14 mars 2015

La désinformation se poursuit

Entre 1949 et 1990, le monde connut une période de tensions et de confrontations idéologiques et politiques entre les deux super-puissances d’alors, les Etats-Unis et l’Union Soviétique. Cette période fut celle de la « guerre froide ». Et si la « guerre froide » se distingue de la « guerre chaude » - ou conflit ouvert entre deux Etats souverains -, elle peut aussi malheureusement la précéder…

Durant cette période de la guerre froide, avec le développement de la communication de masse, la propagande devint un art majeur pour les deux camps. Dans le camp « occidental » - c’est-à-dire celui mené par les Etats-Unis - il était de bon ton de dénoncer les manipulations soviétiques dans le domaine de l’information ; c’était passer sous silence que les Etats-Unis et les Etats affidés manipulaient, eux-aussi, tout autant. Mais les termes étaient choisis. Ainsi, si le « camp des Rouges » espionnait, le « camp du monde libre », lui, se renseignait ; si les Rouges faisaient de la propagande, le camp occidental, lui, informait. Bref, les mots avaient (déjà) un sens biaisé. Ils en ont toujours…

C’est à cette période de la guerre froide que naquit le terme de « désinformation » (du russe dezinformatsiya), censé désigner des pratiques exclusivement capitalistes visant à l'asservissement des masses populaires. Le terme passe ensuite en anglais (disinformation) au début des années 1970. En France, ce terme fut popularisé par un romancier (et ancien agent de renseignement Français) Vladimir Volkoff. Selon ce dernier (A, p.31), il eut été plus judicieux de parler de « mé-s-information », ce mot permettant en effet de faire comprendre immédiatement de quoi l’on parle : le préfixe « mé » induisant l’idée une information détournée (de son but, mais aussi éventuellement de sa source initiale). La dé-s-information, quant à elle, signifiant a priori, avec le préfixe « dé », plutôt une information cachée, voire ôtée. Cependant c’est le second terme qui fît florès et s’imposa...
La définition du terme de « désinformation » qu’en donna Vladimir Volkoff  était simple (A, p.31) : La désinformation est une manipulation de l’opinion publique, à des fins politiques, par des moyens détournés de traitement d’une information véridique ou non. Les acteurs de cette manipulation pouvant être des officines publiques ou privées (comme les bénéficiaires in fine d’ailleurs). Dans un autre de ses ouvrages (B, p.24), Volkoff définissait et précisait la désinformation comme « une technique permettant de fournir à des tiers des informations générales erronées les conduisant à commettre des actes collectifs ou à diffuser des jugements souhaités par les désinformateurs ».

La guerre froide ayant cessé en 1990 avec la désintégration de l’URSS, le monde connût « un moment unipolaire » ; une seule super-puissance restait en lice, les Etats-Unis. Néanmoins, la désinformation ne cessa pas pour autant, tout au contraire. Nous pensions être libérés de l’idéologie, nous y plongions entièrement, sans aucune espèce de retenue. Le monde occidental préfigurait effectivement le « mondialisme », une idéologie totalitaire qui ne dit pas son nom. Une confusion, parfaitement entretenue d’ailleurs par les tenants de cette idéologie, laisser accroire qu’il n’y avait pas de différence entre mondialisme et mondialisation. Avec la fin de l’Union Soviétique, il n’y avait alors plus de repoussoir, d’épouvantail permettant la constitution de facto d’un « Nous » objectif, constituant. Avec cette nouvelle idéologie, fut perdue également toute la distanciation nécessaire à la réflexion. Dupés par les Etats complices de ce processus - présenté bien entendu comme « inéluctable » -, les peuples se sont retrouvés très vite noyés dans l’idéologie, au point de ne plus la déceler.
Les exemples de désinformation abondent et il n’est pas ici l’objet de les recenser tous. Citons juste, avec les éléments de langage en vigueur : l’Irak de Saddam Hussein avec ses « armes de destruction massive » et « quatrième armée du monde », l'ex-Yougoslavie et les « épurations ethniques » pratiquées par les Serbes sur les Kossovars (Albanais du Kossovo), la « couche d'ozone », le « réchauffement climatique », la Russie et « le maître du Kremlin » sorte d'hydre maléfique à la conquête du monde, la Syrie et « le régime de Bashar Al-Assad » responsable de tous les maux, etc.

Arrêtons-nous juste un peu sur l’Ukraine et la désinformation au sujet de ce qui s’y passe. Effectuons un petit zoom sur un point particulier survenu à la fin du mois de février 2015.

Un article paru dans un journal russe a été abondamment relayé dans les médias français. L’article original a été publié en langue russe (1). Le site en anglais du même journal ne relaie pas cet article en question (2) ; il n’est donc indisponible en Anglais. Néanmoins, les médias français en parlent (3) ; ils citent le journal russe mais pas la version sur laquelle ils ont effectivement travaillé - si tant est qu’il ait véritablement « travaillé » ou bien plutôt qu’ils l’aient été...  On peut déjà légitimement se demander d’où leur vient l’information « brute » laquelle leur a permis d’écrire leur papier respectif, sachant qu’il est peu probable que les russophones soient légion au sein des rédactions françaises.

Quoi qu’il en soit, l’article original sur le site Novaya Gazeta (en Russe) est signé Dmitri Muratov (Дмитрий Муратов). Que dit cet article si l’on s’en tient aux médias français ? De quoi s’agit-il ?

L’on apprend des choses « horribles » ! L’on découvre bien entendu, une fois de plus, l’affreux Poutine aux commandes de la manœuvre ; le « maître du Kremlin » serait ainsi - « preuves » à l’appui - derrière la déstabilisation de l’Ukraine, derrière le conflit qui oppose Kiev aux rebelles du Donbass (Ukraine orientale). Horrible Poutine. S’il n’existait pas, il faudrait l’inventer tant il est une sorte de Deus ex machina (bien commode au demeurant), une sorte de référent du mal, l’élément qui expliquerait tout, une main pas si invisible que cela d’ailleurs, à tel point qu’elle signerait même ses méfaits !

Cet article (d’origine incontrôlée, non identifiée, rappelons-le) fait état d’un document apparemment écrit par l’homme d’affaires Konstantin Malofeev (aucune preuve sur ce point également), lequel document décrirait « comment la Russie va organiser des manifestations d’opposition aux autorités de Kiev, avec comme revendications la fédéralisation de l’Ukraine et l’adhésion à l’Union douanière, pour aboutir à une demande de souveraineté, puis d’adhésion à la Russie ». Le document décrirait « comment les manifestants doivent condamner les velléités séparatistes de l’ouest du pays qui menaceraient l’intégrité du pays, et exiger une réforme constitutionnelle facilitant le recours au référendum ». Nous aurions ainsi la preuve que les événements dans l’Est de l’Ukraine seraient le résultat d’un complot de la Russie. Le scoop !

Si ce document était réel, loin d’être une feuille de route du complot moscovite, il ressemble davantage à une note d’analyse de situation avec recommandations, un travail demandé dans la plupart des pays structurés et en capacité, à de nombreux services d’Etat (diplomatiques, de renseignements, financiers, etc.). Le service en question analysant une situation et présentant aux instances dirigeantes, les différentes pistes qu’elles pourraient prendre pour préserver l’intérêt national et stratégique du pays. La Russie, tout comme la France d’ailleurs, a ce genre de « services » lesquels produisent quotidiennement ce type de note. Il n’y a, là-dedans, aucun élément relevant de la machination ; ce n’est qu’un travail d’analyse et de prospective à fin d’action pour l’intérêt et la sauvegarde de l’Etat.

Mais, comme il s’agit de la Russie, comme il s’agit de Poutine, c’est… un complot du « maître du kremlin ».
Les symptômes de la désinformation sont là (A, chapitre 2): Tout le monde dit la même chose ; nous sommes informés à satiété sur un aspect de la question et à peine tenus au courant des autres ; tous les bons sont d’un côté et tous les mauvais de l’autre ; enfin, l’acquiescement de l’opinion débouche sur une psychose collective.

Tous les éléments de « la grille Volkoff » sont présent (A, chapitre 4). Il y a : le client ; l’agent ; une étude de marché ; le support ; les relais ; le thème ; le traitement du thème ; et finalement, la diabolisation.

Résumons-nous :
un journal russe fait paraître un article douteux en langue russe ;
les journaux Français en parle abondamment mais en ne renvoyant curieusement aucun lien sur sa traduction anglaise ;
on évoque un document que personne n’a vu et dont on ne connait pas l’auteur ;
on fait prendre des vessies pour des lanternes aux lecteurs, en faisant passer un document de travail habituel émanant de services de l’Etat (si tant est qu’il est véridique) pour une preuve ultime de complot, de manipulation par Moscou dans l'affaire ukrainienne.
Bref, nos « journalistes » ont participé à un travail de désinformation manifeste…

Ces journalistes pensent-ils développer leur crédit auprès des lecteurs/auditeurs/téléspectateurs en agissant de la sorte ? On cherche en vain la déontologie dans ce « travail » d’information. Une information tellement « travaillée » qu’elle est devenue désinformation au service d’intérêts politiques et géopolitiques qui ne sont jamais nommés. Des intérêts qui sont ceux des Etats-Unis en premier lieu mais aussi de l’Union Européenne, en bonne vassale de Washington qu’elle est.

Notes :
(1) L’article incriminé (en langue Russe) qui fait les gorges chaudes de nos journalistes propagandistes du clan belliciste (OTAN, Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, etc.) :
(2) Site de Novaya Gazeta en anglais : http://en.novayagazeta.ru/
(3) Quelques relais de la propagande en France :

Références :
(A) « Désinformation flagrant délit ». Ed. du Rocher (1999).
(B) « Petite histoire de la désinformation ; du cheval de Troie à Internet ». Ed. du Rocher (1999).
On lira aussi avec intérêt son ouvrage « La désinformation arme de guerre ; textes de base présentés par Vladimir Volkoff ». Ed. de L’Age d’Homme (1986).

Iconographie : 
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12 janvier 2015

Hypothèses de travail

Face un événement, quel qu’il soit, si l’on veut le comprendre et en tirer des conséquences, il importe de l’analyser, c’est-à-dire de voir ce qui en serait à l’origine. Dans cette perspective, aucune hypothèse ne doit être exclue ; l’éventail des possibles doit être ouvert, sans exclusive.

***

Dans les événements qui se sont déroulés en région parisienne dans la deuxième semaine de janvier 2015, il y a eu donc - pour rappel - d’une part, cet attentat dans les locaux de Charlie Hebdo dans Paris et, d’autre part, la prise d’otages à la porte de Vincennes, sans oublier les policiers abattus à Montrouge. Il y a eu dans ces tueries trois acteurs, aujourd’hui identifiés et éliminés, en la personne des deux frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly. Au moins un de ces deux hommes serait passé par le Yemen et y aurait suivi une sommaire formation paramilitaire et doctrinale par Al Qaeda dans la Péninsule Arabique (AQPA), d’où cette attitude qualifiée, par certains commentateurs, de « professionnelle » dans l’exécution de leur action (sang froid, détermination, maîtrise des armes).

Incohérences

Les frères Kouachi et Coulibaly étaient, nous dit-on, très liés et faisaient partie du même groupe depuis plusieurs années, impliqués dans « la filière des Buttes Chaumont » active dans l’envoi de Jihadistes pour l’Irak au bénéfice de la branche irakienne d’Al Qaeda.

Dans les « confessions » filmées de Coulibaly - disponibles après la fin de la prise d’otages - l’on apprend que ce dernier se revendique explicitement (drapeau derrière lui et revendication verbale) de l’Etat Islamique.

Dans une interview téléphonique avec BFM-TV donnée le 9 janvier 2015, un des frères Kouachi, alors qu’il est retranché dans une entreprise de papeterie de Dammartin-en-Goële, se revendique pour sa part d’« Al-Qaeda au Yemen » (Al Qaeda dans la Péninsule Arabique, AQPA).

Quand on sait que les relations entre les deux entités (AQPA et Etat Islamique) ne sont pas au beau-fixe, l’on a du mal à comprendre comment se peut-il que ces membres de « la filière des Buttes Chaumont » se réclament de deux entreprises en grande partie concurrentes et exclusives.

Ces revendications respectives sont-elles donc valides ? Et quelle valeur peut-on alors leur donner ? Il est plus que certain que les liens entre Couylibaly et les deux frères Kouachi sont davantage de nature personnelle qu'en rapport quelconque avec leurs référents respectifs.

Les ratés

Des éléments viennent perturber la qualification des frères Kouachi et de Coulibaly décrits comme terroristes « professionnels » ; ainsi certains « ratés » dans le déroulé et la préparation de l’opération (erreur d’adresse, carte d’identité) mettent-ils en doute le « professionnalisme » des terroristes.

L’erreur d’adresse tout d’abord. Le fait d’être entré au départ dans le mauvais immeuble témoigne d’une impréparation manifeste de l’opération. Certes, l’endroit n’était pas indiqué explicitement ; il n’y avait pas d’enseigne à l’entrée de l’immeuble précisant que Charlie Hebdo y avait ses locaux et à quel étage. Mais quand on se lance dans une telle opération, c’est un travail en amont (information, repérage) qui ne peut être omis, si tant est que l’on soit un peu « professionnel » et « cortiqué ». N’oublions pas que les deux assaillants ne savaient pas par contre à quel étage se trouvait la rédaction de Charlie Hebdo. Ils ont été en premier lieu conduit au 3ème étage par une personne de l’immeuble alors que la rédaction est au second. Puis ils se sont ravisés et se sont finalement fait ouvrir la porte à ouverture codée du second étage menant aux locaux de Charlie Hebdo.

Reste que les frères Kouachi savaient que la réunion de la rédaction se tenait le mercredi et qu’ils avaient donc effectué quelques « reconnaissances » en amont de leur opération pour le savoir. Quant à Coulibaly, il portait sur lui une caméra de type GoPro, ce qui signifie que son acte était parfaitement prémédité, d’autant plus qu’il avait enregistré un témoignage filmé, ceci vraisemblablement avant son action contre les policiers à Montrouge et certainement avant sa prise d’otages à la Porte de Vincennes.

Deuxièmement, la question de la carte d’identité « oubliée ». Faire une telle opération en emportant sur soi ses papiers soulève quelques questions ; pire, les oublier dans le véhicule que l’on abandonne, relève d’une négligence surprenante. Néanmoins, avoir ses papiers sur soi permet d’éviter une interpellation par des forces de l’ordre et donc un blocage sur le chemin de l’aller ou du retour du forfait, et ceci ne peut a priori être totalement critiqué de manière négative. Mais perdre ses papiers est, par contre, totalement inconséquent lorsque l’on monte une telle opération.

Notons que l’assaut des frères Kouachi a été effectué cagoulé, ce qui pourrait signifier a priori que ce n’était pas une mission-suicide ; un Kamikaze ne cache pas son visage. Mais agir cagoulé - faut-il quand même ajouter - c’est aussi d’emblée instaurer une situation de sidération et de peur envers toute personne rencontrée. Il n’y a donc pas à conjecturer là sur le port des cagoules. De son côté, si Coulibaly portait une cagoule lors de son action à Montrouge (cagoule qu’il a perdue d’ailleurs dans sa fuite, permettant son identification ADN) il ne la portait pas lors de sa prise d’otages à la Porte de Vincennes.

Usage du doute

Dans n’importe quelle situation, l’usage du doute est important dans le cheminement de pensée afin de parvenir à une analyse sérieuse. Or, si ce doute doit être méthodique et opératoire, il ne doit en aucun cas être systématique, au risque de se perdre dans des théories hallucinantes et grotesques.

Ainsi, certains esprits tortueux ont cru déceler, par exemple, une machination dans une pseudo-étude des images filmées et notamment en ayant décelé un changement de couleur des rétroviseurs de la voiture des frères Kouachi (la voiture du début de l’opération ne serait ainsi pas celle de la fuite). Le bon sens vient vite balayer cette « découverte », puisque l’on sait que le reflet du ciel sur la peinture d’une voiture suffit à faire accroire que la couleur (au demeurant  noire) de certaines parties du véhicule apparaissent argentées à l’image, voire très claires.

Instruments ou acteurs autonomes

Si l’on veut prendre comme hypothèse que les deux assaillants ont été des instruments et non des acteurs autonomes, alors plusieurs pistes s’ouvrent. D’autant plus de pistes à mon sens d’ailleurs, si des Services d’un Etat souverain sont les commanditaires, que s’il s’agissait d’une organisation terroriste. Quand des Services « montent » une opération, il peut y avoir deux modalités d’actions : directe ou indirecte. Directe, quand les assaillants savent exactement qui les envoie à l’action et sont sûrs que ces commanditaires n’ont pas d’autres commanditaires. Indirecte, c’est une machinerie très complexe car différentes situations peuvent se présenter, en fonction des différents degrés et de profondeur dans la manipulation de ceux qui conduiront au final l’opération (les assaillants) ; les assaillants peuvent croire être agit par A alors que cela peut-être B derrière A, voire C derrière B, lui-même derrière A ! Bref, les exécutants ne savent pas forcément qui les conduits, qui tirent les ficelles au final. Ainsi ne peut-on que très difficilement se prononcer sur la manipulation, sachant qu’une opération « réussie », en la matière, est absolument indécelable.

Voyons maintenant qui ou quel pays pourrait avoir agit, si tel était le cas. Pour réussir une telle opération de manipulation, il faut avoir des Services très qualifiés en la matière. Peu de pays sont en mesure de monter et de réussir la chose. Voyons les pays qui sortent du lot ; parmi les premiers, nous avons : les Etats-Unis, la Russie, la France, Israël et la Grande-Bretagne. De ces cinq pays, il faut réussir à déterminer lequel avait un intérêt suffisant et nécessaire pour se lancer dans une telle manipulation. Il faut aussi déterminer quel était le but final de cette manipulation pour ce pays en question. La connaissance de ce but est incontournable pour poursuivre l’hypothèse de travail. Pour finir, compte-tenu des conséquences imprévisibles, très diverses et très aléatoires, une telle opération de manipulation est extrêmement délicate. Cela démontrerait une maîtrise parfaite de toute la chaîne (c’est-à-dire jusqu’au but final recherché, au-delà des attentats), ce qui est quand même fortement improbable. Cette hypothèse de manipulation peut donc être écartée à mon sens (1).

Les sous-doués du Jihad

Si l’on prend les derniers terroristes islamistes qui sont passé à l’action - que ce soit Mohammed Merah, Nemmouche, les frères Kouachi et Coulibaly - l’on constate que ces derniers relèvent plus de la catégorie des « recalés du Jihad » que d’autres choses, sachant  qu’ils n’ont jamais été intégré effectivement ni dans les combattants de l’Etat Islamique, ni dans les groupes d’Al Qaeda (AQMI, AQPA, etc.). Certains, mais pas tous, sont allés néanmoins sur « zone » (Yemen, Afghanistan, Pakistan, etc.) mais quoi qu’il en soit, aucun n’a été intégré dans une structure combattante. Le profil psychologique de l’ensemble de ces tueurs révèle, par ailleurs, qu’ils sont au-dessous de la moyenne. En ce sens, ces terroristes sont en quelques sortes des « sous-doués du Jihad ».

Un fin analyste, Xavier Rauffer, nous dit à ce sujet des choses justes et de bon sens. Al Qaeda ou l’Etat Islamique, qui voient venir vers eux de nombreux prétendants au Jihad, ne s’embarrassent pas de branquignoles, de pieds-nickelés ; ils les écartent. Dans un groupe de combat, la survie est l’affaire de tous. Un maillon faible dans l’équipe et c’est la sécurité du groupe qui est mise à mal. Un lot de consolation consiste donc à faire entendre à ces « ratés » qu’ils rendraient un fier service à « la cause » en agissant plutôt « chez eux », en l’occurrence en Europe, qu’au sein de l’organisation (EI ou Al Qaeda).

Pathos en pâture et la vraie manipulation

Au vu de ce qui s’est passé les jours suivants, et surtout de la grande manifestation qualifiée d’« historique » organisée à Paris (à laquelle ont participé des dirigeants internationaux, dont certaines  personnes peu qualifiées pour se poser en défenseurs des libertés et/ou du pluralisme), on peut légitimement dire où se trouve la manipulation. La récupération politique de l’événement est LA manipulation qui a vraiment eu lieu dans cette affaire.

Opération de communication, mobilisation d’une opinion publique (au moment où les Français sont plus que dubitatifs sur l’action et la légitimité du gouvernement), action de la présidence et d’un gouvernement sur leur côte de popularité, répétition générale d’une action politique future contre un parti politique qui est arrivé premier aux dernières élections (européennes) ; bref, les ficelles sont grosses même si malheureusement la population n’a que peu été lucide et sensible à cette mascarade, tant elle fut engluée de pathos en continu, en « direct live », par les médias. Mais, on le sait, « les Français sont des veaux » avait d’ailleurs dit le Maréchal Juin au Général De Gaulle (lequel a repris à son compte cette description de ses administrés). Ce qui est paradoxal, c’est le fait que l’on ait entendu dans les médias parler d’« Union nationale », de « cohésion nationale », cela de la part de personnes qui depuis 50 ans ont participé à l’entreprise systématique de déconstruction de tout ce qui relève justement du national - y compris les victimes de Charlie Hebdo, faut-il le souligner.

Si ces actes terroristes doivent être condamnés, l’on est pas obligé pour autant de tomber dans le panneau du « Je suis Charlie », de la sympathie pour l’idéologie de l’hebdomadaire ciblé. Mais il faut pour cela assez de recul, d’esprit critique, choses du monde pas vraiment partagée en ces temps de décervellement/d’asservissement généralisé et industriel… Dire « Je suis Charlie », c’est aussi oublier et passer au second plan les autres victimes (policiers et clients du super marché attaqué). Enfin, ce n’est pas « la liberté d’expression » ou « la République » qui était visée mais simplement la France, en tant que telle, et tout ce qu’elle peut représenter pour les fondamentalistes islamiques (pays européen, de race blanche, de tradition chrétienne).

L’Islam en question

Ce que met en question ces derniers attentats, c’est l’Islam et ses liens avec le terrorisme. Énonçons-le d’emblée, il n’y a pas UN mais DES Islams ; ceci pour les hystériques islamophobes. L’Islam pratiqué en Indonésie, n’est pas celui du Nigéria ou de Bosnie, ni celui d’Arabie Saoudite ou d’Iran. Il ne faut donc pas catégoriser et s’exonérer de la connaissance du réel. Il ne faut pas tomber dans le travers des « islamistes radicaux » eux-mêmes, lesquels ne reconnaissent qu’une seule forme d’Islam sur l’ensemble du globe. En cela, les islamistes radicaux et les islamophobes se rejoignent ; pour les deux parties il n’y a qu’un seul « vrai Islam », l’Islam radical, salafiste, faisant l’impasse et omettant sciemment les cultures nationales, l’Histoire, la Tradition, les ethnies, en un mot : en évacuant le réel. 

Ajoutons également qu'une grande partie des musulmans de France est dans une situation d'inquiétude, de peur, ceci à cause du chantage et de la surenchère à la piété (la pratique du "holier than you" que l'on retrouve dans la plupart des pays musulmans d'ailleurs) exercée par des extrémistes salafistes lesquels naviguent dans leur communauté. Et il est inadmissible qu'en France une communauté (quelle qu'elle soit d'ailleurs) ait peur, subissent les intimidations de la part d'une minorité d'activistes. Une sorte d'omerta règne dans la communauté musulmane et ces individus indésirables ne sont donc pas signalés alors qu'ils devraient l'être ; ici, ce sont les musulmans eux-mêmes qui sont responsables de la chose et qui devraient se remettre en cause. Une prise de conscience est incontournable pour pallier cette carence. Une des difficultés réside dans le fait qu'il n'y a pas une mais plusieurs communautés musulmanes en France, une autre dans ce qui caractérise l'Islam même : l'absence de clergé et donc d'autorité vraiment légitime (dans l'Islam sunnite). L'Etat est également défaillant pour sa part, n'étant pas en mesure de faire le nécessaire pour poursuivre en justice ces idéologues politico-religieux islamiques. Il s'agit pourtant d'une oeuvre de sécurité publique.   

Cependant, il est un fait - écarté sciemment par la plupart des hommes politiques et des journalistes, du fait du « pasdamalgame » - c’est celui que les terroristes, qui ont agit lors de ces attentats, l’ont fait « au nom de l’Islam », « du Prophète ». Ces terroristes sont donc des « terroristes islamistes », des « islamistes radicaux ». Il faut les nommer car tenir des propos tels : « Nous faisons la guerre au terrorisme », sans parler de l’idéologie qui sous-tend est profondément stupide, tant on ne lutte pas contre un mode d’action (le terrorisme) mais contre un adversaire possédant une idéologie (politique et/ou religieuse) bien définie. Il est tout aussi stupide de dire que « Nous n’avons pas à mener une guerre, à être en guerre, quand bien même elle nous aurait été déclarée par les terroristes » ; rappelons à ce sujet les propos de Julien Freund au moment de sa soutenance de thèse, le 26 juin 1965 : « (…) vous pensez que c'est vous qui désignez l'ennemi, comme tous les pacifistes. Du moment que nous ne voulons pas d'ennemis, nous n'en aurons pas, raisonnez-vous. Or c'est l'ennemi qui vous désigne. Et s'il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d'amitiés. Du moment qu'il veut que vous soyez son l'ennemi, vous l'êtes. (…) ». Il n’y a donc aucune échappatoire quand un groupe vous a désigné comme ennemi, quand il vous a déclaré une guerre.

Par ailleurs, les idéologues de l’islamisme radical sont connus ; ils ont pour nom Ibn Tayymiya, al-Mawdudi, Sayed Qutb, Hassan al-Banna, Taqiuddin an-Nahbani, Abdullah Azzam, etc. Mais disons-le clairement, les Kouachi et Coulibaly les ont-ils lu, si tant est qu’ils en aient jamais eu connaissance. Ils ont plutôt été endoctrinés de façon bien plus élémentaire (« basique » pourrait-on dire), avec des arguments à la portée de leurs intellects (limités) respectifs, ceci par d’autres individus et qui, eux, sont toujours en liberté, bien vivants et pas forcément connus des services de Police.

Là réside plutôt, à mon sens, la gravité de la situation actuelle car il y existe en France de nombreux Kouachi et Coulibaly en déshérence, en rupture de ban avec la société, souvent de petits délinquants au sang chaud, en quasi totalité de culture musulmane et réceptifs à des propos politico-religieux binaires, meubles à un endoctrinement leur redessinant un monde en noir et blanc où ils ont leur place et dans lequel ils peuvent se racheter de leurs conduites passées tout en agissant pour ce qu’ils considèrent comme une cause supérieure légitime (transcendante).

 

Il s’agit de mettre en œuvre une politique de traque de ces idéologues-relais, de ces réels prédicateurs de haine, de ces vrais dangers, ce qui demande la mise en œuvre d’une effective et nouvelle politique de renseignement intérieure. Un travail-amont qui demande moyens humains et matériels, bref, une action prioritaire dépassant les contingences budgétaires. 


Mais a-t-on seulement des politiques à la hauteur du défi ? On ne peut qu’être malheureusement dubitatif.


Note :
(1) Une autre hypothèse de travail peut être écartée de la même manière, celle que les attentats soient le fait de Services - cette fois Français - qui auraient « laissé faire » ; cette thèse étant accréditée par le fait que les individus neutralisés étaient bien connus des services, selon l'expression consacrée. Tout comme l’hypothèse « manipulation », la non maîtrise des conséquences est ici par trop aléatoire pour envisager cette hypothèse comme recevable. A moins, bien sûr, que les commanditaires ne soient des partisans de la théorie du Chaos et pensent en tirer des bénéfices.

6 novembre 2014

L’orientation maritime du nouveau gouvernement indonésien

Un grand projet, une lourde tâche.



Le Président Joko Widodo

Le septième Président de l’Indonésie, Joko Widodo, a pris ses fonctions le 20 octobre 2014. Elu avec une confortable majorité au scrutin universel direct, il suscite un nouvel élan au sein de cette troisième plus grande démocratie du monde (après l’Inde et les Etats-Unis), pays qui concentre le plus grand nombre de musulmans au monde (sans être un Etat islamique, ou un « Etat musulman ») et surtout un pays qui est le plus grand Etat archipélagique du monde.

Cet élan populaire qui l’a conduit au pouvoir tient au fait que Joko Widodo, familièrement appelé Jokowi, n’est pas issu du sérail politique ou militaire comme la plupart de ses prédécesseurs. C’est un simple homme d’affaires aux origines modestes, à l’allure simple, qui a débuté dans le commerce de mobilier au cœur de Java, avant de devenir maire de Solo puis Gouverneur de Jakarta et enfin Président de son pays de 250 millions d’habitants.

Lors de son discours d’inauguration, il a avancé les grand axes de sa politique (visi) et les moyens qu’il compte mettre en œuvre (misi) pour cela. Par son propos, il a donné le ton de ce que sera son mandant de cinq ans ; une tonalité dont il faut souligner les accents et certains particulièrement. Ainsi, nous nous limiterons, dans notre propos, à expliciter les éléments de stratégie de politique maritime que met en avant dans son discours le nouveau Président. Fait majeur s’il en était, cette revitalisation de l’élément maritime remet en vigueur des notions ancestrales, traditionnelles, fondatrices mais aussi et surtout vitales de ce pays d’Asie du Sud-Est. Nous tenterons de développer ce que pourrait être une politique maritime pour l’Indonésie.

L'Asie du Sud-Est (détail carte IGN)

L’annonce

Dans les principes essentiels de son discours d’inauguration, Jokowi rappelle que l’Indonésie doit être « un pays souverain politiquement, auto-suffisant économiquement, et avec un caractère fort culturellement ». C’est l’affirmation claire d’une identité consciente d’elle-même et qui tient à se poursuivre ;  élément fort judicieux en ces temps de mondialisme, de dissolution de tout ce qui peut constituer un peuple vraiment libre.

Jokowi demande à son peuple de participer à cette tâche en « travaillant dur » (terme répété plusieurs fois) ceci dans l’esprit indonésien de Gotong Royong, c’est-à-dire non individuellement (à la façon anglo-saxonne), mais dans un esprit de coopération et d’échange mutuels au bénéfice de tous. Jokowi lance un appel à l’unité du pays, au nom de la liberté (merdeka). Notons que le terme merdeka revêt un caractère particulier, sensible, dans l’esprit des indonésiens, en ceci qu’il évoque explicitement non seulement les durs combats (revolusi) qui ont conduit leur pays à l’indépendance en 1945 (officiellement en 1949 à l’ONU), mais aussi ceux menés pour maintenir cette indépendance face aux deux blocs et aux impérialismes de l’après-guerre (par le Président d’alors, Soekarno). Le combat que doivent mener aujourd’hui les Indonésiens est celui du travail ; c’est le défi que lance le nouveau Président.

Par ailleurs, le Président Jokowi réaffirme la présence de l’Etat et de son gouvernement aux côtés de ses administrés. Ainsi, les Indonésiens ne doivent-ils plus se sentir abandonnés ou encore relégués au second plan par l’appareil étatique et ses institutions (lembaga negara) ; ceux-ci accompliront leurs tâches respectives « pour une nation plus forte ».



L'emblème de la Marine Nationale Indonésienne (TNI-AL)


En réaffirmant l’identité de l’Indonésie (1), Jokowi souligne également, de manière explicite, la restauration de son pays en tant que « pays maritime » (2). C’est un principe ancestral de l’Indonésie qui est ici mis au premier plan, celui de l’importance cruciale de l’élément maritime et ce qu’il compose, suppose et impose. Ce principe de « jalesveva jayamahe » que Jokowi veut remettre à l’honneur - et en œuvre - a été, selon lui, mis en sommeil trop longtemps et il s’agit donc qu’il « fasse de nouveau écho ». En effet, force est de constater qu’au cours de la mandature précédente, quand bien même le Président Susilo Bambang Yudhoyono (3) avait les coudées franches (deux mandats), avait évoqué publiquement ce thème, avait les personnes compétentes à ses côtés (on peut citer notamment Dino Patti Djalal dont la thèse (4) de doctorat traitait excellemment du sujet en question, à savoir : « Concepts géopolitiques et comportement territorial maritime dans la politique étrangère indonésienne »), rien n’a été malheureusement fait de façon majeure, durant dix ans, dans le sens d’une réelle politique maritime en Indonésie.

Le pays qu’est l’Indonésie se définit lui-même (dans la langue nationale) par le terme Tanah air, c’est-à-dire littéralement « terre et eau » ; une preuve s’il en était que l’élément maritime est indissociable de l’élément terrestre dans la conception que les indonésiens ont de leur espace national territorial. Dans cette perspective, la mer unit davantage qu’elle ne divise ; elle est partie intégrante, intégratrice du territoire indonésien. Si l’Indonésie est devenue officiellement un « pays archipélagique » en 1982 (5), elle était déjà depuis bien plus longtemps (6) inscrite dans les pratiques, les mentalités et les mémoires (7). Ainsi la notion traditionnelle de Wawasan Nusantara - laquelle souligne d’une part la structure fragmentée du territoire nationa indonésien mais aussi l’importance vitale, stratégique, du maintien de l’intégrité (et l’unité) de l’élément terrestre et de l’élément maritime - transparaît-elle dans le discours du Président bien qu’elle ne soit pas évoquée nommément, trop marquée peut-être par son aspect stratégique militaire.

Soulignons que la mer n'est pas vraiment un élément familier chez les Javanais (ethnie majoritaire en Indonésie) mais plutôt chez d'autres ethnies de l'archipel et notamment chez les Bugis (habitants de Célèbes). Ainsi, mettre en avant l'élément maritime dans la politique qu'il compte appliquer durant son mandat, est-il notable de la part de Joko Widodo qui est un Javanais du centre de Java - le cœur du cœur de l'Indonésie, pour autant que l'on considère Java comme le centre du pays.

Joko Widodo a nommé dans son gouvernement un ministre coordinateur des affaires maritimes ; c’est une création de poste. En confiant cette tâche à Indroyono Soesilo (âgé de 59 ans, originaire de Bandung, Java Ouest, ancien directeur au Département des pêches et de l'aquaculture à la FAO, l'organisation des Nations-Unies pour l'alimentation et l'agriculture), Jokowi donne un signal fort, non seulement dans le sens d’une prise de conscience de l’élément maritime comme axe stratégique de la politique qu’il entend mener, mais aussi des jalons posées pour la mettre en œuvre. C’est une bonne augure pour la politique maritime de l’Indonésie.


Indonésie : Terre et Mer (Tanah Air)

Une politique maritime pour l’Indonésie


L’Indonésie ne peut effectivement faire l’économie d’une politique maritime. Constituée de près de 14 000 îles, regroupées en huit pôles (Sumatra, Java, Les îles de la Sonde, Kalimantan, Célèbes, les Moluques et la Papouasie occidentale), l’Indonésie s’étend sur 5 000 kilomètres d’Est en Ouest et sur 2 000 kilomètres du Nord au Sud. C’est un géant de l’Asie du Sud-Est, avec une position géostratégique majeure (zone de passage obligée entre l’Océan Indien d’une part et le Pacifique et la Mer de Chine Orientale d’autre part), avec ses 250 millions d’habitants, une population jeune et de multiples ressources naturelles. Des atouts qu’il s’agit de (bien) jouer pour le bénéfice des indonésiens et de bien articuler sur le long terme ; c’est en ce sens que cette politique relève de la stratégie.

Il est donc nécessaire de la penser pour pouvoir l’orienter correctement et la mettre en œuvre de manière durable et efficace, efficiente. Comment alors appréhender une telle politique maritime, tant il ne suffit pas de la décréter pour qu’elle soit ? Avoir nommé un ministre coordinateur des affaires maritime (création de poste), c’est plus qu’en avoir conscience, c’est déjà vouloir concrètement l’appliquer. Un ministre coordinateur en la matière est fondamental, nécessaire, tant une telle politique requiert une approche transversale, interministérielle. Une telle stratégie pourrait s’opérer par exemple sur quatre fronts : la diffusion de l’information sur cette politique menée (dans une démarche d’affirmation du cap choisi) ; la définition et l’exploitation de cette politique ; la mise en œuvre de sa protection globale, durable ; et enfin la défense de cette politique pour sa conservation pérenne.

Diffuser


Une fois la prise de conscience effectuée, par delà une nomination, il faut poursuivre et étendre cette conscience, susciter les actions et motiver tous les acteurs. Cela peut se faire via une politique de communication dirigée vers tous les agents potentiels (8) du pays et également au-delà, c’est-à-dire auprès des organismes internationaux (9), régionaux (10), auprès des Etats proches et lointains (de façon bilatérale directe). Cette communication n’est pas à prendre à la légère ; c’est un vecteur qui doit être alimenté constamment et pensé à quatre niveaux (local, national, régional, international). Annonces, créations d’événements, enseignement, valorisation et récompenses de toutes les actions entreprises qui vont dans le sens de la politique maritime ; autant d’éléments participant à la diffusion de la reprise de conscience maritime indonésienne.


Logo du Bakorkamla

Acteurs et difficultés


Une instance de coordination existante devrait être utilisée à plein régime, le Bakorkamla (11). Regroupant de nombreux ministères (12), sous la direction du Président de la République et dirigée actuellement par le ministre coordinateur des affaires politiques, légales et de sécurité (13), cette agence est à même de remplir une part importante des programmes et des actions découlant de cette politique maritime lancée par Joko Widodo. Ses missions (14) recoupent les grands éléments de cette politique formulés ici. Une montée en puissance de cette agence est capitale. Avec le ministre coordinateur des affaires maritimes, ce seront les deux piliers porteurs du projet présidentiel.

Des difficultés pourraient surgir cependant dans la mise en place de cette politique maritime dans les relations entre le gouvernement et les régions. En effet, suite à la loi sur l’autonomie des provinces (15), il pourrait y avoir des freins, voire des blocages et une surenchère politique. Le talent de négociateur du Président nouvellement élu sera mis à l’épreuve ; il sera donc mis à contribution, personnellement, mais aussi les leviers politiques, réglementaires, financiers dont il dispose. Une révision de cette loi sur l’autonomie des provinces sera peut-être nécessaire, mais la faiblesse actuelle du gouvernement - qui ne bénéficie pas d’une majorité au sein de l’Assemblée - limitera malheureusement ses ambitions.

Définir et exploiter


Donner un cadre à la politique que l’on veut entreprendre permet de ne pas s’égarer. C’est un préalable nécessaire. Ainsi, l’espace maritime doit-il être re-défini, cartographié, mis à jour (de façon régulière). Quelles sont les limites et les caractéristiques de cette espace, quelles sont les zones litigieuses et contestées (16), qui sont les acteurs (étatiques ou non) auxquels il y a à faire face dans ces litiges, quel est le degré de complexité, quels sont les priorités (géostratégiques, économiques, écologiques, etc.) dans ces zones, quels sont les ressources naturelles disponibles (17) (inventaires sectoriels systématiques et cycliques), jusqu’où et quand la politique publique doit-elle intervenir, etc. Autant de questions auxquelles il faut répondre non seulement en utilisant les différentes administrations et leurs ressources - les Agences (18), Départements, Conseils, etc. - , mais aussi en créant - ponctuellement ou non - des Comités ou Commissions interministérielles chargées de missions ad-hoc. Le monde de la recherche et des universités devant lui aussi, bien entendu, être mis à contribution.

Une telle phase de définition de l’espace maritime ne peut que se poursuivre par celle de son  exploitation. C’est-à-dire, une phase proprement opérationnelle et surtout continue. Et dans ce long terme, si la question des bénéfices potentiels/réels est incontournable, elle ne peut néanmoins demeurer le seul critère de jugement, tant nous ne sommes plus ici dans une logique de rentabilité mais dans une logique de puissance. L’accroissement de puissance est le but légitime et fondamental que doit poursuivre tout Etat, à moins de vouloir disparaître. « Nous allons dresser le mât, un mât fort. Nous ferons face aux marées dans l’océan avec notre propre puissance », annonce Joko Widodo. L’exploitation de l’espace maritime étant un des mâts du navire « Indonésie », lequel  ne peut rester à quai.

Dans cette perspective, différents domaines doivent être investi : le transport, les ports, les industries en rapport avec le monde de la mer, le tourisme, entre autres. Pour un pays composé de tant d’îles, le transport est essentiel, non seulement pour les personnes mais aussi pour les biens ; et la fluidité est, comme l’on sait, une composante du développement. Quant aux ports, ils sont les marche-pieds de cette dynamique. Ils doivent être multipliés, développés (investissements publics, privés ou en partenariat). Les industries comme la pêche, les ressources halieutiques en général, doivent être encouragées, s’accroître en nombre comme en qualité. La construction navale (civile et militaire), doit également faire partie de cette dynamique tant une autonomie en la matière ne peut que bénéficier aux besoins et à la liberté du pays. Des postes de Préfets maritimes, pour chaque province - il y en a 34, toutes ouvertes sur au moins une façade maritime -, pourraient servir également les intérêts de cette politique maritime. Relais du ministre coordinateur des affaires maritimes sur le terrain, ils seraient chargés d’appliquer et de veiller à la bonne mise en œuvre de la politique du gouvernement en la matière.


Le KRI Dewaruci,
le navire-école de la Marine Nationale Indonésienne

Protéger


Les ressources cartographiées et répertoriées doivent être enfin protégées. Une protection, non seulement contre les prédateurs locaux ou étrangers, mais contre les exploitants indélicats, inconséquents qui causent des dégradations et bouleversent les écosystèmes. Ce qui veut dire que l’exploitation de ces ressources doit échapper au règne de l’immédiat, du profit à court terme. C’est en effet au pérenne qu’il convient de penser. Ainsi, un cadre réglementaire doit-il venir encadrer sans étouffer, faciliter sans compromettre, l’exploitation de ces ressources. Cette vision globale (prévention et gestion des risques, protection de l’environnement, aménagement du littoral, développement économique) entrant parfaitement dans le cadre d’un développement durable.

Sûreté et sécurité maritime


De telles ressources, un tel maillage, une telle richesse potentielle, ne peuvent échapper à la vigilance des autorités. Le pillage des ressources doit être sanctionné (tolérance zéro), les coupables (locaux ou étrangers) traduits devant la cour de justice compétente. Ainsi, la sécurité maritime (contrôle et surveillance des ports, des voies de navigation, des navires, etc.) est-elle primordiale. L’Etat doit se donner les moyens de mettre en œuvre sa politique maritime ; cela relève non seulement de ses responsabilités, mais de son devoir. C’est le rôle assigné en grande partie aux forces armées (la Marine Nationale - TNI-AL - en premier chef) mais également aux autorités de préventions des risques, de surveillance et de secours en mer ; les Préfets maritimes pouvant jouer ici pleinement leur rôle.

Jusqu’ici délaissée au profit d’une armée de Terre (TNI-AD), la Marine nationale indonésienne doit retrouver toute sa place dans un si vaste pays, où la mer dépasse en surface les terres. Des programmes de défense ne peuvent donc faire l’économie d’un accroissement notable de la flotte militaire indonésienne, d’une part via la construction navale locale et d’autre part via des achats auprès des constructeurs et Etats étrangers. Par ailleurs, il ne peut être fait l’impasse sur le domaine de la sûreté maritime - immigration, trafic en tout genre (19), piraterie - , tant l’Indonésie a souffert et souffre encore de ces maux. A l’intérieur de son espace maritime, l’Indonésie doit, par exemple, affiner le tracé des voies de navigation des grands navires commerciaux et veiller à les faire respecter effectivement (poursuites et sanctions pour les contrevenants). Enfin, une politique de coopération internationale (et pas seulement régionale) doit se développer impérativement tant dans le domaine de la sûreté maritime que dans celui de la prévention des risques (pollution, accidents, catastrophes naturelles, etc.). L’Indonésie peut tout à fait être prescripteur en matière de normes, de pratiques et de réglementation ; cette démarche active étant l’affirmation manifeste de ses ambitions légitimes.

En marche vers les horizons nouveaux


Comme le dit Joko Widodo dans son discours, « nous avons besoin de l’esprit de courage pour faire face aux vagues » et, reprenant une image nautique, il se présente lui-même tel le capitaine du navire « Indonésie ». Tout ceci est logique, cohérent et digne d’un chef d’Etat qui sait où il va. Le but du voyage est une grande Indonésie (Indonesia Raya), celle qui accroîtra sa puissance, celle qui saura se faire respecter, celle qui apportera le bien-être à son peuple ; c’est vraiment une « noble intention » pour reprendre les mots de l’adresse inaugurale présidentielle.

Ne serait-ce que pour mettre en œuvre cette politique maritime, il ne s’agira pas de se précipiter mais d’avancer méthodiquement, « contre vents et marées ». Si le courage est nécessaire en cela, il s’agit d’être opiniâtre dans la tâche à accomplir, de ne pas perdre de vue le but à atteindre, tant les fruits de cette politique maritime ne se verront pas en quelques mois mais plutôt dans la longue durée. Et les fruits seront là, nécessairement, juste récompense face aux efforts accomplis. Souhaitons donc bonne route au navire « Indonésie » et saluons le Capitaine et son équipage !

Gravure représentant un navire
(temple de Borobudur, Java central, IXème siècle)

Notes :
(1) « Nous voulons être présent parmi les autres nations indépendantes avec dignité, avec fierté. Nous voulons construire notre propre civilisation, nous voulons devenir une nation créatrice, une nation qui contribue noblement à la civilisation mondiale ».
(2) « Les océans, les mers, les baies, et les détroits sont le futur de notre civilisation ».
(3) Il est pourtant un ancien militaire, certes de l’Armée de terre.
(4) Travail présenté le 29 novembre 1990 à l’université canadienne Simon Fraser.
(5) Ceci, conformément à la Convention des nations Unies sur le Droit de la Mer (Convention de Montego Bay du 10 décembre 1982 ; ratifiée par l'Indonésie en 1985 et entrée en vigueur le 16 novembre 1994) ; l'Indonésie « exerçant sa souveraineté sur les eaux séparant les îles de l’archipel », devenant ainsi le plus gros Etat archipélagique du monde.
(6) Le 13 décembre 1957, par le biais de la « Déclaration de Juanda », l’Indonésie se définissait le concept d’Etat archipélagique, avant de l’entériner trois ans plus tard juridiquement (Loi n° 4/Prp 1960).
(7) Entre le VIIème et le XIIIème siècle, le Royaume de Sriwijaya (Sud de Sumatra) rayonnait sur les mers et y imposait sa suprématie dans ce qui est aujourd'hui toute la partie Ouest de l'Indonésie.
(8) bien sûr, en plus des institutions de l’Etat (ministères, armées, administrations, agences, comités, etc.).
(9) ONU, Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer (UNCLOS), Bureau Maritime International (IMB), Asia-Europe meeting, notamment.
(10) Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN), Asia-Pacific Economic Cooperation, East-Asia Summit, Indian Ocean Rim Association, Asia Cooperation Dialogue, Pacific Economic Cooperation Counsil, notamment.
(11) L’Agence de Coordination des Affaires Maritimes (Bandan Koordinasi Keamanan di Laut).
(12) Le Secrétaire d’Etat, le ministre de l’intérieur, le Secrétaire à la défense, les ministres de la justice et des droits humains, des finances, des transports, des affaires maritimes et des pêches, de la Justice, le chef des Armées, de la Police nationale, le Directeur des services de renseignement, les chefs d’Etat-Major des armées.
(13) L’Amiral (CR) Tejo Edhy Purdijanto, nommé par le Président de la République.
(14) Elles sont au nombre de cinq : a) Formuler et déterminer la politique générale dans le domaine de la sécurité maritime. b) Coordonner l'exécution des activités et le fonctionnement de la sécurité maritime sur le  territoire maritime indonésien. c) Formuler et déterminer la réalisation du soutien technique et administratif dans le domaine de la sécurité maritime. d) Aider au renforcement des capacités institutionnelles dans le domaine de la sécurité maritime. e) Motiver l'amélioration de la participation communautaire dans le domaine de la sécurité maritime.
(15) Cf. lois dites DPOD (Dewan Pertimbangan Otonomi Daerah) de 1999, n°22 et 25. 
(16) La question des zones maritimes respectives dans la Mer de Chine méridionale est à cet égard très important tant il peut générer et génère des tensions entre Etats concernés. L’Indonésie doit œuvrer ensemble avec la Malaisie, les Philippines, le Vietnam et Brunei pour faire avancer le dossier devant les réclamations chinoises dans la zone. C’est en négociant ainsi groupé que la Chine pourrait peut-être être amenée à « assouplir » ses prétentions.
(17) Y compris les fonds marins (hydrocarbures, minerais, nodules polymétalliques, etc.).
(18) dont le Bakamla (Badan Keamanan Laut), l’Agence de sécurité maritime, créée il y a juste un an par décret présidentiel n°39/2013, ainsi que le Bakornas (Badan Koordinasi Nasional Penanggulangan Bencana), l’Agence de Coordination Nationale pour la Gestion des catastrophes.
(19) Trafics de stupéfiants, de bois, etc.

Iconographie :
Joko Widodo : 
http://media.cmgdigital.com/shared/lt/lt_cache/thumbnail/960/img/photos/2014/10/19/cf/24/4d13211e03c145169e3096712cc60ef5-91572e361ce3467a93075e2eeb4bc957-0_1.jpg
KRI Dewaruci
https://djolbis.files.wordpress.com/2012/05/kridewaruci.jpg
Gravure de navire :
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/30/Borobudur_ship.JPG




4 novembre 2014

Discours inaugural du nouveau Président indonésien Joko Widodo

Prononcé le 20 octobre 2014.
[trad. pers.]


Nous, Jokowi et JK (1), venons juste de prononcer nos serments. Ce serment a une profonde signification spirituelle qui renforce notre engagement à devenir une grande nation. Il est temps d’unir nos cœurs et nos mains, et de poursuivre le lourd labeur en vue de transformer l’Indonésie en un pays souverain politiquement, auto-suffisant économiquement, et avec un caractère fort culturellement.

Je suis sûr que nous pouvons partager cette lourde tâche ensemble, dans l’unité et par le biais du gotong royong (2) et dans le fait de travailler durement. Gotong royong est une condition préalable pour devenir une grande nation. Nous ne deviendrons jamais une grande nation si nous sommes divisés, nous ne serons jamais vraiment libre (3) sans travailler durement.

Mon administration s’assurera que chaque personne dans la patrie sente la présence de son gouvernement. Je suis certain que la nation sera plus forte si les institutions de l’Etat (lembaga negara) font leur travail conformément au mandat du peuple, comme il est écrit dans la Constitution.

Aux pêcheurs, laboureurs, fermiers, vendeurs de bakso (4), vendeurs des rues, chauffeurs, universitaires, enseignants, militaires, policiers, entrepreneurs et professionnels, je vous adjure de travailler dur, gotong royong, parce que c’est le moment historique pour nous tous d’aller ensemble, de travailler, travailler et encore travailler.

Nous voulons être présent parmi les autres nations indépendantes avec dignité, avec fierté. Nous voulons construire notre propre civilisation, nous voulons devenir une nation créatrice, une nation qui contribue noblement à la civilisation mondiale.

Nous devons travailler dur pour restaurer l’Indonésie en tant que pays maritime (5). Les océans, les mers, les baies, et les détroits sont le futur de notre civilisation.

Nous avons trop longtemps tourné le dos à la mer, aux océans, aux détroits, et aux baies. Il est temps de restaurer tout cela pour que "jalesveva jayamahe (6) ”, un slogan utilisé par nos aïeux, fasse de nouveau écho (7).

L’édification d’un pays ne peut pas se faire uniquement par son président et son vice-président, ainsi que par l’administration que je conduit, mais nous avons besoin d’une force collective. Les cinq prochaines années seront l’occasion d’un élan pour montrer notre liberté en tant que nation. C’est pourquoi, travailler, travailler et travailler est la priorité. Je suis certain qu’avec le travail dur et le gotong royong nous serons en mesure de protéger l’Indonésie dans son ensemble, d’améliorer le bien-être, et de contribuer à l’ordre du monde en accord avec les principes de liberté, de paix éternelle et de justice sociale.

Au nom du peuple et du gouvernement de l’Indonésie, je remercie et apprécie la présence des chefs d’Etats et des délégués spéciaux. En tant que troisième plus gros pays du monde (8), à la plus grande population musulmane mondiale, en tant que nation archipélagique (9) et la plus grosse nation d’Asie du Sud-Est, l’Indonésie continuera dans la mise en œuvre d’une diplomatie étrangère libre et active (10), pour l’intérêt national, et contribuera à la création d’un ordre mondial en accord avec les principes de liberté, de paix éternelle, et de justice sociale.

En ce moment historique, je remercie personnellement et au nom du Vice-Président Jusuf Kalla et au nom de l’Indonésie, le Président Susilo Bambang Yudhoyono et le Professeur Docteur Boediono (11) qui ont dirigé le gouvernement ces cinq dernières années.

Pour conclure ce discours, j’implore mes chers compatriotes, de se souvenir d’une chose dite par le premier président de la République d’Indonésie, Bung Karno (12). Afin de construire l’Indonésie en une grande nation, prospère et pacifique, nous avons besoin de l’esprit de courage pour faire face aux vagues.

En tant que Capitaine du navire ayant la confiance du peuple, je vous invite tous à bord du navire de la République d’Indonésie et de voguer vers Indonesia Raya (une grande Indonésie).

Nous allons dresser le mât, un mât fort. Nous ferons face aux marées dans l’océan avec notre propre puissance. Et je soutiendrai le peuple et la Constitution.

Que Dieu bénisse notre noble intention.

Que la Paix et la Miséricorde de Dieu soit sur vous (Wassalamualaikum warrahmatullahi wabarakatuh).
Que Dieu vous bénisse.
Que Dieu (13) nous apporte la Paix (Om shanti shanti om).
Je prends refuge dans le Bouddha (Namo Buddhaya).
Liberté ! (Merdeka!)

Le Président Joko Widodo

Notes :
(1) Jusuf Kalla, le nouveau vice-Président indonésien.
(2) Terme plutôt utilisé dans les années soixante et soixante-dix et devenu populaire dans le discours politique indonésien ; il signifie quelque chose comme « travailler ensemble dans un esprit d’assistance mutuelle ». Voir John R. Bowen, « On the Political Construction of Tradition : Gotong Royong in Indonesia », in Journal of Asian Studies, Vol.XLV, Mai 1986.
(3) Le terme utilisé ici est merdeka revêt un caractère particulier, sensible, dans l’esprit des indonésiens, en ceci qu’il évoque explicitement non seulement les durs combats (revolusi) qui ont conduit leur pays à l’indépendance en 1945 (officiellement en 1949 à l’ONU), mais aussi ceux menés pour maintenir cette indépendance face aux deux blocs et aux impérialismes de l’après-guerre (par le Président d’alors, Soekarno).
(4) Plat typique et populaire composé de boulettes de viande et proposé notamment par les vendeurs de rues.
(5) Le pays se dit en Indonésien Tanah air, un terme qui littéralement signifit « terre et eau ».
(6) Terme sanscrit signifiant « par la mer nous triomphons » ; c’est la devise de la Marine indonésienne (TNI-AL).
(7) Au cours de la mandature précédente, quand bien même le Président Susilo Bambang Yudhoyono (ancien Général issu de l’Armée de Terre) avait les coudées franches (deux mandats), avait évoqué publiquement ce thème, avait les personnes compétentes à ses côtés (on peut citer notamment Dino Patti Djalal dont la thèse de doctorat traitait excellemment du sujet en question, à savoir : « Concepts géopolitiques et comportement territorial maritime dans la politique étrangère indonésienne »), rien n’a été malheureusement fait de façon majeure, durant dix ans, dans le sens d’une réelle politique maritime en Indonésie.
Jokowi a nommé au sein de son gouvernement un « ministre coordinateur des affaires maritime » ; une création de poste. C’est à Indroyono Susilo que le Président à confié cette tâche importante.
(8) L’Indonésie compte près de 250 millions d’habitants.
(9) Le 13 décembre 1957, par le biais de la « Déclaration de Juanda » (Juanda Kartawidjaja, le premier ministre de l’époque), l’Indonésie se définissait le concept d’Etat archipélagique, avant de l’entériner trois ans plus tard juridiquement (Loi n° 4/Prp 1960). Plus tard, conformément à la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (Convention de Montego Bay du 10 décembre 1982 ; ratifié par l’Indonésie en 1985, entrée en vigueur le 16 novembre 1994) la chose était avalisée et reconnue internationalement ; l’Indonésie « exerçant sa souveraineté sur les eaux séparant les îles de l’archipel », devenant ainsi le plus gros Etat archipélagique du monde.
(10) Le fait pour l'Indonésie d'avoir une diplomatie « libre et active » (« bebas aktif » en Indonésien) est une tradition datant de 1948, énoncé par le Vice-président d'alors, Mohammad Hatta. Cette diplomatie singulière n'a jamais signifié pour autant que celle-ci fût neutre, indifférente et passive, tout au contraire. Le terme « libre » faisant référence à la liberté de l'Indonésie dans sa détermination d'avoir une position et un jugement propres au sujet des affaires du monde et aussi libre vis-à-vis des blocs ainsi que dans ses alliances militaires. Quant au terme « actif », il signifie que la diplomatie indonésienne est menée en amont et de manière constructive, dans le désir de contribuer à la réalisation de la paix, de la justice, de l'amitié et de la coopération mutuelle entre toutes les nations du monde.
On pourra lire l'article présent sur ce blog : http://philippe-raggi.blogspot.fr/2013/01/une-rupture-historique-dans-la_16.html 
(11) Ancien vice-président indonésien.
(12) Surnom populaire donné au premier Président de l’Indonésie : Soekarno.
(13) Il s'agit ici du dieu Hindou. Dans ces dernières phrases rituelles, Jokowi évoque les grandes composantes religieuses de la nation indonésienne (musulmanes, chrétiennes, hindoues et bouddhistes).

Iconographie : 
Portrait du Président Jokowi :
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/35/Joko_Widodo_HD.png