23 septembre 2009

Le reniement de soi, c’est le début de la fin

Le Colonel Roger Trinquier en Algérie

Rien n’est anodin et surtout pas l’utilisation de procédures étrangères, de concepts étrangers dans la vie active quotidienne.

Au sein de l’armée française, dans le cadre de l’intégration européenne et américaine - sur les théâtres d’opération où l’OTAN sévit et la France obéit (1) - nous pratiquons des procédures élaborées par des anglo-saxons.

Une procédure n’a rien de banal car elle induit une façon de conduire les opérations, en un mot de conduire la guerre, avec ses concepts, ses approches, ses référents, ses pratiques. Dans l’excellent blog du journaliste Jean-Dominique Merchet, j’ai lu un post récent (23 septembre 2009) qui rapportait des propos d’un « colonel de l'armée de l'air (anonyme) qui a été, en 2008, French Senior Representative - Air Component Command, au sein de l'Alliance - d'abord à Kaboul puis au Qatar. Il détaille les règles d'engagement (ROE) lors des frappes aériennes en Afghanistan ».
Voici les propos de ce colonel :

"L'essentiel du travail tend à limiter le collateral dommage estimate (CDE), poursuit l'officier français (sic !). S'il n'y a pas de CDE, on tape, si les dommages collatéraux sont possibles, ça dépend, notamment du troop in contact (TIC). Et sous feu ennemi, on s'autorisait, pour soustraire un groupe allié à casser un peu de maisons, pour autant qu'il n'y ait pas de risques pour la population civile". "Il existe une no strike list (NSL) comportant 15 à 20.000 points interdits de bombardements : école, mosquées... Quand les pilotes reçoivent les coordonnées, il vérifie si c'est ou non une NSL, ou si une NSL est à proximité. Une mosquée conserve son statut de NSL, sauf si elle est utilisée pour le combat. Si des anti-coalition militia utilisent la mosquée, elle a alors un statut de poste de tir".

On se demande déjà en un premier lieu pourquoi ce Colonel utilise tant de termes anglo-saxons (cela frise le grotesque) alors que des équivalents français simples existent. Vanité dans l'utilisation d'un jargon, peut-être ?

Deuxièmement, on se demande si ce Colonel a assez de recul sur son activité pour juger des aspects négatifs, nocifs, de l’utilisation de concepts et de procédures étrangères. A penser dans une autre langue, à évoluer dans des concepts étrangers, on en vient à penser la réalité avec des outils conceptuels qui ne sont pas issus de notre génie propre et inéluctablement on en vient à être bientôt dépossédé de soi-même.

Le problème c’est que ce genre de pratique existe non seulement au sein de l’armée de l’air mais aussi dans les deux autres composantes (Marine et Terre) de nos forces armées. La chose est grave et mérite que l’on s’en inquiète.

Notre culture nationale, et ici notre culture militaire, s’évanouit peu à peu pour faire place à une culture, à un mode de pensée de l’hégémon du moment.

Ceci est loin d’être banal car s’il est bon de posséder (au moins) une autre langue, il en va différemment quand on agit - quotidiennement - selon les injonctions de cette autre langue, les cadres de pensée et principes étrangers. On en vient à mener la guerre autrement, selon les règles et principes étrangers. Tout cela parce que l’on ne pense plus la guerre (en français), parce qu'on ne pense plus tout court. On agit tels des supplétifs décérébrés moyens, en bons petits soldats de l’hégémon, pour les intérêts, le bien et au service irréfléchi de celui-ci.

Pour maquiller cette défaite de la pensée, nos décideurs responsables et coupables de la chose, avancent des « nécessités pratiques conjoncturelles » (2), des économies d’échelle, etc. Il est bien connu que pour tuer son chien, il est bon de l’accuser d’avoir la rage…

Voilà par exemple que l’on redécouvre en France nos propres penseurs et stratèges militaires (après les avoir rejeté, banni) - tels Roger Trinquier et David Galula - pour la simple raison que les américains en font aujourd’hui l’éloge et en trouvent les mérites, au point même de mettre en pratique ces idées et principes (français d’origine) dans le conflit afghan.

Le Général US Petraeus sauveur de la pensée militaire française ? Il faut dire que le conflit indochinois (1946-1954) a confronté nos jeunes officiers - notamment les Capitaines, comme Trinquier (3) - à un type de guerre jusque là inconnu ; ces brillants soldats ont pensé le conflit qu’ils vivaient (la guerre révolutionnaire) et en ont tiré les enseignements (les RETEX comme on dit de nos jours) au point de théoriser ce que Trinquier appelait cette « guerre moderne », en mettant au point les principes de contre-guérilla, de contre-insurrection. Cet enseignement nous fut très utile en Algérie et il a porté ses fruits puisque le conflit fut gagné militairement par les français (4).

A ne plus penser par soi-même, on oublie très vite qui l'on est, d'où l'on vient et bien sûr où l'on va.


Notes:
(1) Parlons clair !
(2) practicle military necessity, comme dirait notre Colonel de l'armée de l'air anonyme...
(3) Il commença sa participation au conflit indochinois au sein des Commandos Ponchardier en 1946 pour ensuite devenir le chef des GCMA puis GMI.
(4) Politiquement, c’est autre chose… Ce fut une défaite dans laquelle nos soldats n’ont aucune responsabilité.

17 septembre 2009

Noordin Mohammad Top enfin mort !

Noordin Top a été tué le 17 septembre 2009 suite à un raid de l’unité spéciale Densus 88[1], non loin de la ville de Solo, au centre de Java, après avoir échappé à un précédent raid le 8 août dernier.

Terroriste le plus recherché de la Jemaah Islamiyah et encore plus activement depuis les derniers attentats du 17 juillet 2009[2], Noordin M. Top a finalement trouvé la mort au grand soulagement de tous. Mais cette victoire de la Police indonésienne mettra-t-elle vraiment fin aux activités terroristes dans la région ?

Chronologie des événements

Le 16 septembre 2009 en fin de matinée, le Densus 88 arrête un suspect - Rahmat Puji Prabowo - à Pasar Gading, dans la ville de Solo.
A 3 heures de l’après-midi, la même unité de la Police indonésienne arrêtait un autre suspect - Supono, alias Kedu. Les deux suspects avouèrent bientôt qui ils étaient et indiquaient qu’ils se cachaient dans une maison située dans le village de Kepuhsari -localité reculée et située dans la montagne - une maison louée par un homme répondant au nom d'Hadi Susilo, alias Adip.
Peu avant minuit, le Densus 88 se rendait sur place et faisait évacuer les habitants des maisons alentours.
A minuit, l’unité spéciale tentait d’enfoncer la porte de la maison mais les occupant répliquèrent par des coups de feu. La Police savait que 7 personnes se trouvaient à l’intérieur, et parmi ceux-ci une femme enceinte – Munawaroh – la femme d’Hadi Susilo. Il fut intimé l’ordre aux assiégés de se rendre mais ils répondirent par des coups de feu.

Le 17 septembre, à cinq heures du matin, suite à des échanges de tirs, une motocyclette située à l’intérieur de la maison cernée prenait feu. Les suspects se réfugièrent alors dans la salle de bain, tandis que la Police enfonçait un des murs pour pénétrer dans la maison.
Les échanges de tirs continuèrent, et ce jusqu’à 8 heures du matin où l’assaut fut finalement donné. Noordin M Top ainsi que Bagus Budi Pranoto, alias Urwah, Hadi Susilo et Aryo Sudarsono, alias Aji, étaient tous les quatre tués.
Les trois autres personnes à l’intérieur de la maison, bien que blessés, survécurent et furent bientôt emmenés à l’hôpital de la Police à Jakarta Est.
A 11 heures quarante-cinq, les corps des quatre tués au cours du raid arrivaient au même hôpital.
Vers quatre heures de l’après-midi, le chef de la Police, Bambang Hendarso Danuri, donnait une conférence de presse au QG de la Police Nationale (PolRI), et livrait le nom des quatre tués, dont celui de Noordin Mohammad Top. On apprenait que l’identité de Noordin M. Top était confirmée par les empreintes digitales données par la Police malaisienne[3]. Néanmoins un test ADN a été demandé.
Au cours du raid, des documents, des armes à feu ainsi que 200 kilos d’explosif furent récupérés par la Police. Nul doute que les indices recueillis serviront à poursuivre la traque du réseau.

Et si l'on peut se réjouir de la fin de ce terroriste islamiste, il faut néanmoins admettre que pris vivant, Noordin Top aurait pu parler - ainsi que ses trois complices d'ailleurs. Les interrogatoires auraient nécessairement conduits au démantelement plus rapidement son réseau.

La personnalité de Noordin M. Top

Impliqué dans les différents attentats survenus en Indonésie ces dernières années (2002, 2004, 2005 et 2007), et notamment celui de Bali qui fit 202 morts, Noordin M. Top, un malaisien qui avait 41 ans, était un des terroristes de la Jemaah islamiyah[4] (JI) les plus recherchés.

A 27 ans, titulaire d’un Master de l’Université de technologie de Malaisie, il a commencé à suivre des cours dans d’un pensionnat coranique diffusant une idéologie radicale. C’est dans cette école qu’il rencontrait des « ainés » en combat et prédication jihadiste de la Jemaah Islamiyah, tel Hambali (arrêté en Thaïlande en 2003 et détenu depuis par les américains sur l’île de Guantanamo) ou encore Abu Bakar Baashir (en liberté). Noordin devint bientôt le directeur de cette école de 350 élèves.

Après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, les autorités de Malaisie fermaient cette école et Noordin partait pour l’Indonésie. Là, sur Java, il créait, avec un autre de ses camarades, une école similaire à celle qu’il dirigeait en Malaisie. C’est de cette école que furent finalisés les attentats de l’hôtel JW Marriot de Jakarta en 2003 et de l’Ambassade d’Australie l’année suivante.

Noordin était un agent recruteur, spécialiste des explosifs et formateur hors pair[5]. A compter de 2004, Noordin prit ses distances avec la JI à cause de rivalités sur les moyens employés[6].
Deux mois, jour pour jour après les derniers attentats de Jakarta, il est finalement mort lors de l’assaut de la Police sur le réduit qui lui servait de cachette.

La fin ou le ralentissement des activités terroristes dans la région ?

Si le résultat du raid est assurément une victoire pour les autorités indonésiennes, il n’en demeure pas moins qu’avant sa mort, Noordin Top a transmis et formé un nombre inconnu de jihadistes en matière de confection et de pose de bombe. Et si la tête pensante de cette faction terroriste a disparu, les membres et les réseaux sont toujours en place.

Comme le souligne Ken Conboy, spécialiste des menaces islamistes, basé à Jakarta, Noordin Top peut être remplacé par au moins trois de ses anciens adjoints qu'il avait lui même formé. Ces trois personnes sont à même "de recruter de nouveaux partisans ainsi que des candidats au suicide". Le premier est Nur Hasbi, recherché en rapport avec les attentats du 17 juillet dernier. Le second, Reno (alias Tedi), en cavale depuis 2005. Le troisième, Maruto Jati Sulistiono, en cavale depuis 2006.

Il va donc certes y avoir dans un futur proche un ralentissement dans les activités de la Jemaah Islamiyah et surement même d’autres arrestations par la Police indonésienne ; cependant la menace terroriste islamiste va encore perdurer dans l’archipel indo-malais.

L'arc de crise stratégique français touchant au terrorisme islamiste commence au Maroc et s'arrête curieusement au Bengladesh. On peut légitimement se demander pourquoi. Des restrictions budgétaires doivent-elles conduire à faire l'impasse sur ce qui se passe au-delà de Dacca ? Il faut espérer que les derniers attentats survenus dans l'archipel indonésien, les activités terroristes continuelles dans le Sud Thaïlandais ou dans le Sud des Philippines, ou encore les menaces grandissantes sur le développement de l’Islam fondamentaliste au Cambodge, la radicalisation de l’Islam Malaisien, etc., vont peut-être faire entendre raison aux autorités françaises, et leur faire prendre conscience que le danger jihadiste est une réalité en Asie du Sud-Est (Birmanie, Thaïlande, Cambodge, Malaisie, Singapour, Philippines et Indonésie).

Dans cette région du monde, l'idéologie islamiste demeure inchangée et tenace; les réseaux terroristes, les hommes ainsi que les moyens existent toujours; le danger reste donc certain.

Notes:

[1] « Densus » vouant dire détachement spécial et le chiffre 88 faisant référence aux 88 victimes australiennes tuées lors de l’attentat de Bali en 2002. Les australiens participèrent grandement au financement, à la création et à l’entrainement de cette unité d’élite de la Police indonésienne peu après l’attentat de Bali.
[2] Attentats qui ont eu lieu au JW Marriot ainsi qu’au Ritz Carlton de Jakarta.
[3] Il fallut attendre quelques heures avant de confirmer son identité car lors de l’assaut, une explosion le décapita et son corps fut rendu peu reconnaissable.
[4] Mouvement islamiste radical de type jihadiste, désirant l’instauration d’un Califat regroupant la plupart des pays d’Asie du Sud-Est (Thaïlande, Malaisie, Cambodge, Philippines, Indonésie, Brunei, Australie).
[5] Selon les dires du FBI.
[6] Notamment sur le fait précis que des musulmans puissent être victimes lors des attentats perpétrés. Noordin Top n’en avait cure ; pour lui, seul comptait le but final.

16 septembre 2009

Elections générales dans la troisième plus grande démocratie du monde

- Texte arrêté au 20 juillet 2009 -















C’est une grande année électorale en Indonésie puisque s’y sont déroulé des élections législatives et présidentielles. La tenue de telles consultations dans un pays qui compte plus de 230 millions d’habitants est loin d’être anecdotique et se doit d’être salué, tant les indonésiens semblent bien ancrés dans ce processus démocratique, lequel s’est ouvert au sortir de l’ère Suharto en 1998.

En Indonésie, les élections législatives se sont tenues le 9 avril 2009, dans une grande indifférence médiatique internationale, alors qu’il s’agit pourtant du quatrième pays le plus peuplé du monde, après la Chine, l’Inde et les Etats-Unis. L’Indonésie a ainsi élu, au cours d’élections libres, des députés qui épauleront le Président sortant et réélu à une forte majorité[1], dès le premier tour, le 8 juillet.

Ces élections législatives au scrutin proportionnel, ont concerné un grand nombre d’électeurs, proposé beaucoup de candidats, le tout dans le cadre d’une organisation électorale dont on a peu idée en France quant à ses dimensions. Les inscrits sont en effet au nombre de 171 265 442[2], lesquels se sont exprimés dans 519 803 bureaux de vote répartis sur l’ensemble de l’archipel indonésien qui compte 17 000 îles, dont près de 6 000 sont habitées. Plus de sept cent millions bulletins de vote ont été présentés aux votants, afin qu’ils s’expriment sur les 44 partis politiques admis à concourir (38 nationaux, plus 6 partis locaux dans la province spéciale d’Aceh au nord de Sumatra) et ce dans plus de deux millions d’urnes et isoloirs.

Ces élections législatives ont permis non seulement de garnir au niveau national le parlement indonésien[3] ainsi que le sénat[4], mais encore au niveau régional, les assemblées régionales (DPR-D dans 33 provinces et DPR-D régences et 471 municipalités, Kabupaten/Kota). Cette élection à un tour a ainsi permis aux indonésiens d’exprimer, entre autres messages, leur sentiment positif sur l’action menée par le gouvernement du Président Susilo Bambang Yudhoyono.

Au pouvoir depuis 2004, Susilo Bambang Yudhoyono (SBY) est le sixième Président du pays. C’est un javanais, ancien Général de l’armée de Terre, deux qualités qui comptent positivement pour les indonésiens. Au temps où il portait encore l’uniforme, SBY[5] - comme il est communément appelé en Indonésie - était considéré plutôt comme un Général « intellectuel », loin donc de la trempe des Généraux des forces spéciales de l’armée de Terre (Kopassus) ou du commandement des réserves stratégiques (Kostrad)[6] dont étaient issus d’ailleurs le défunt Suharto et nombre de ses dignitaires au temps de l’Ordre Nouveau (1965-1998). SBY est, par ailleurs, titulaire d’un doctorat en agronomie, diplôme dont il est très fier. Les indonésiens, qui ont un sens de l’autocritique et l’humour très développé, disent que leur Président est « un Général diplômé non de Magelang (le Saint-Cyr indonésien) mais de Bogor (Université qui enseigne l’agriculture) ».

Yudhoyono a participé à différentes coalitions gouvernementales après 1998, avant de créer son parti politique (le Parti Démocrate) en vue des élections présidentielles de 2004, élections qu’il remporta au second tour (60,2 %) face à la présidente sortante, Megawati Sukarnoputri.

Quelques enseignements

En donnant au parti de SBY, le Partai Demokrat, une confortable majorité en sièges à l’assemblée nationale lors des législatives, les indonésiens ont donc non seulement souligné un désir de continuité et salué l’action menée par leur président, mais aussi tourné une page de leur histoire, en renvoyant en deuxième position le Partai Golkar, le parti issu de l’ancien mouvement officiel du pouvoir jusqu’en 1998, le Golkar [7].

Mais d’autres enseignements peuvent être tirés de ces élections législatives. Les islamistes légalistes (dits « modérés » dans d’autres pays, comme la Turquie) ont aussi subi un revers électoral en arrivant en quatrième position. Le PKS, Parti de la Justice et de la Prospérité[8], à ainsi frôlé les 8%, alors qu’on lui prédisait largement un score à deux chiffres dans les sondages. « Nous n’avons pas fait un bon résultat car tous les autres partis politiques ont utilisé de l’argent pour gagner ; pas nous. En Islam nous ne pratiquons pas ce genre de chose », confie Imam Nur Aziz, cadre du PKS.

Autre enseignement de ces législatives, la naissance d’un nouveau grand parti politique indonésien, le Partai Demokrat du Président reconduit. SBY peut désormais s’appuyer sur son propre parti pour gouverner et non plus tabler comme par le passé, sur une coalition menée par le Golkar dirigé par son ancien Vice-président, Yusuf Kalla. Désormais le Partai Demokrat dépasse en nombre de sièges le Golkar, mais aussi le Parti Démocratique Indonésien de Lutte[9], dirigé par Megawati Sukarnoputri, fille du fondateur et premier président d’Indonésie, Soekarno. Megawati est arrivée seconde aux élections présidentielles, plus peut-être en raison de son colistier - Prabowo Subianto[10], issu d’un autre parti politique - qu’à ses qualités propres. « A part la cuisine, elle ne sait pas faire grand’chose », disait à son propos l’ancien Président indonésien Abdurrahman Wahid.

Ces élections législatives se sont déroulées en très grande partie dans le calme, à part quelques troubles dans certaines régions comme en Papouasie indonésienne (partie Ouest de l’île de Nouvelle Guinée) ou encore à Aceh (Nord de Sumatra). Point particulier pour cette dernière région, elle était encore il y a moins de cinq ans, le théâtre de luttes séparatistes conduites depuis 1976 par le Mouvement pour un Aceh Libre (le GAM, Gerakan Aceh Merdeka). Immédiatement après le Tsunami, qui ravagea très durement le Nord de Sumatra[11], le gouvernement indonésien de SBY entamait des négociations avec le GAM ; finalement, l’ancien mouvement de guérilla put intégrer la vie politique par une autorisation spéciale permettant la transmutation du GAM en parti politique local. Le parti issu de la guérilla remporta d’ailleurs les élections provinciales (le gouverneur est un ancien chef guérillero). Dans cette province, le Président réélu a réalisé son meilleur score, avec près de 90% de votes en sa faveur : une unanimité pour saluer la paix retrouvée et son principal artisan. Aujourd’hui, la paix revenue, le processus ayant permis cette transformation est cité en exemple : ces négociations sont devenus un modèle pour différents Etats du monde confrontés à des mouvements séparatistes armés[12].

Les conflits séparatistes ont, il est vrai, émaillé l’histoire récente de l’Indonésie ; mais ils sont tous réglés hormis peut-être celui de Papouasie, où surviennent ça et là encore quelques accrochages sporadiques entre séparatistes de l’Organisation pour une Papouasie Libre (OPM, Organisasi Papua Merdeka) et l’armée indonésienne.

L’armée et le pouvoir

L’armée (TNI) tient une place singulière dans ce pays aux épices. Au moment de l’indépendance, en 1945, l’armée populaire issue des groupes de guérillas, était devenue une unité autonome du politique, au point où elle a poursuivi seule le combat contre le colonisateur hollandais, maintenant la flamme de la Revolusi (Révolution nationale). L’armée gagna une légitimité laquelle perdure encore dans les esprits.

La TNI, issue de forces de guérilla, acquit ainsi une place particulière dans les institutions du pays, devenant garante non seulement de l’intégrité du territoire national mais aussi de la Constitution. Naissait bientôt la doctrine de la Dwifungsi (la double fonction) qui imprégna la vie politique jusqu’à la fin de l’ère Suharto en mai 1998. La Dwifungsi donnait à l’armée, parallèlement à ses prérogatives de défense du pays, un rôle social et politique. Social, car l’armée est une réelle armée du peuple[13], qui est présente à tous les rouages et strates de l’appareil administratif civil. L’armée participe aux travaux de voirie, construit des ponts, des écoles, etc. Politique, car les militaires eurent, jusqu’à la chute de Suharto, des places réservées au gouvernement, aux assemblées, étaient nommés ambassadeurs, directeurs de sociétés d’Etat, etc.

Pendant ces années Suharto, période de grand développement économique pour l’Indonésie, l’armée fut peu à peu gangrénée et les intérêts particuliers passèrent bientôt après l’intérêt du pays et des idéaux nationalistes. La corruption se développa et devint consubstantielle à la vie du pays. Aujourd’hui encore, la corruption est un des maux dont souffre l’Indonésie, bien que des efforts notables aient été réalisés[14] lors de la dernière mandature de SBY. Un sigle revient d’ailleurs souvent dans les journaux locaux pour évoquer ce fléau : KKN[15] (pour corruption, collusion, et népotisme).

Le Général Suharto, arrivée au pouvoir en 1965, utilisa rapidement cette Dwifungsi à l’aune ses intérêts, de son pouvoir. Les pratiques économiques et financières peu recommandables devinrent peu à peu la norme dans le pays et l’armée a eu sa part de responsabilité - et de dividendes - dans ces déviances.

Aujourd’hui encore, la situation de la TNI est loin d’être satisfaisante du point de vue moral. Elle est également proportionnellement en sous-effectif, en comparaison des armées de pays voisins. Par ailleurs, elle est sous-équipée et ses soldats mal payés. Ainsi le salaire mensuel d’un soldat indonésien (non gradé) lui permet juste de faire vivre, lui et sa famille, pendant douze jours. On peut davantage comprendre pourquoi, dans certaines provinces, des chefs d’unités se fourvoient dans des pratiques « peu légales » pour apporter des ressources supplétives au bien être de leurs hommes.

L’islam indonésien

On ne le sait pas assez, l’Indonésie est le pays concentrant le plus grand nombre de musulman au monde. Bien que les musulmans représentent près de 85% de la population, l’Indonésie n’est pas un pays islamique ; il n’a pas non plus l’Islam comme religion d’Etat, contrairement à la Malaisie toute proche, où les musulmans comptent pour seulement 60% de la population.

La Constitution mais aussi le caractère singulier de l’Islam dans ce pays, participent à son identité. Le préambule de la Constitution indonésienne fait que ce n’est ni un pays laïc ou laïciste (où la religion est niée) ni un pays religieux. Nous sommes entre les deux, dans une singularité typiquement indonésienne : dans un pays Pancasila (en sanscrit, les cinq principes), fondé sur une idéologie nationaliste[16], élaborée par les pères de la nation. Comme le dit si bien le Pasteur Froly Lelengboto Horn[17], « Le Pancasila est le code génétique de l’Indonésie ».

L’Islam indonésien est dans sa très grande majorité tolérant et ouvert. « Nous ne sommes pas arabes et nous ne confondons pas le Coran avec les chameaux », dit Muhaimin Syamsuddin, un intellectuel indonésien de Jakarta travaillant pour le British Council. « En Indonésie nous sommes dans le monde indo-malais et nous sommes fiers de notre culture. Nous n’avons pas à imiter les arabes », poursuit-il. Arrivé à compter du XIIIème siècle, l’Islam est, en effet, venu s’ajouter à d’autres cultures préexistantes (Hindouiste, Bouddhiste, etc.) sans se substituer à elles. Le syncrétisme est d’ailleurs un trait caractéristique de la culture indonésienne et ce dans tous les domaines, dont le religieux. « En Indonésie nous prenons, nous ingérons et nous aménageons tout », aime à dire le Professeur Syaffi Anwar, directeur de l’International Centre for Islam and Pluralism ; « nous avons soif des choses et des idées nouvelles », ajoute cet intellectuel respecté, défenseur du pluralisme en religion.

Une anecdote permet de situer ce singulier Islam indonésien ; elle concerne l’ancien Président du pays, Abdhurrahman « Gus Dur » Wahid. Alors qu’il allait entrer en fonction après avoir été élu, il se rendit un jour dans son fief de Java Est et médita seul, longtemps, au beau milieu de rizières. Quand des journalistes lui demandèrent ce qu’il faisait là, il répondit : « Il y a en ce lieu des forces bénéfiques qui me parlent et je veux les écouter avec attention. J’ai besoin de ces conseils pour la tâche qui m’attend ». Notons que « Gus Dur » n’est pas n’importe quel musulman : c’est un Ouléma, un docteur de la Loi, ancien chef du Nadhlatul Ulama, le plus grand mouvement musulman du pays et même du monde (45 millions de membres). Fort respecté, il est le représentant de l’Islam traditionnel indonésien, défendant le droit au pluralisme, aux coutumes locales (kajawen, adat) et il critique sans relâche l’idéologie radicale islamique.

Même s’il est électoralement en perte de vitesse, le fondamentalisme islamique est bien implanté en Indonésie. Très actifs sur le terrain et ayant même bénéficié d’une certaine tolérance - voire d’une bienveillance tacite de la part du Président Yudhoyono (peut-être pour des motifs électoraux) - les mouvements islamistes demeurent une menace pour l’unité du pays.

Un carrefour géopolitique

En plus d’être un carrefour (géographique, culturel, civilisationnel, commercial), l’Indonésie est un géant. Un géant physique, démographique et abondant en ressources (agricoles, minières, hydrocarbures, maritimes, etc.). Compte tenu des ces éléments, l’Indonésie possède toutes les clefs pour être un acteur géopolitique de premier plan, non seulement au niveau régional mais aussi international.

Pays plein de promesses et il en faudrait peu pour qu’elles soient tenues au bénéfice de tous ses habitants. L'Indonésie connaît aujourd'hui une croissance de 4% et ce malgré la crise mondiale. Et si l’archipel fut le pays le plus fortement touché en 1997 durant la crise économique asiatique, douze ans plus tard l’on serait tenté de faire un parallèle contrastant avec la Thaïlande : si Bangkok semble accumuler depuis plus d’un an crise politique, crise économique et même crise de régime[18], Jakarta, au contraire, apparaît aujourd’hui plutôt positivement sur tous ces plans, d’autant plus après les dernières élections.

Les priorités du Président SBY réélu sont « le développement économique et la défense du bien-être des indonésiens ; une bonne gouvernance ; la démocratie ; des efforts dans le respect de la loi et l’éradication de la corruption ; un développement plus inclusif et juste ». Il faudra toutefois, en plus de ce programme[19], une réelle volonté et un vrai dynamisme, ce dont Yudhoyono n’a pas faire grand cas durant son premier mandat, se reposant trop sur son Vice-président d’alors.

Yudhoyono compte cette fois davantage s’entourer de techniciens que d’hommes politiques pour mener son nouveau quinquennat. Et pour l’aider dans la mise en œuvre de son programme, SBY a choisi comme Vice-président Boediono, un économiste, javanais, titulaire d’un doctorat de l’Université de Pennsylvanie, ancien Gouverneur de la Banque d’Indonésie et ministre des finances sous la présidence de Megawati. Plutôt apolitique, il a été attaqué durant la campagne par les islamistes sur son manque de pratique religieuse (il est musulman) et car sa femme serait catholique ; des attaques qui n’ont eu aucune espèce d’incidence dans le vote des indonésiens. Pour son futur poste, Boediono a l’avantage également d’être apprécié de la communauté internationale, tant il a fait siens les codes et les rouages de l’économie libérale.

Le nouveau pouvoir en place en Indonésie bénéficie désormais d’un socle solide politiquement parlant et cela préjuge de la bonne stabilité du pays. Reste à savoir néanmoins si l’Indonésie bénéficiera, dans les cinq ans à venir, dans le contexte économique global, du soutien continu des indonésiens et de la bienveillance des investisseurs internationaux pour poursuivre sa réforme et réussir son avenir. Si l’on parle aujourd’hui à foison de la vigueur et de l’avenir radieux des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), il se pourrait que l’Indonésie vienne bientôt ajouter son initiale à ce sigle.

Notes:

[1] Les résultats officiels définitifs sont attendus pour le 25 juillet 2009. A l’heure de la rédaction de cet article, les premiers éléments accordaient dès le premier tour près de 60 % au ticket vainqueur.
[2] Il y eu aux législatives 121 588 366 votants, soit 70,99 % des inscrits, et 104 099 785 bulletins validés.
[3] le DPR, Dewan Perwakilan Rakyat.
[4] le DPD, Dewan Perwakilan Daerah.
[5] Prononcer « Essbéyé ».
[6] Deux unités prestigieuses et d’élite.
[7] Golongan Karya, Groupe fonctionnel. Sous l’ordre nouveau, le Golkar raflait régulièrement 70 à 80% des suffrages aux élections.
[8] Le Partai Keadilan Sejahtera : mouvement très actif, à l’idéologie inspirée par les Frères Musulmans, légaliste, militant pour une réislamisation de l’Indonésie et la mise en place d’un Gouvernement guidé par les principes islamiques.
[9] Le PDI-P, Partai Demokrat Indonesia – Penjuangan.
[10] Ancien Général des forces spéciales (Kopassus), gendre de Suharto, fils d’un chef de l’opposition exilé par le Président Sukarno en 1959. Prabowo quitta l’Indonésie à 8 ans et à son retour en 1967, il intégra l’Académie Militaire, devenant officier. Il a effectué une brillante carrière entachée cependant par des exactions qui le firent quitter l’armée 1998. Il entra ensuite dans les « affaires ».
[11] Sur les 230 000 morts dus au cataclysme, 167 000 étaient Indonésiens.
[12] Le Maroc a ainsi dépêché cette année des émissaires en Indonésie, tout comme le Sri Lanka.
[13] Non marxiste, fait rare dans les mouvements révolutionnaires
[14] Travail effectif d’un bureau anti-corruption (le KPK, Komisi Pemberantasan Korupsi) qui a conduit de hauts responsables (dirigeants de banques, d’entreprises d’Etat, etc.) sous les barreaux. Cependant, l’Indonésie reste encore dans le bas du tableau des pays corrompus, dressé par Transparency International.
[15] KKN : Korupsi, Kolusi dan Nepotism.
[16] Le Pancasila défend : la croyance en un seul Dieu ; une humanité juste et civilisée ; l’unité de l’Indonésie ; un gouvernement du peuple guidé par la sagesse des assemblées délibératives ; une justice sociale pour tous les indonésiens.
[17] Etablie en Nouvelle-Zélande, diplômée de la faculté des Lettres de l'Université d'Indonésie.
[18] La monarchie siamoise risque fort d’être menacée après l’actuel Roi Bhumipol.
[19] On annonce déjà un énorme plan de privatisation des entreprises d’Etat.

26 février 2009

Colonel Jean Sassi (8)
























Khang Khai, Laos, Mai 1954. Le Capitaine Sassi décore un de ses partisans Hmongs.

















Touby Lyphoung, chef spirituel des Hmongs, Khang Khay, Laos, Avril 1954. Mort dans les camps de déportation Viet-Minh.

L'ACTION PSYCHOLOGIQUE EN INDOCHINE.

LE DOUGLAS DAKOTA F-RBGZ/47 "HAUT PARLEUR"

Texte de Philippe Raggi, paru dans la Revue Historique des Armées, n° 194, mars 1994, pp. 44-53.


Indochine 1952. La guerre dure depuis plus de six ans. Après l'année du "Roi Jean"(1), qui vit des actions offensives couronnées de succès, la situation générale en Indochine est plus que préoccupante. Le Viet-Minh (V.M.) qui s'est affirmé, passe après la guérilla et le mouvement, à la contre-offensive générale, phase finale de la guerre révolutionnaire.

L'aide chinoise apportée massivement dès le début de 1950 aux troupes de Vo Nguyen Giap, va modifier le rapport de force avec l'armée française. À cause d'elle ce sera pour la présence de la France en cette partie d'Extrême-Orient, le début de la fin. Le drapeau français y aura flotté au total plus d'un demi-siècle.

Cette aide chinoise n'aura été toutefois qu'un des facteurs de la défaite. En effet, il faut ajouter que depuis le début de cette guerre, l'armée française est confrontée à un conflit d'un type nouveau. Les hauts responsables militaires, en grande partie, formés à l'Ecole de Guerre, s'adaptent mal à la technique V.M. dans la conduite des opérations. Parmi les cadres français, certains officiers - jeunes Lieutenants ou jeunes Capitaines au début du conflit - seront cependant en mesure de répondre aux exigences de la "guerre moderne", en sachant oublier les méthodes classiques, ayant acquis un sens aigu du terrain et de l'action, ainsi qu'une expérience sans égale. Ces Officiers pionniers, réussiront - malheureusement trop tard- malgré la lourdeur et la réticence des Etats-Majors, à imposer des structures adéquates pour lutter efficacement contre le V.M.

Un des éléments de cette guerre moderne sera la subversion et son pendant : l'action psychologique. Inexistante jusqu'au début des années 50, cette forme de combat s'élaborera progressivement et sera menée par des unités particulières comme le GCMA (Groupement de Commandos Mixtes Aéroportés), à l'instar de la "Section 49" (2), c'est à dire du SDECE (Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage). Il est à noter que des tests ont été toutefois réalisés par la section "action psychologique" du 2ème Bureau, comme ceux sur l'emploi de l'avion Dakota C.47 "Haut-Parleur" (H.P.).

Missions spéciales.

Le 3 décembre 1952, un Dakota C.47 se pose à Hanoi (Tonkin). Cet appareil qui vient de Corée est américain. Il a été mis à la disposition du Général Commandant en Chef de l'époque, le Général Salan, pour trois semaines.

Ce Douglas Dakota n'est pas un avion comme les autres. En effet, la France qui utilise depuis le début du conflit ce type d'appareil, dans sa version de base (pour des missions comme le ravitaillement par air et le largage de parachutistes), va se servir de cet unique exemplaire du C.47 HP, pour des tests dans le cadre des actions du 2ème Bureau. L'avion est doté d'un appareillage particulier et il n'est utilisé que pour mener une forme offensive de l'intoxication, que pour mener "un combat malin et insidieux" (3) : l'action psychologique.

Bénéficiant des derniers renseignements obtenus au cours des essais effectués en Malaisie par la section des recherches opérationnelles (SRO) de l'armée britannique, l'équipage et l'officier chargé de l'action psychologique mirent au point, en accord avec le responsable de la propagande aux F.T.N.V. (Forces Terrestres du Nord Vietnam), la première mission qui commençait le 4 décembre au matin. Ces renseignements en question, recueillis auprès des britanniques, qui utilisèrent avant nous cet appareil, facilitèrent grandement l'organisation des missions et l'emploi de l'avion.

Il s'agissait pour le Dakota de survoler des zones déterminées du territoire Indochinois afin de larguer des tracts, des journaux, et surtout de lancer, par le biais d'un appareillage radiophonique fort puissant, des slogans précis et ce dans les langues et dialectes respectifs des zones survolées (Thaï, Hong, Vietnamien, Laotien, Méo, Mung, Man, Tho, Annamites...). au Nord-Vietnam, l'avion effectuera 10 missions, au Centre-Vietnam 3 missions, et au Sud-Vietnam une mission seulement. L'appareil utilisera la presque totalité de son potentiel aérien au bénéfice du champ de bataille du Tonkin, et les missions consacrées au Centre et au Sud furent réalisées sur l'itinéraire de retour. Au total, le bilan se résume comme suit : 14 missions opérationnelles, 52 heures de vol, 31 heures d'émission de slogans, 4 100 00 tracts largués ainsi que 6 000 journaux. (Cf. Annexe I)

L'utilisation du Dakota H.P.

Au Nord-Vietnam, l'avion survola la zone autonome du Nord-Ouest, et "travailla" sur les Divisions régulières V.M. et la population Thaï. Dans le Delta, ce fut sur les unités régulières ou régionales (dans le cadre des opérations en cours), et l’ensemble des populations y vivant. Dans la région de Thanh-Hou, ce furent les grandes agglomérations et les axes routiers (R.C. n°1).

Au centre-Vietnam, ce seront les régions non contrôlées par l’armée françaises et les agglomérations de Tourane, Hué et Nhatrang, qui feront l'objet de "traitement" par l'appareil en question.

Au Sud-Vietnam, la mission unique se fit sur les régions non contrôlées ainsi que sur les populations amies (en particulier Saïgon).

La date de restitution de l'appareil, fixée impérativement au 20 décembre, imposa aux responsables de l'action psychologique, une préparation hâtive et souvent précipitée de ces missions. Le rapport fait sur l'emploi de l'avion (4) précise "qu'un prêt à échéance moins rapprochée aurait permis une utilisation plus opérationnelle et plus opportune d'un potentiel aérien qu'il convenait d'employer à tout prix."

En ce qui concerne le mode d'utilisation, la plupart des émissions furent réalisées en utilisant des textes préparés et enregistrés à l'avance. Cependant quelques contre-temps (météo défavorable, priorité d'une mission dans un secteur non prévu) obligèrent l'utilisation d'un microphone. Le compte-rendu d'utilisation souligne que ce procédé, qui donna de moins bons résultats à l'audition, "ne devait pas être condamné à priori".
Contrer l'adversaire autrement que par les armes.

Le Dakota H.P. était utilisé rappelons-le, pour le compte de la section "Action Psychologique" du 2ème Bureau. Mais qu'entendons-nous précisément par "Action Psychologique" ? Il s'agit d'une forme de combat particulière, non seulement pour se défendre, pour dérouter l'adversaire sur nos intentions, pour l'induire en erreur sur notre organisation, nos possibilités ou nos activités, mais aussi de mettre en échec sa propagande et son influence en jetant le trouble dans les esprits, par tous les moyens.

Ainsi, englobe-t-elle tous les procédés de propagande et de sujétion psychologiques connus ou imaginables. Largement comprise, elle donne accès aux domaines les plus divers et parfois les plus éloignés des préoccupations coutumières des armées : domaine politique, économique, religieux, social, humain.

Le combat mené en Indochine de 1946 à 1954, fut laborieux, car la France avait en face d’elle une armée politique, l’armée du Viet-Minh. Et il s’agissait pour les Français aussi – en dehors du combat classique – de construire du positif, d’imprégner le Vietnam d’une idéologie ou, tout au moins, d’un esprit, systématiquement, rationnellement, selon un plan d’ensemble. Cet esprit, encore fallait-il l’avoir pour tenter de l’inculquer !

L’Action Psychologique, branche de l’ « Action », requiert des qualités, des connaissances. Il s’agit de connaître à fond l’adversaire, sur le plan général comme sur le plan local, dans sa doctrine, ses principes, ses méthodes, ses finesses et ses erreurs ; dans ses activités, son organisation, ses dissensions. En même temps, il s’agit de se pencher sur les populations, ralliées ou non, pour découvrir leurs fibres sensibles au travers de leurs tendances, de mesurer leur degré de sympathie pour l'un ou l'autre camp, en analyser les motifs.

C'est après ce travail, et après seulement, que la possibilité est donnée d'orienter l'Action, la propagande, l'attitude des combattants militaires. Mais ceci demandait de pénétrer réellement le pays en question (l'Indochine), de se passionner, pour lui, sinon il n'y aurait pas eu plus de possibilité d'action psychologique que d'Action tout court. Arrivé à ce point de notre analyse, il nous est plus aisé de saisir la porté, la richesse, la justesse des slogans utilisés par le Dakota C.47 H.P.

Les slogans utilisés.

Différents thèmes sont abordés, comme le "Service Auxiliaire Obligatoire" :

- Dan Công (5) ! Qu'avez-vous fait pour mériter ces travaux forcés que vous inflige le Viet-Minh ?
- Dan Gong ! Vous croyez être à l'abri, mais nous vous distinguons très bien de notre avion.
- Dan Công ! Votre calvaire n'est pas terminé ! les V.M. n'en sont qu'à leur sixième campagne automne-hiver.

"L'Impôt Agricole" aussi, fait l'objet d'attention :

- L'impôt agricole nourrit le V.M. et prolonge la guerre.
- Paysans votre production vous sera entièrement volée par le V.M.
- Après votre paddy (6), le V.M. vous demandera le sang de vos fils.
En zone contrôlée par l'armée française, les slogans sont adaptés :

- La présence d'un seul V.M. suffit à troubler la sécurité de votre village.
- Les troupes nationales assurent votre protection. Si vous voulez sauvegarder la sécurité de votre village, dénoncez les cadres V.M. qui s'y infiltrent.
- La récolte est terminée ! En donnant votre paddy au V.M., vous contribuez à faire traîner cette guerre en longueur et à prolonger votre propre calvaire.

Les slogans lancés au dessus des populations en zone de guérillas sont tout aussi ciblés :

- Les V.M. de la Paix sèment la peur et récoltent tout le fruit de votre peine.
- Constatez, compatriotes! Les V.M. ne viennent chez vous qu'une fois la récolte terminée : ils ne s'intéressent qu'à votre paddy !
- Constatez, compatriotes! Les V.M. n'établissent jamais leur cantonnement dans les villages pauvres. Seuls les greniers de paddy les attirent !

Au dessus des zones totalement aux mains de l’armée V.M. (réguliers et régionaux), les slogans sont aussi déstabilisants :

- Combattants V.M. ! Comptez vos morts de la campagne automne-hiver 1951 et dites-vous bien que le Delta est le tombeau des unités V.M.
- Combattants V.M. ! Vos chefs incapables vous conduisent chaque année à la boucherie !
- Combattants V.M. ! Vous n'êtes pas les seuls à avoir le droit d'aimer votre pays et à savoir l'aimer! En face de vous, il ne manque pas de patriotes éclairés.

Toujours dans les régions aux mains du V.M., les renseignements obtenus par les services compétents, permettent d'adresser des slogans à des Divisions V.M. précises, comme la DD 308, la 312, la 316, la 320 :

- Camarades des DD 308-312-316-320 ! Faites le bilan de vos pertes actuelles ! Et comptez les chances qui vous restent de survivre à cette 6ème campagne automne-hiver.
- Que pouvez-vous contre l'aviation? Pas plus que l'œuf ne peut contre la pierre!
- Camarades des DD 308-312-316-320 ! Tous vos sacrifices sont vains ! Vous seuls supporterez les conséquences de votre témérité !

Au dessus de certaines populations survolées, comme ici pour les Thaï, les slogans sont bien entendu en rapport avec la situation locale :

- Compatriotes Thaï! Les V.M. ont résolument sacrifié des milliers de jeunes gens pour venir vous opprimer dans votre pays !
- Compatriotes Thaï de Lao-Kay, Phong-Tho ! Tant que durera cette guerre, vous n'aurez pas cessé de souffrir ! Aidez les troupes franco-vietnamiennes à rétablir l'ordre et la sécurité.
- Mettez-vous toujours en groupe en terrain découvert pour que l'aviation ne vous mitraille pas.

Ainsi encore sur la R.P. 41 (7) et au dessus de Parang, Sop San, Yen Chau, Dinh Lap, Tien Yen, Langson... d'autres slogans seront lancés, toujours avec rigueur, méthode, finesse afin d'obtenir un impact maximal. Il s'agit toujours de répandre des idées simples, susceptibles de toucher progressivement l'ensemble des populations. Les slogans, les tracts que déversait le Dakota H.P., exploitaient une situation, réfutaient la propagande adverse sur un point déterminé, avertissaient les populations, les éclairaient, leur inculquaient du positif, lançaient des rumeurs. Tout ceci peut sembler banal mais, une idée qui fusait au bon moment, se multipliait à l'extrême et servait donc les intérêts français.

Des résultats, un enseignement, une méthode.

L'impact des tests effectués par le Dakota H.P. ne fut pas négligeable. Le fait que certains comptes-rendus V.M. aient été reproduits, dans leur intégralité (les slogans et textes) prouvait l'efficience de ce mode nouveau de propagande.

Le prêt de plusieurs appareils identiques et pour un laps de temps plus long aurait permis, aux services spécialisés en matière de propagande, de s'intégrer plus activement dans le cadre des activités militaires françaises en Indochine et aurait donné à la Guerre Psychologique une forme beaucoup plus incisive et vraisemblablement plus efficace. Abondèrent dans ce sens, auprès de leurs autorités respectives, M. Ehrlich, chargé de la propagande auprès des services de l'information américaine en Indochine, ainsi que le Chef de Bataillon Tran Tu Oai, de l'Etat-Major de l'armée vietnamienne, qui participèrent à une des 14 missions du Dakota C.47 H.P. Il ressort de l'observation sur ce point particulier de l'activité de l'armée française en Indochine, que le maître mot qui aurait pu modifier le sort de la situation sur place était : adaptation.

Le V.M. fut plus vigoureux, inventif, que les militaires français ne l'imaginaient. Son caractère communiste s'était affirmé dans ses actes, dès le début, en dépit de ses allégations. Comme tel, il hérita des méthodes imaginées à Moscou, éprouvées par Mao Tse Toung, mises au point un peu partout durant la seconde guerre mondiale.

Aux troupes françaises prêtes pour le combat, le V.M. a opposé, derrière un rideau de troupes populaires, une machine politique trop nouvelle et trop complexe pour son adversaire.

Par sa politique trouble, insidieuse, mensongère mais efficace, le V.M. a fait surgir une idéologie dans le peuple même; la guerre devint une croisade. La masse entière s'est vue intégrée dans la résistance populaire, mouvante et dynamique. Un effort prodigieux de propagande s'était appliqué sur elle, puis un remarquable travail d'éducation : éducation politique profonde qui fit renaître le peuple à une vie nouvelle en dehors de laquelle bientôt, il n'eut plus d'autre horizon. C'était élever l'Action Psychologique au rang de première institution d'Etat, en faire l'assise de tout un système.

La force du V.M. communiste était là. Canalisant à son profit deux courants force sans précédents, la marche en avant du prolétariat et celle des peuples dits opprimés, il encra, un mythe surfait mais efficace au plus profond de la masse, homme par homme, selon un plan d'ensemble, selon un rite standard assez souple pour réussir.

Face à cette armée V.M., l'armée française en Indochine était la principale force vive. Elle aurait dû s'adapter. L’ « Action » et en particulier 1’ « Action psychologique » étant avant tout œuvre d'imagination, les cadres (officiers, sous-officiers) auraient dû - pour s'instruire politiquement, pour éduquer ensuite leurs hommes et les populations - abandonner un conformisme coutumier, né de la discipline ancestrale mais proche de la passivité intellectuelle.

Et qui, plus que nul autre, peut parler et conclure ces propos, sinon le Colonel Roger Trinquier, spécialiste de la guerre de guérilla, de la guerre subversive ? Dans son livre paru en 1961 ("La guerre moderne"), cet homme unique et remarquable, dont les hauts responsables militaires et politiques n'ont pas fini d'exploiter les travaux, disait : "La guerre moderne [révolutionnaire (8)] n'ayant pas été codifiée, reste encore officiellement ignorée. (...) Dans cette guerre d'un type particulier, comme dans les guerres classiques d'autrefois, c'est une nécessité absolue d'employer toutes les armes dont se servent nos adversaires; ne pas le faire serait une absurdité. Si nous avons perdu la guerre d'Indochine, c'est en grande partie parce que nous avons toujours hésité à prendre les mesures qui s'imposaient, ou que nous les avons prises trop tard."(9)


Notices - Bibliographie :

Les informations sur l'emploi du C.47 "Haut-parleur" sont issues des recherches effectuées auprès des archives de l'Armée de Terre (S.H.A.T.) : 10H439 et 10H 2559.

Sur la guerre subversive et la guerre psychologique en Indochine on peut lire :

- Les maquis d'Indochine. Roger Trinquier. Edition SPL. Ligugé 1976. (Epuisé)
- La guerre moderne. Roger Trinquier. La table ronde. Mayenne 1961. (Epuisé)
- Guerre, Révolution, Subversion. Roger Trinquier. : "' Nouvelles Editions Latines. Paris 1964.
- Revue Historique des Armées. N°2, 1979. "Témoignages sur les maquis d'Indochine" de Roger Trinquier.
- Le Viet-Minh et la guerre psychologique. Yvonne Pagniez. La Colombe 1955.
- Revue «Stratégie». N°41, Jan./Fev./Mars 1975. "Guerre psychologique et propagande communiste au Vietnam" de B. Haggman.
- Guerre du peuple, armée du peuple. Vo Nguyen Giap. Fr. Maspero. Cahier libre 82. Paris 1966. (Epuisé)
- La guerre révolutionnaire. Claude Delmas. P.U.F. Coll. que sais-je ? Paris 1959.

Et sur la guerre de guérilla et la stratégie en général on peut se référer à :

- Œuvre I : Textes militaires. Ernesto Che Guevara. FM/Petite Collection Maspero. Paris 1976. (Epuisé)
- Le socialisme et l'homme. Chap. La guerre de guérilla: une méthode. Ernesto Che Guevara. FM/Petite Collection Maspero. Condé-sur-noireau 1967. (Epuisé).
- L'art de la guerre. Sun Tzu. Champs Flammarion. N° 58. Saint-Amand-Montrond (Cher) 1972.
- Œuvres choisies de Mao Tsé Toung (5 vol.). Edition en langues Etrangères. Pékin 1967.
- Stratégie de la guérilla. Gérard Challiand. Idées/Gallimard. Saint-Amand (Cher), nouvelle édition 1984. Et la plupart des ouvrages de G. Challiand.


Annexe 1

Missions n° 1
Date : 04 décembre 1952
Durée : 2h45
Emission : 1h00
Largage : 100 000 tracts.

Missions n°2
Date : 05 décembre 1952
Durée : 3h35
Emission : 3h00
Largage : 250 000 tracts.

Missions n°3
Date : 06 décembre 1952
Durée : 2h35
Emission : 2h20
Largage : 200 000 tracts.

Missions n°4
Date : 07 décembre 1952
Durée : 4h35
Emission : 3h45
Largage : 200 000 tracts + 2 000 journaux.

Missions n°5
Date : 08 décembre 1952
Durée : 3h15
Emission : 2h30
Largage : 285 000 tracts + 1 500 journaux.

Missions n°6
Date : 11 décembre 1952
Durée : 4h40
Emission : 3h45
Largage : 400 000 tracts.

Missions n°7
Date : 12 décembre 1952
Durée : 3h05
Emission : 1h20
Largage : 300 000 tracts + 1 200 journaux.

Missions n° 8
Date : 13 décembre 1952
Durée : 4h05
Emission : 3h00
Largage : 500 000 tracts.

Missions n°9
Date : 14 décembre 1952
Durée : 3h40
Emission : 3h00
Largage : 300 000 tracts + 1 200 journaux.

Missions n°10
Date : 15 décembre 1952
Durée : 3h25
Emission : 2h30
Largage : 450 000 tracts.

Missions n°11
Date : 16 décembre 1952
Durée : 2h30
Emission (total 11 & 12) : 2h30
Largage (total 11 & 12) : 500 000 tracts.

Missions n°12
Date : 16 décembre 1952
Durée : 1h00

Mission°13
Date : 17 décembre 1952
Durée : 2h00
Emission : 1h30
Largage : 300 000 tracts.

Missions n°14
Date : 18 décembre 1952
Durée : 1h30
Emission : 0h30
Largage : 300 000 tracts.

Notes :

(1) Le Général Jean de Lattre de Tassigny, Haut-commissaire et Commandant en Chef en Indochine de décembre 1950 à janvier 1952.
(2) Crée le 7.4.51 par décision n' 174/OB.BL/ED.
(3) Col. Roger Trinquer. Rapport d'activité du GCMA, 4ème Trimestre 1952.
(4) Fait à Saigon le 20 décatie 1952.
(5) Auxiliaires civils du V.M.
(6) Riz non décortiqué.
(7) R.P. 41 : Route Provinciale n°41.
(8) Ndr.
(9) La guerre moderne. Pages 186-187.

LES SERVICES SPECIAUX FRANÇAIS EN INDOCHINE (*)

Texte de Philippe Raggi, paru dans la Revue Historique des Armées, n° 194, mars 1994, pp. 44-53.

"Ce serait une stupidité de croire qu'un peuple sans défense n'aurait que des amis, et il serait bas et malhonnête de compter que l'ennemi se laisserait peut-être attendrir par la non résistance."
Carl SCHMITT. La notion de politique. (Chap. V.)


Lors de la guerre d'Indochine, en dehors des combats menés par les troupes régulières de l'armée française, quelques unités relevant des services spéciaux menaient une autre guerre. En utilisant toutes les ressources de ces services, les français purent lutter efficacement contre le Viet-Minh (V.M.).

Ponctuellement, et malheureusement tardivement, un de ces services - le service Action - a pu, sur le terrain et en utilisant les armes de son adversaire, vaincre les armées de Vo Nguyen Giap. Il faut dire que la France menait une guerre d'un type nouveau et, en 1952, en dehors de quelques "coups" victorieux (Le Day, Ninh Binh, Vin Yen...), la zone du delta (Tonkin) - sous contrôle français - se réduisait telle une peau de chagrin. Pour porter un coup décisif, il fallait à tout prix couper cordons et voies de ravitaillements aux armées V.M., et ce en rendant imperméable la frontière avec la Chine communiste de Mac Tsé Toung. C'est ainsi que des zones de maquis furent créées dans les hauts plateaux et les montagnes proches du Yunnan; il fallait aussi empêcher les armées V.M. de déferler vers le Sud et de prendre le Laos, jusqu'alors hors de l'emprise rouge.

Seuls les peuples qui ont une grande mémoire, à dit Friedrich Nietzsche, sont ceux qui auront un avenir. Ainsi, même aujourd'hui, il est opportun de regarder d'un peu plus près cette période de l'Histoire à travers un aspect fort méconnu de la guerre d'Indochine.

Mais avant de suivre les hommes du service Action, tachons de voir plus clair dans ce monde des services spéciaux français. Notons que notre but ici, n'est pas d'entretenir le mythe des "hommes de l'ombre" (sic), mais bien de comprendre ce qui a fait la réalité du travail et de l'action des militaires du S.D.E.C.E. (Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage) pendant la totalité du conflit.

Le S.D.E.C.E. fut créé le 28 Décembre 1945. Et les événements en Indochine débutèrent lors de la reprise en main du territoire par les forces armées françaises de Leclerc et de Valluy. Il fallait en effet, après 1945 et la reddition japonaise, réoccuper le terrain aux mains des troupes chinoises nationalistes au nord de l'Indochine, et reprendre au sud le commandement dévolu jusqu'alors aux armées britanniques. Il s'agissait donc d'une reprise de souveraineté.

Face à l'armée française il y avait toutefois un obstacle : le Viet-Minh. Ho Chi Minh, qui fut un temps la coqueluche des américains en 1945, était désormais un chef politico-militaire important ; et l'absence de directives précises par l'autorité métropolitaine, pour l'accomplissement de l'action militaire d'une part et politique d'autre part, fut préjudiciable en ce sens que prises à temps elles auraient pu liquider le Viet-Minh.

C'est en 1947 que furent enfin clairement définies les attributions et les structures des services spéciaux en Indochine (1). Ces services étaient rattachés à l'Etat-major particulier du Ministre Français des Etats Associés. La base Indochine du S.D.E.C.E. se composait de quatre services:

- Le Contre-Espionnage (C.E.) chargé de :
1) la recherche, la centralisation, l'exploitation locale et la transmission à la Direction Générale D.E.C. de tous les renseignements de Contre-Espionnage.
2) la coopération à la répression locale de l'espionnage, laquelle, restait assurée par les services locaux de Police.

- La Contre Ingérence (C.I.) chargé de la recherche des ingérences étrangères dans tous les domaines (politique, économique, culturel, etc.).

- Le Service de Renseignement (S.R.) chargé de la recherche de renseignements de toutes natures (militaire, politique, économique, culturel, sociaux et scientifique) sur les possessions étrangères ou pays étrangers voisins des Territoires d'Outre-mer sur lesquels le S.R. est implanté.

- Le Service Technique des Recherches (S.T.R.) chargé de l'exploitation générale des écoutes radioélectriques (claires et chiffrées) et responsable du décryptement des textes chiffrés interceptés par le G.C.R (Cf. Infra). L'effectif cadre de ces services comportait 47 Officiers et 108 Sous-officiers, et ne se modifia guère par la suite.

Et deux groupements parachevaient les services spéciaux :

- Le groupement des Contrôles Radioélectriques (G.C.R.) (2), pour l'interception des émissions radioélectriques et radiotélégraphiques (émissions radiotélégraphiques en morse - manuel ou automatique - et par téléscripteur) pour l'exploitation des textes non chiffrés interceptés (bulletin des écoutes V.M., fiches de renseignements diverses), et enfin pour la localisation, à l'aide de stations radiogoniométriques fixes ou mobiles, des émetteurs interceptés. Il est à noter qu'aucune subordination n'existait entre le G.C.R. et le S.T.R.. Ce service comptait à sa création 80 employés civils, 67 Sous-officiers et 8 Officiers et, en 1954, son effectif approchait les 300 personnes.

- Le second groupement, bras armé du S.D.E.C.E., était le Groupement de Commandos Mixtes Aéroportés (G.C.M.A.) (3). Il était chargé de la préparation, de l'organisation et de la mise en œuvre des opérations de guérilla, de sabotage, et des filières d'évasion sur l'ensemble du territoire d'Indochine. Son action était prévue particulièrement au Tonkin (Zone côtière, Zone Autonome du Nord Ouest : Z.A.N.O.), en Cochinchine et au Cambodge dans la région des plantations. Le GCMA possédait six "Antennes" en Indochine, auxquelles étaient rattachées des "Centaines" (au total 22, et notamment 9 dans le Nord Vietnam). Il comptait au départ 52 Officiers, 100 Sous-officiers, 136 Hommes de troupes (pour l'encadrement européen) mais cela ne fut qu'un effectif théorique. Son crédit en supplétifs, lui, était de 2 200 hommes. A toutes fins utiles, le GCMA pouvait disposer de forces d'appoint, à savoir d'une part, les Sections Opérationnelles Aéroportées (S.O.A. Nord et Sud), deux sections sous les ordres du Lieutenant-Colonel Commandant le GCMA mais appartenant aux T.A.P.I. ; d'autre part le 8ème Groupement de Commandos Parachutistes (8ème GCP) qui, lui, pouvait agir tout aussi bien dans le cadre du GCMA, que dans celui d'un Groupement Opérationnel. L'utilisation de ces forces au profit de la Section Action du SDECE en Indochine, provoqua bien des "grincements de dents" (comme le signale le Lieutenant-Colonel Grall Commandant des S.O.A. et du G.C.M.A., dans un rapport de 1952). Cette section Action eut deux appellations durant le conflit indochinois : le G.C.M.A. puis le G.M.I. (4) (Groupement Mixte d'Intervention) quand il fut nécessaire d'organiser cette section en question sous la forme d'une unité formant corps. Avant cela il existait tout de même une section Action dite Section "49" (5), créée par le Général d'Armée, Haut-Commissaire de France en Indochine et Commandant en Chef, Jean de Lattre de Tassigny.

Cette appellation chiffrée demeura et c'est ainsi qu'on la retrouve fin 1953 dans la réorganisation du S.D.E.C.E. en Indochine qui constituait alors la "Base 40".

LA BASE 40

C'est donc ainsi que l'ensemble de la représentation régionale du S.D.E.C.E. se dénommait. La Direction, installée à Saigon, avait à sa tête un directeur qui, selon les cas, recevait les titres de :

- "Directeur Délégué de la Direction Générale du S.D.E.C.E.", pour toutes les affaires techniques relevant des services spéciaux.
- "Chef de la Base 40", pour toutes les affaires administratives relevant des services spéciaux.
- "Chef de la 5ème Section de l'E.M.I.F.T." (Etat-Major Interarmées des Forces Terrestres), pour toutes les affaires administratives relevant de l'armée.

Cette "Base 40" comprenait des sections correspondant à différentes branches d'activités.

- une Section de Commandement, "Section 41", comprenant entre autres:
1) une sous-section de liaison avec l'E.M.G.V.N. (Etat-Major Général du Viet Nam), la "Section 41.1".
2) une sous-section de liaison avec les étrangers, "Section 41.2".

- une Section de Diffusion dite "Section 42".

- une Section de Contre-Espionnage chargée des S.R. étrangers, "Section 43". Cette Section dite C.E. avait sous sa coupe le Détachement Opérationnel de Protection (D.O.P.). Elle était chargée : de la centralisation des renseignements et documents sur les services spéciaux rebelles et les divers groupements communistes, de la détection et de la neutralisation de leurs activités. Le C.E. offensif et répressif sur les rebelles entrait donc dans ses attributions.

- une Section de Recherche sur les pays étrangers, "Section 45" dite S.R.

- une Section chargée des Transmissions et des services Techniques (reproductions, photo, etc.), "Section 46".

- une Section chargée du décryptement, anciennement dénommée S.T.R., "Section 48".

- une Section chargée de l'Action, "Section 49", en tant qu'organisme du S.D.E.C.E. et dénommé G.C.M.À. en tant qu'unité des T.A.P.I. (6), puis G.M.I. à partir de 1953 pour d'obscures raisons d'intendance. En devenant GMI, le groupement perdit sa qualification "aéroportée" et ainsi, non seulement le personnel ne bénéficia plus de l'ISA (Indemnité sur les Services Aériens : la solde à l'air), mais encore, le groupement ne put se prévaloir de son appartenance aux TAPI pour recevoir des crédits de la part de cet organisme. Le Colonel Chavatte, adjoint au Général Commandant les TAP de métropole (en mission d'inspection en Indochine) dans son rapport fait à Hanoï le 22 Octobre 1953, critiqua si vivement le GCMA que moins de deux mois plus tard (le 1er décembre) le groupement devint GMI : "l'appartenance au GCMA ne requiert pas l'appartenance parallèle aux TAP - le brevet de parachutiste n'a plus de valeur pour ses membres que le permis de conduire automobile" (sic).

Voici donc mis à plat les différentes activités des services spéciaux. Regardons maintenant ce que représentait particulièrement la section Action, et tachons de cerner son domaine d'activité en détail. Car il est indéniable que le terme même de l'Action ne pouvait recouvrir le même sens ici ou là, en Europe ou en Territoire d'Outre-mer.

L'ACTION

Les notions généralement répandues sur l'Action, sont confuses. "Même ceux qui étaient chargés, en Indochine, de la conduire manquaient parfois d'éclaircissement à son sujet" (Roger Trinquier). Il convient donc, ici, de dégager quelques idées, de les replacer dans le contexte Indochinois.

Le terme Action est vague. Il s'applique à un domaine si vaste, il peut englober des activités différentes qu'il est bien difficile d'en donner une simple définition.

L'Action est d'abord une forme de combat. Elle ne vise pas le renseignement : elle se sert du renseignement; celui-ci est indispensable et, dans certains cas, l'Action peut être appelée à avoir son propre service de recherche.

Elle vise la destruction du potentiel ennemi là où les moyens classiques ne peuvent pas, pour une raison ou une autre, l'atteindre. Un bombardement n'est pas toujours possible. Et s'il a lieu, il peut fort bien manquer son objectif et en revanche causer d'énormes dégâts matériels et humains. Une équipe Action remplit la mission mieux et à moindre prix.

L'Action ne s'assimile pas pour autant au "Commando". Celui-ci, pour des motifs analogues d'efficacité et d'économie, tend également à la destruction. Mais ses caractéristiques essentielles (surprise, choc et rapidité) sont celle du "coup de main". Lancé d'une base amie pour revenir à une base semblable, il suppose un va-et-vient immédiat. Sa mission est limitée dans le temps et dans l'espace; elle ne déborde pas le cadre d'un acte de guerre pur, essentiellement localisé. Même sur le plan strict de guerre, il en est tout autrement pour l'Action. En effet, elle ne se sépare pas de tout un contexte; elle s'accompagne de mille problèmes insolubles avant la mission, sans liens apparents avec l'objectif final, et pourtant essentiels.

Il s'agit pour l'agent ou l'équipe abandonnés à eux mêmes, de subsister, de remonter la chaîne qui va les conduire au but, sans éveiller l'attention; souvent de monter cette chaîne de toutes pièces.

La technique et le courage gardent leur valeur, mais ne suffisent plus. Au bout de la route demeure toujours l'acte de combat : mais il faut, avant, parcourir cette route et c'est bien le plus difficile.

Plus encore, l'Action se singularise quand elle doit s'enfoncer dans des domaines extra-militaires. Même raison d'être : toujours une destruction de potentiel. Mais ce potentiel peut être moral, psychologique, politique. Tous les terrains sont bons où l'ennemi se trouve en défaut.

Il faut alors mettre en œuvre des personnes interposées : faire naître des mouvements, monter des maquis, étendre des réseaux en s'appuyant généralement sur un idéal ou, au moins, des idées. De rien, il s'agit de tout faire - ou presque -, saisir au vol les occasions, avancer fermement sans certitudes, durer pour aboutir (7).

Apparaissent ici les qualités inhérentes à l'homme dont le « travail » est l'Action. Cet homme est plus qu'un militaire, sa marge de manœuvre est très étendue et ses qualités individuelles sollicitées à un point ultime. Il s'agit pour lui de saisir ce qui fait l'essence de sa personnalité et de la porter à un degré tel qu'il se sublime et devient pensée et action en mouvement. Ce qui fait la caractéristique du personnel destiné à l'Action est que seuls en font partie, "ceux qui pensent et voient par delà les cimes", tout en ayant le sens du concret (8).

En Indochine, l'Action avait déjà débuté avant la guerre révolutionnaire. Une première expérience avait eu lieu en 1945. Il s'agissait notamment de guérilla et de sabotage contre les japonais, de mise sur pied de bases pour de futures interventions aéroportées d'envergure. Et ces opérations avaient réussi dans les zones peuplées d'éléments favorables à la cause française (Laos), mais elles avaient échoué au contraire en pays Annamite devant l'effervescence et la xénophobie des habitants. De ces expériences, des leçons furent tirées et plus tard, il fallut encore modifier et revoir le problème de l'Action : le Viet-Minh avait changé, il fallait faire de même. Le V.M. faisait de l'Action depuis le début du conflit et avait enregistré des résultats. Le service Action (GCMA/GMI) emprunta les même méthodes et arriva à battre son adversaire sur son propre terrain, mais trop tard cependant pour renverser la situation - irrémédiable à partir de 1951/1952.

Le sort de la guerre n'incombait pas uniquement au service Action certes, mais néanmoins son influence fut remarquable. "La guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée à des militaires"; quand Clemenceau à dit cela, il y a plus de 80 ans, il avait peut être raison, mais après 1945, les choses en étaient autrement; la guerre était devenue trop complexe pour être entendue (Verstehen) par les politiques seuls. Ainsi, dans le conflit Indochinois, il est impossible de faire l'impasse sur les problèmes politiques français de l'époque et donc sur la tergiversation dans l'énoncé des directives données aux militaires, pour expliquer les facteurs de la défaite (9). "II y a comme un mécanisme de la défaite. À partir des erreurs initiales, des fautes des gens et des services, elle se multiplie au carré - c'est la progression géométrique du désastre. C'est ce qui est arrivé en Indochine; en fait la fatalité à été provoquée." (Lucien Bodard ; in L'Humiliation)

LES MAQUIS

Afin de saisir au mieux ce que le service Action français a opéré en Indochine, voyons en détail un des maquis du Tonkin, des préparatifs et projets aux résultats et enseignements de celui-ci.

Le maquis "Colibri" s'implanta dans la région du massif de Long He et de la ville de Cotonh, dans un territoire peuplé essentiellement de Méos et de Thaïs; ces populations hostiles, pour des raisons ancestrales au V.M., représentaient le cadre idéal pour la mise en place de l'infrastructure politico-militaire d'un maquis (Cf. Annexe I).

Le chef de la Mission Maquis reçut dans les tout premiers jours de janvier 1953 les termes de sa mission par le commandement. A l'intérieur du triangle Tuan Giao/Son-La/Dien Bien Phu (Cf. Annexe 2), existait un habitat strictement Méo, qu'il importait de contacter et de travailler le plus rapidement possible, pour éviter son pourrissement par le V.M., soucieux de trouver dans ces régions d'accès difficiles, un refuge idéal pour leur Can-Bos (10) et leurs groupes de guérillas.

Dès le début de son installation, et en première urgence, le Chef d'Antenne devait s'efforcer d'orienter son Action sur les pays Méos du Long He, afin de coordonner ses efforts avec l'Antenne en cours d'action dans la région de Dien Bien Phu, et appelée à travailler ultérieurement dans le même sens sur le massif situé à l'Est de cette localité.

Avant son départ pour Na San, l'Officier désigné pour prendre le commandement de l'Antenne, prit connaissance, au bureau Documentation de la Représentation Régionale (R.R.) du Tonkin, des documents existants sur la région. Cette première étude lui permit de se faire une idée sur le pays et les gens avec lesquels il devait travailler.

Le rassemblement des moyens et l'instruction durèrent de janvier à avril 1953. Le recrutement s'effectua dans des conditions difficiles. En effet, à cette époque le Centre de Résistance (C.R.) de Na San était ceinturé par le V.M., leurs Can-Bos contrôlant la région. De plus, le moral des populations n'était pas très élevé. Malgré ces grosses difficultés, le chef de l'Antenne établit les contacts avec les chefs locaux. Et, au mois de mai, l'Antenne comprenait 50 hommes instruits et bien entraînés. L'instruction s'était faite sur place au cours des diverses patrouilles effectuées par les unités du C.R.. Par contre celle des radios et des chefs d'équipes fut faite à la Portion Centrale de la Représentation Régionale. Ces 50 hommes, formés en équipes, constituaient des Missions Spéciales de contact (M. S : ce terme signifiait aussi bien le groupement que les hommes y appartenant).

LA MISE EN PLACE DES M.S. (MISSIONS SPECIALES)

Entre avril et mai 1953, profitant des sorties des unités du C.R., les M.S. s'infiltrèrent à travers le dispositif Viet-Minh, et prirent des contacts nécessaires. Entre autres le chef local vint en liaison auprès du chef d'Antenne et l'informa de la possibilité d'armer immédiatement 150 hommes. Au début du mois de mai, dès le retour des premières M.S., le chef d'Antenne avait organisé sa zone. Un Sous-officier européen (un Sergent/Chef) fut prévu pour en prendre le commandement. Et, de la fin mai au mois de juin, la mise en place de la Zone Maquis se réalisa (11). La mise en place de l'armement, elle, se fit graduellement. Le 20 mai, profitant d'une opération sur Son La, le Sous-officier quitta Na San, P.C. de l'Antenne, avec mission de gagner Ban Cotonh; il disposait d'un commando de 40 hommes bien entraînés et d'un poste de radio. Le 22 au soir, il abandonna la colonne opérationnelle et se dirigea sur Ban Hom. Le 26 il atteignit Pa Lao. Au cours de sa progression, il intercepta une colonne de coolies V.M. recrutés de force. Il élimina l'escorte V.M., les gens ayant manifesté l'intention de le suivre, il les fit progresser derrière lui, à distance de quatre heures de marche. Ils constituèrent par la suite son commando Thaï. Arrivé dans la région Méo, les contacts établis par les M.S. se concrétisèrent et le 30 mai, les premières armes étaient parachutées.

Le commandant du C.R. de Na San, après avoir pris connaissance de la mission donnée au chef d'Antenne GCMA, ne lui cacha pas que cette mission lui avait paru impossible à remplir étant donné la situation du moment.

Six mois plus tard, le maquis "Colibri" avait pris solidement pied dans tout le massif du Long He. La réussite était due à plusieurs facteurs. Tout d'abord, à l'aide totale fournie par le commandant du C.R.; ensuite à la ténacité et à la clairvoyance du chef de la Mission Maquis (La Capitaine Hébert); et enfin, au raid audacieux exécuté dans des conditions délicates par un Sous-officier d'une rare Valeur (le Sergent/Chef Chatel).

Au 30 juin, le maquis en place comptait 250 Thaïs, 180 Méos, tous armés et encadrés. Dans sa phase d'extension, le maquis fut organisé en trois groupes ("Colibri", "Aiglon", et "Calamar") avec à la tête de chacun d'eux, un Sous-officier européen; l'ensemble étant sous l'autorité d'un Officier. Au 30 septembre 1953, l'effectif de "Colibri" était de 1250 hommes, celui de "Calamar" de 950, et celui de "Aiglon" de 200.

LA FIN DE L'ACTION ET DE L'INDOCHINE FRANÇAISE

Ainsi, avec relativement peu de moyens, toute une zone fut interdite au V.M. L'exemple seul du maquis "Colibri" démontra au commandement des F.T.N.V. (Forces Terrestres du Nord Vietnam) la remarquable efficacité ainsi que la rentabilité des G.C.M.A. Cette action avait permis de donner aux équipes, aux agents directs, un tremplin, une plate-forme. Les autres maquis d'Indochine donnèrent dans l'ensemble d'aussi bons résultats. Mais restait la question de leur fidélité, de leur attachement à la cause française. Elle importait doublement : pour le choix des Agents mais plus encore pour la pénétration du pays et les possibilités d'influence auprès des populations. Les régions de minorités, d'une façon générale, étaient favorables à la cause française, et souhaitaient sa présence. Pour elles, c'était un élément de protection face au V.M. Mais en ce qui concernait les pays Annamites (centre Vietnam) ou certaines régions occupées par le V.M., l'Action devait plus s'identifier au commando. Cependant, même en zone hostile, se trouvaient toujours des éléments d'opposition (catholiques et sectes religieuses telles les Hoa Hao ou encore les Caodaïstes), ce qui n'excluait pas la possibilité de traiter ces régions, en travaillant les mécontents. Et c'est ce qui fut entrepris jusqu'à la limite des moyens et des ordres.

Il ne s'agissait pas, en Indochine, d'appliquer une doctrine Action mise sur pied en Europe pendant la seconde guerre mondiale. L'Action devait se mouler au pays, s'adapter à chaque région, aux différentes populations, emprunter les formes les plus diverses; ce qui fut entrepris.

Le V.M. faisait preuve d'une imagination extraordinaire dans la recherche et l'exploitation des points faibles français (12) et les services spéciaux furent en mesure de trouver les parades appropriées en adoptant une structure correspondante et efficiente de ses sections, et dans les types d'actions engagées par elles.

Après la fin du réduit central de Dien Bien Phu et de la conférence de Genève (7 mai - 20 juillet 1954), la politique française changea et les ordres destinés au Commandement Général indiquèrent clairement le désengagement total des forces et donc des services spéciaux, ce qui fut souvent dramatique(13). Le "cessez-le-feu" advint le 11 août 1954, après 9 ans d'un conflit tragique qui forgea malgré tout l'âme de l'armée française.


NOTES :

(*) Nous n'aborderons pas ici différents organismes, bien que classés dans les services spéciaux, tels la Direction des Services Français de Sécurité, la Section des Etudes Historiques (ou 6ème Section de l'EMIFT), le Service de Sécurité Militaire (SSM), le Service de Protection du Corps Expéditionnaire (SPCE), des services spéciaux donc, nais ne relevant pas toutefois du SDECE. Néanmoins ces différents organistes travaillèrent ensemble, notamment dans le cadre des Détachements Opérationnels de Protection (D.O.P.).
(1) Protocole n° 159 du 25 Février 1947.
(2) Le texte réglant l'organisation et le fonctionnement du G.C.R., est une décision de la Présidence du Gouvernement provisoire de la République Française du 15 Mars 1945.
(3) Crée par Note de Service n' 999/EMIFT/I non datée; 1952.
(4) Crée par Note de Service n' 3228/EMIFT/13394 du 2 Décembre 1953.
(5) Crée par Décision n' 174/CAB.MIL/E.D. du 7 Avril 1951.
(6) Pour la couverture de l'Action.
(7) Nous pourrions donner l'exemple de l'odyssée des Sergents Bourdon et Baudouin; in Journal de marche ; Annexe 2. in Rapport d'activités du G.C.M.A. (4ème Trimestre 1952).
(8) Nous pouvons citer un tel homme : le Sergent/Chef Chatel du GCMA qui à lui seul leva une année de plus de 1000 partisans dans le naquis "Colibri".
(9) Des faits regrettables viennent entacher d'avantage le conflit : la concussion et le trafic des piastres.
(10) Can-Bo : Commissaire politique du V.M.
(11) Pour différencier un maquis en activité d'un futur maquis, le terme de Mission Maquis était employé durant toute la phase précédant l'implantation d'armes; une fois celle-ci effectuée, elle prenait l'appellation de Zone Maquis.
(12) Grâce notamment à l'action de l'entreprise "Van" (Le service d'action psychologique Viet-Minh).
(13) De nombreux maquis furent désarmés par les français et laissés à la fureur rouge; d'autres furent purement et simplement oubliés du jour au lendemain (fin des parachutages de ravitaillement en armes et en munitions) donc sans possibilité de résister longtemps face à la marée V.M.


Notices et Bibliographie

Cette article a pu être réalisé grâce au concours du S.H.A.T. (Service Historique de l'Armée de Terre française; Fort de Vincennes - aujourd'hui S.H.D.) dont les archives sur l'Indochine ont été consultées méthodiquement par l'auteur. Références des cotes : 10H1631, 1869, 985, 986, 1094, 1624.

Il n'existe pas d'ouvrage sur les services spéciaux français en Indochine, mais on peut tout de même trouver quelques récits et témoignages tels :

- Les Maquis d'Indochine. Colonel R. Trinquier. SPL. Ligugé, 1976.Un livre essentiel sur l'Action en Indochine, par le spécialiste incontesté de la guerre moderne (révolutionnaire) et de la subversion.
- Chemins sans croix. Déodat de Puy Montbrun. Presse de la cité. Paris, 1964.Un récit qui retrace le périple d'un Capitaine en Indochine ; s’il participa à des actions avec le GCMA, il fut avant tout un officier d’Etat-Major et non un réel homme de terrain.
- Le 11ème Choc. Erwan Bergot. Presse de la Cité. Paris, 1986.Les premiers chapitres de ce livre sont consacrés au GCMA/GMI; il n'en demeure pas moins que c'est un livre très succinct sur la structure et l'organisation des services spéciaux.


Carte générale de l'Indochine :

































Annexe 1 :






















Annexe 2 :