pour reprendre les mots d’un illuminé nommé Francis Fukuyama), Brzezinski nous trace « l’après domination états-unienne ». Le legs de l’Amérique au monde, à l’histoire, doit être une démocratie planétairement triomphante, nous dit-il, et surtout, la création d’une « structure de coopération mondiale (les Nations Unies sont « archaïques ») (…) qui assumerait le pouvoir de « régent » mondial ». Voilà donc un testament établi pour la poursuite mondiale - et jusqu’à la fin des temps - du « rêve américain ». Mais chacun sait que les temps comme les rêves ont toujours une fin.

Si la recension des objectifs géostratégiques américains est établie, la formulation et la structure interne de l’ouvrage sont assez confuses puisque l’on retrouve souvent des éléments concernant un sujet deux ou trois chapitres plus loin. L’auteur manque un peu de rigueur dans son exposition. Plus généralement, si l’on comprend la logique de ce discours de la part d’un américain, on ne peut décemment acquiescer aux propos de Zbigniew Brzezinski. Dès lors que l’on n’est pas américain, on ne peut pas souscrire aux thèses énoncées dans ce livre; ce serait sinon, pour prendre l’exemple d’un animal, comprendre les motivations de son prédateur, et accepter de se laisser dévorer par lui. Si certains constats de l’auteur sont justes et relèvent du bon sens, il n’en demeure pas moins qu’il faut combattre ces objectifs impériaux / impérialistes américains malgré cette apathie qui caractérise malheureusement les Européens en général et les Français en particulier, cet état de « dormition » dont parle Dominique Venner (1).

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NOTES :
(1) Cf. : http://www.dominiquevenner.fr/2010/07/l%E2%80%99europe-en-dormition/


PS : J'avais écrit ce commentaire sur le livre de Brzezinski dès la parution de son ouvrage en France. Je n'ai rien modifié à ce texte depuis lors.


Iconographie :
Chess board : http://www.zazzle.fr/chessboard+affiches