19 avril 2011

De la décision sarkozyenne

S’il est un argument que l’on peut entendre en faveur du Président Sarkozy, c’est le fait que nous ayons affaire à un homme qui décide. Le seul fait que nous ayons « un Président qui décide » semble plaire et contenter d’aucuns, en ravir d'autres. Mais est-ce bien suffisant que de « décider » ?
 
Nicolas Sarkozy, président de la République Française (2008)

Que les prédécesseurs de Sarkozy aient pu être des indécis, qu’ils aient fait preuve de circonvolutions dans le processus de l’action politique au plus haut sommet de l’Etat, qu’ils aient été moins fermes, adoptant la posture du « dos rond », peut-être bien ; mais l’action a-t-elle été moins bien conduite pour autant ? Les afficionados de « la culture du résultat » devraient plutôt regarder si les actions « décidées » par le Président Nicolas Sarkozy ont conduit à un résultat probant, avant de se focaliser sur le fait qu’il « décide ».

Dans l’argumentation en faveur du locataire de l’Elysée, sur le seul fait qu’il décide vite et de manière résolue, il convient d'être réservé. Il ne suffit pas de décider pour avoir raison, quand bien même cette décision a été prise rapidement, « dans la seconde ».

Car, selon les propos rapportés de commentateurs proches du pouvoir : « Si Mitterrand pensait à long terme, Chirac à moyen terme, Sarkozy pense dans la seconde ». Et alors ? Certes, la réactivité peut-être un avantage certain mais elle n’est en rien un gage de qualité, de  justesse dans les décisions prises et des pensées.

Porte-avions de la flotte américaine et son ravitailleur.

Une décision est un choix fait à un moment donné et décider rapidement peut-être un atout.  Cependant cette rapidité dans la décision relève d’un coup de poker ou d’un coup de dés (la prise de risque), voilà ce à quoi font immédiatement penser ces décisions « à la seconde » ; le résultat sera très contrasté : tout bon ou tout faux. Dans la crise des missiles cubains par exemple (Cf. Essence of decision de Graham T. Allison), il y a eu indéniablement, de la part de John F. Kennedy, une prise de risque certaine (destruction mutuelle assurée). Le coup de bluff a cependant réussi. Mais quels étaient les motifs de Kennedy ? Se battait-il pour les Droits de l’Homme ? pour le Droit international ? pour d’autres motifs idéologiques ? Non, il agissait pour la sécurité des États-Unis d’Amérique et le maintien de sa puissance face à l'hégémon soviétique.

Avec Nicolas Sarkozy, lequel devrait entrer plutôt dans le cadre du Modèle I défini par Allison - où «la décision est faite par un acteur rationnel qui prend une "décision"» (1) -, il semble que dans la rapidité même de décision, le calcul de risque s’efface devant la satisfaction d’avoir décidé : « J’ai décidé », entend-t-on souvent dans ses discours. Si la décision est un processus, une maturation plus ou moins longue en fonction des individus, de la situation - sans connaître personnellement ledit « Président Décideur Général » en poste à l’Elysée - l’on peut avancer des doutes quant à l’ampleur de ce processus, à la réelle maturation, ayant conduit à la décision sarkozyenne. Avec une telle précipitation dans le processus de décision, l’on peut légitimement se demander à quel degré existe la représentation théorique dans le cerveau du « décideur élyséen » (dans l'approche classique séquentielle : Identification des objectifs, identification des scenarii, évaluation à priori des scenarii, exécution de l’action). 

La décision, une mécanique complexe...

Théorie de la décision

Les spécialistes ou débateurs experts (2) nous disent : «La rapidité est essentielle au succès. Il n'est quelquefois pas possible d'attendre des résultats complets et exhaustifs pour décider en connaissance de cause. Il faut alors prendre un minimum de risques en se contentant d'un résultat partiel. Mais l'intuition nous informe que ce risque sera mineur... Le tableau de bord doit rester un réducteur de risques. » 

Par delà la notion de risque, examinons le rapport entre rapidité et succès. Si le succès peut-être effectivement du à la rapidité de la décision, l’inverse n’est pas forcément vraie. Ce n’est pas parce qu’une décision est prise rapidement que le succès est assuré, loin de là. 

Mais deux éléments clefs dans ce propos cité plus haut méritent une attention particulière : l’intuition et le tableau de bord. L’intuition (entendons la bonne) relève du génie ; on pense à Napoléon, bien sûr ; mais au Napoléon chef de guerre, avant tout et surtout. Cependant l’intuition n’est pas bonne, vraie et juste en elle-même, par elle-même ; la validation de cette intuition ne se vérifiant que dans l’accumulation de résultats positifs et répétés accumulés dans le temps. Quant au tableau de bord, on pense aux informations arrivées sur le bureau de l’Elysée (composante Bottom Up, dans le langage des managers) : informations émanant de différentes administrations, de différents conseillers, de différentes sources extra-gouvernementales aussi (amis appartenant à la société civile, au monde économique, et même des amis tout court, les personnes qui bien que ne travaillant pas pour lui et dont il apprécie le jugement). Mais que retient l’hôte de l’Elysée dans les tableaux de bord mis à sa disposition dans le processus mental conduisant à ses prises de décision (composante Bottom Up) ? Voilà le mystère ; même ses proches collaborateurs seraient en mal de le dire… La décision à ce stade et à ce niveau est un moment de solitude absolu.

Palais de l'Elysée, 55 rue du Faubourg-Saint-Honoré (Paris, 8ème).

Commander, surtout et d’autant plus au plus haut niveau de l’Etat, ce n’est pas uniquement donner des ordres rapidement et s’y tenir. A un certain niveau de commandement, d’autres facteurs (ou indicateurs, dans le langage des sociologues) doivent absolument, nécessairement y participer dans une perspective téléologique, comme les critères du bien commun ou encore le maintien de la puissance de l’Etat. Ne pas prendre en compte ces facteurs/indicateurs, est suicidaire, dangereux, voire criminel ; cela pouvant même aller jusqu’à relever de la psychopathologie (et à ce stade, la Justice des hommes n’est plus concernée mais plutôt la Médecine).

On ne décide pas au plus haut sommet de l’Etat comme un pilote automobile dans sa voiture de course. Non seulement les enjeux sont différents mais le mécanisme même de la décision (le processus) est différent ; une administration n’est pas une mécanique obéissant au doigt et à l’œil, dans la seconde. Les temps de réaction ne sont pas les mêmes ; ils diffèrent en fonction non seulement des hommes, mais aussi des administrations concernées. Le temps dans l’institution militaire diffère, par exemple, de celui qui a cours dans la diplomatie. Par ailleurs, la responsabilité du pilote de course n’est pas celle d'un Président de la République. L’avenir d’un pays n’a rien en commun avec le désir de victoire dans telle ou telle course automobile.

Autre comparaison, le Président d’un pays n’est pas un vulgaire « chef de projet » d’une entreprise lambda ; quand bien même quelques éléments peuvent apparaître similaires et peuvent même l’être, les décisions prisent par le premier ne peuvent en aucun cas se calquer sur celle du second. Tout d’abord parce qu’un pays n’est pas une entreprise. Et que la finalité d’une entreprise n’est pas celle d’une nation. Faire du profit n’est pas la raison (ratio) d’un pays, quel qu’il soit. Par ailleurs, l’inventaire des risques pour un « chef de projet » ne sont en rien comparables à celui d’un Président d’un pays comme la France. Ce qui est « vital » pour une entreprise ne recouvre en rien la notion de « vital » pour un pays.

Isocrate par Pierre Granier (1688),
Roind-point des philosophes, jardins du château de Versailles.

« Réfléchis avec lenteur, mais exécute rapidement tes décisions » écrivait le Grec Isocrate, ce à quoi faisait écho Horace, le Romain, avec son « Hâte-toi lentement ». Un problème de décision a trois composantes, nous dit un spécialiste de l’Institut National des Sciences Appliquées (3) : les valeurs (les "symptômes", les observables, les tableaux de bord, les indicateurs,... à prendre en compte) ; les actions (les choix proposés au décideur) ; les conséquences. De ceci, l’on peut dire effectivement que le « Président Décideur Général » en poste à l’Elysée depuis 2007 est un homme d’action ; c’est incontestable. Mais la troisième composante est-elle prise en compte dans la balance quand on entend dire « Il décide rapidement, il est efficace » ? Mais qu’est-ce seulement que l’efficacité ? Le fait d’avoir décidé ? Non, bien évidemment. Etre efficace, c’est parvenir à ses fins, à ses objectifs. On en revient donc à la question des résultats. Les résultats du Président sont-ils patents ?

Au plus haut sommet de l’Etat, avoir réussi à mettre en œuvre quelque chose ne relève pas de l’efficacité à proprement parler ; aller dans ce sens, c’est avoir une courte vue. L’efficacité, dans ce cas précis, c’est avoir accru la puissance de l’Etat, développé le bien être de ses administrés et ceci de manière la plus durable qui soit. La capacité (capax) dans le pouvoir du responsable politique de haut niveau se juge uniquement dans la durée des résultats issus de la décision et de l’action entreprises en amont. 



L’exemple libyen

Nicolas Sarkozy a décidé d’entreprendre une action militaire contre le pouvoir en place à Tripoli, de mettre fin au règne de Kadhafi. L’on ne peut réfuter que l'hôte de l’Elysée ait tout fait pour que cette décision aboutisse. Il y a eu un travail intense effectué auprès des instances internationales pour arracher la résolution 1973 du CNS de l’ONU. Et l’attaque a pu avoir lieu. L’efficacité dans ce processus menant jusqu’à l’acte de guerre n’est pas à mettre en cause. Cependant, en prenant plus de champ, et si l’on considère - à juste titre - que la finalité d’une guerre (le « but de guerre ») n’est pas de lancer des avions pour bombarder des objectifs stratégiques, ni de tenter de renverser un pouvoir qualifié d’ennemi, mais plutôt de tirer profit de l’issue (victorieuse) de cette guerre entreprise - encore faut-il qu’il y ait victoire effective, ce qui n’est pas gagné jusqu’à ce jour - alors nous sommes loin du compte.


Lorsqu’on entreprend une guerre, le but est d’anéantir l’ennemi et de le contraindre à exécuter notre volonté. Une guerre est un moyen, pas une fin ; observons alors juste les fins. Il se pourrait vraisemblablement que les forces « ennemies » soient défaites, anéanties. Kadhafi s’en ira peut-être et en cela il exécutera la volonté (le désir) du Président Sarkozy. S’il n’y a pas de partition du territoire libyen ou de compromis politique envisagé, un nouveau pouvoir prendra peut-être la place à Tripoli, plus conciliant vis-à-vis de la France. Celui-là va-t-il pour autant acheter des Rafales ? Va-t-il favoriser nécessairement la France dans l’attribution de marchés publics futurs touchant à l’énergie (4), aux télécommunications, aux travaux de reconstruction, d’infrastructures, etc. ?  Il n’y a pas que deux acteurs dans un conflit, mais de multiples et pas uniquement étatiques (on pense aux autres acteurs géopolitiques, trans-étatiques et intra-étatiques). C'est pourquoi, le seul élément prévisible dans une guerre est son commencement. Ni son déroulement et encore moins sa fin ne peuvent être connus.
Le Dassault Rafale, avion multirôle.

Les motifs (5) de Nicolas Sarkozy à ce sujet nous paraissent à tout le moins obscurs  - par delà les explications données « pour France Dimanche et la presse du cœur » (6) - et la finalité d’une telle guerre plutôt tributaire non d’une mûre réflexion stratégique, diplomatique, politique mais exclusivement d’un « coup de poker » (la prise de risque). Dans le processus de décision, si l’on prend le rapport coût/efficacité (le ROI, le return on investment) et que l’on s’en tienne au facteur coût (financier, humain, matériel) - pour ce qui est de l’efficacité, nous ne pouvons en apprécier le résultat total car la « partie » n’est pas finie et qu’il y a « risque d’enlisement » (dixit Alain Juppé) - force est de constater que ce coût s’accroît et que nous ne sommes pas tout à fait dans une guerre « low cost ».


Début avril, rien que le coût des munitions tirées par la France dépassait les 30 millions d'euros (Cf. Jean-Dominique Merchet, sur son excellent blog Secret Défense) ; ceci est sans compter sur le coût des heures de vol de nos différents avions d’attaques et de surveillance (entre 15 et 30 000 euros de l’heure, avec une facture à la mi-avril avoisinant les cinq millions d’Euros), ni sur celui du porte-avions « Charles De Gaulle » (50 000 Euros de l’heure) ; ceci sans oublier le montant du carburant avec un prix du baril qui ne cesse d’augmenter. De plus, une telle guerre peut tout à fait sortir de son cadre initial prévu. Qui sait si après une opération aérienne, il ne faudra pas passer à un autre stade, avec une intervention au sol (plus coûteuse, en hommes, en matériels) ? Rappelons-nous qu’en Afghanistan, la mission initiale de la coalition otanienne était « le maintien de la paix et la reconstruction » ; elle mène aujourd’hui une guerre à part entière. Que nous réservent donc les sables libyens ? Personne ne peut nous le dire.

Mais le coût, c’est aussi et peut-être surtout celui porté à l’image de la France en Afrique et à l’international (pour ne pas trop nous étendre, nous ne parlons pas ici des propos prévisibles d’un Chavez, ni de l'impact que cette guerre aura nécessaire sur le plan intérieur). De nombreuses voix s’élèvent, en effet, de l'Afrique à l'Indonésie, pour donner leur version des faits et sur ce qu’ils pensent être les motifs français réels : le pétrole. Que ces motifs soient vrais ou faux, cette action militaire française contre la Libye de Kadhafi a et aura un impact non négligeable sur le plan des relations internationales futures. En mesure-t-on seulement l’ampleur ?

« Ce n’est pas l’être qui compte, c’est le faire », ressassent les thuriféraires de la Sarkozy’s attitude ; mais « faire » quoi ? et comment ? En quoi le « faire » serait-il positif « en soi » ? Il ne s’agit pas de « faire pour faire », de s’agiter tel un hamster dans sa cage mobile circulaire de laboratoire ; il s’agit de « bien » faire, de faire « pour le bien » du Pays, du peuple, de faire pour « l'aise et la sécurité » dont parle Machiavel (Cf. Le Prince, chap. XV). 

Château de Chaumont sur Loire (41), entre Amboise et Blois.

On peut se demander si ces responsables politiques « à la Sarkozy » - à commencer par Sarkozy lui-même d’ailleurs - ne s’illusionnent pas eux-mêmes et ne s’autosuggestionnent pas quand ils tentent d’expliquer dans de nombreux médias, leurs actions et leur méthode. Car, bien sûr, ces messieurs ne s’en tiennent pas à « faire ce qu’ils disent », mais ils tiennent avant tout à dire ce qu’ils font ; ils pérorent, ils se vantent, ils pavanent, ils communiquent...


Nous sommes dans l’existentialisme le plus abouti (le plus vulgaire donc), dans la fin d’une pensée millénaire qui fit pourtant le triomphe et la renommée de l’Europe et de la France. Dans l'exercice du pouvoir de Nicolas Sarkozy, il n’y a plus d’ontologie, de métaphysique même, nous sommes effectivement dans cette « France d’après » (celle du slogan de l’UMP de 2007), dans cette France qui n’est plus la France ; nous avons accédé au néant.

Notes :

(1) Les Modèles II et II proposé par G. T. Allison ne sont pas relevant pour le cas Sarkozy qui nous importe car il s’agit avant tout de la décision d’un homme.
(2) Cf. par exemple http://www.nodesway.com/ et ses commentaires sur les « Tableau de bord de gestion ; Choisir un indicateur de performance clé KPI (Key Performance Indicator) ».
(3) Cf. Philippe Leray, de l’INSA Rouen, Département ASI, Laboratoire PSI, « Théorie de la décision ; arbres à décision », p.4.
(4) Encore faut-il que le pétrole libyen soit privatisé, ce qui est loin d’être certain.
(5) Les mauvaises langues disent que s’étant fait « enLulé » dans l’affaire de la vente ratée de Rafales au Brésil, Sarkozy aurait mal perçu le fait de l’avoir été de nouveau, cette fois ci avec du sable, en Lybie, quand Kadhafi après avoir pourtant promis d’acheter, fin 2007, quatorze avions militaires français s’était finalement rétracté. Cette « douloureuse affaire » pour Sarkozy aurait semble-t-il compté pour beaucoup dans sa décision d’attaquer le pouvoir de Tripoli.
(6) « Libérer le peuple libyen du joug de l’oppresseur Kadhafi », « empêcher une crise humanitaire », « défendre les Droits de l’Homme », « faire respecter le Droit International », et autres billevesées.

Crédit photos :
Porte-avions de la flotte américaine :
http://thelakeboss.com/wp-content/uploads/2010/08/Aircraft-Carrier-0004.jpg
Mécanisme : http://www3.ac-clermont.fr/action-culturelle/IMG/jpg/Mecanisme.jpg
Aristote : http://www.antikforever.com/Dico/auteurs/images/aristote02.jpg
Isocrate, au Roind-point des philosophes, jardins du château de Versailles, par Pierre Granier (1688) :
http://www.all-free-photos.com/images/statues-versailles/PI10145-hr.jpg
Rafale : http://wallpaperstock.net/dassault-rafale_wallpapers_17357_1024x768.jpg
Château de Chaumont dans la vallée de la Loire :
http://photos.dp.ua/data/media/14/Chateau_de_Chaumont__Loire_Valley_Castles__France.jpg
Nicolas Sarkozy : http://debactu.bloguez.com/debactu/page3/ 
Comix USA 1940's (modifié) : http://25.media.tumblr.com/tumblr_lgju30XvaB1qzdi59o1_500.jpg Elysée : http://images.plusbellematerre.com/images/news/e30e12503a3c945a3eef13f2773ad1bf_1.jpg


1 avril 2011

De la nature des rebelles libyens

Alors que les opérations d’attaques se poursuivent sur la Libye, quelques éléments d’information nous sont donnés sur la nature des rebelles libyens notamment par un document américain relatif à la guerre d’Irak (1).

En 2007, West Point publiait un rapport sur plus de 700 jihadistes étrangers arrêtés en Irak et interrogés par les services spécialisés américains. Ce document recensait la qualité de ces combattants islamistes, avec leur nom, leur âge, leur fonction, leurs motivations, ainsi que d’autres éléments dont leur pays d’origine. Il résulte de cette étude et spécifiquement sur l’origine nationale des combattants, que les Libyens arrivent second, juste derrière les Saoudiens, en nombre de jihadistes actif sur le sol irakien. Qui plus est, ces libyens proviennent essentiellement de la province de Cyrénaïque d’où est partie la rébellion actuelle en Libye. Dans le corridor entre Benghazi et Tobrouk, apprend-t-on (2), se trouve la zone du monde fournissant le plus de jihadistes agissant en Irak par habitant ; plus précisément dans cette zone, la ville de Darnah (1 jihadiste pour 1000 à 1 500 habitants), dépasse même Riyad sur ce point.

Une fiche sur un des volontaires jihadistes libyens originaire de Darnah en Irak 

Par ailleurs, des liens existent bel et bien entre la rébellion actuelle en Libye et AQMI. Le rapport de West Point précise que des écoles de théologie et de politique fleurissent en Cyrénaïque et notamment dans les villes de Darnah et Benghazi, centres du mouvement. Un mouvement islamiste radical qui regroupait un certain nombre de ces militants islamistes, la Jamaah al-libiyah al-muqatilah (groupement de combattants islamistes libyens), est devenue officiellement le 3 novembre 2007, membre d’AQMI, Al Qaeda au Maghreb Islamique (3). Et il semblerait que plusieurs factions au sein de cette ancienne  Jamaah al-libiyah al-muqatilah veuillent aujourd’hui privilégier la lutte contre le pouvoir de Kadhafi plutôt que le combat en Irak (4). Sur la page internet officielle d’al-jahafal (où AQMI publie ses communiqués) ainsi que sur un autre site relais (http://www.ansar-alhaqq.net/forum/) figure d’ailleurs des appels au soulèvement contre Kadhafi. Il y a donc un lien clair et net entre la rébellion en cours en Libye et la mouvance islamiste la plus radicale qui soit (5).

AQMI

Néanmoins, cela n’a pas empêché les américains de vouloir fournir des armes à la rébellion, par l’Arabie Saoudite via Égypte « nouvelle et démocratique » ; ceci d’ailleurs, au passage, en violation de la résolution 1973 (art. 13 et sq.) du Conseil des Nations Unies, laquelle décrète un embargo total sur les armes en Libye (6). Ainsi, l’expérience afghane ne semble pas avoir été retenue par les États-Unis ; ces armes fournies aux combattants islamistes pouvant se retourner un jour ou l’autre contre les pourvoyeurs.

Autre élément d’appréciation sur la nature de la rébellion, l’élément tribal. Depuis toujours, la lutte tribale est féroce en Libye et elle est cruciale pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui. Dans le soulèvement en cours, à la pointe de la rébellion, les tribus majoritaires sont celles représentées par le conglomérat tribal des Harabis (regroupant Barasa, Ubaidat, Hassa, Drissa, Aulad-Hamad et d’autres). Ces derniers ont vu, par le passé, un certain nombre de leurs terres confisquées par Kadhafi, des terres qui furent redistribuées aux tribus plus loyales au pouvoir de Tripoli. De plus, des purges ont été effectuées dans l’armée libyenne dans les années 90, évinçant les membres de ces tribus des postes à responsabilités. Un lourd contentieux qui a nourri grandement la révolte actuelle.

On retrouve les membres de ces tribus Harabis en grand nombre au sein du Comité National de Transition (le CNT, dont deux membres furent reçus par l’Elysée). C’est entre autre le cas du Président du CNT, Mustafa Abdul Jalil, ancien ministre de la Justice et Colonel de l’armée de Kadhafi et d’Abdul Fatah Younis, coordinateur militaire de la rébellion, ancien ministre de l’intérieur et ancien Général ayant démissionné le 22 février 2011.
Un des chefs connus du CNT Libyen, Mustafa Abdul Jalil
Par ailleurs, sur les 31 membres qui composent le CNT, un certain nombre d’entre eux ne sont pas connus du public. Qui sont-ils ? Pourquoi ce secret sur leurs identités ? Officiellement leur nom est gardé secret « pour des raisons de sécurité » ; c’est une inconnue de taille car qui sait ce qui pourrait surgir de la nature exacte de ceux qui apparaitront au grand jour, le moment venu. Peut-être des cadres actuels de l’armée libyenne, de la haute administration de Kadhafi,  mais aussi, pourquoi pas, des responsables connus et répertoriés d’AQMI (7).

Bref, cette rébellion est plus que suspecte et il faut y réfléchir à deux fois avant de les soutenir de manière inconditionnelle. En France, le parti pris idéologique mêlé aux arrières pensées  électorales, voire sondagières (8), pourrait conduire au désastre tant on manque cruellement d’éléments sur la nature et les qualités réelles des chefs de la rébellion. Malheureusement la circonspection ne semble pas de mise à l’Elysée, ni l’intelligence des faits. Et quand bien même nos services spécialisés seraient renseignés plus avant sur la question, il n’est pas sûr qu’ils puissent se faire entendre tant l’aveuglement semble patent avec un "Bernard-Henri Libye" (BHL International)  aux commandes de la politique étrangère française. De surcroit, dans le circuit de l’information, les différents filtres existants (tant en interne aux Services, que dans les différents cabinets ministériels et présidentiels) sans compter sur la concurrence de notes et de rapports en provenance d’autres services d’information, font qu’il n’est pas sûr que les informations recueillies par les "capteurs" des Services spécialisés arrivent sur le bureau élyséen et soient ultérieurement exploités, participant ainsi - comme cela devrait normalement se faire - à l’élaboration d’une politique réfléchie.

Jusqu’à présent, la crise libyenne et l’attaque des forces armées de ce pays par la « coalition internationale » (9) puis finalement par l’OTAN, n’a montré que l’incohérence de la politique menée par les « occidentaux » (États-Unis et France en particulier mais aussi Grande-Bretagne) ; en effet, pourquoi combattre le « terrorisme » en Afghanistan, en Irak ainsi que dans le Sahel, pour l’aider militairement, matériellement en Libye contre Kadhafi.

N’oublions pas que la Libye recèle du pétrole et quand bien même il ne représente que 2% de la production mondiale, il est de bonne qualité et jusqu’à présent nationalisé par Kadhafi depuis 1969, date de son arrivée au pouvoir. C'est un des éléments pour saisir l'intervention certes, mais pas l'unique, tant il n'y a jamais d'explication monocausale dans un fait géopolitique.

Cette attaque contre le pouvoir de Kadhafi, à laquelle la France participe, ressemble un peu à la boîte de Pandore ; un grand nombre de maux s’y échapperont et nous en paierons malheureusement le prix. 


Consolation tout de même, restera dans la boîte... l’Espérance.

Notes :
(1) Joseph Felter et Brian Fishman, “Al Qa’ida’s Foreign Fighter in Iraq: A First Look at the Sinjar Records,” (West Point, NY: Harmony Project, Combating Terrorism Center, Department of Social Sciences, US Military Academy, December 2007).
(2) Cf. La transcription établie par le Combating Terrorism Center de West Point des fiches individuelles des jihadistes arrêtés <http://www.ctc.usma.edu/harmony/FF-Bios-Trans.pdf>
(3) après l’annonce par son « Emir », Abu Layth al-Libi.
(4) Daya Gamage, “Libyan rebellion has radical Islamist fervor: Benghazi link to Islamic militancy, U.S. Military Document Reveals,” Asian Tribune, 17 Mars 2011.
(5) Sur ce site, où l’on apprend que « Kadhafi est l'ennemi d'Allah », à la fin du communiqué on peut lire également le texte suivant : Ô barbare de Libye, la Libye toute entière te hait / Du haut de son minaret te maudit / Quand bien même tu achètes des hommes / Quand bien même Iblis et son armée te soutiennent / Va t'en! / Les armes des sionistes ne te seront d'aucune aide / Quand bien même tu tuerais des jeunes et des vieillards, des veuves et des affamés ! / Le peuple s'est juré de te déchoir !
(6) Cf. l’excellent article de Webster G. Tarpley “The CIA’s Libya Rebels: The Same Terrorists who Killed US, NATO Troops in Iraq”, sur son blog.
(7) Cf. l’article de  http://washington.blogs.liberation.fr/great_america/2011/03/al-qaïda-et-la-cia-en-libye.html
(8) Cf. l’article d’Anne Applebaum daté du 28 mars dernier sur le site américain Slate.com intitulé “Wag le Chien. Did French President Nicolas Sarkozy push the Libyan intervention to boost his re-election bid? ” et qui jauge les motifs réels de Nicolas Sarkozy dans cette affaire.
(9) Une coalition « internationale » curieuse, plutôt hétéroclite et faite de bric et de broc,  sachant que l’Union Africaine a condamné cette intervention et qu’elle ne regroupe en réalité qu’une petite poignée de pays (États-Unis, France, Grande Bretagne, et quelques un de la Ligue Arabe, dont le Bahreïn – grand pays démocratique, s’il en est).

Crédit photo :  
http://blackchristiannews.com/news/img-article---lamen-libya-jalil_224629570254.jpg

23 mars 2011

Aube ou crépuscule ?

« Aurore aux doigts de rose… ». Homère (Odyssée, chant XII).

Dans l’opération lancée contre le pouvoir libyen de Kadhafi, il apparait que ce soit davantage « Odyssey Dawn » (Aube de l’Odyssée) que l’« Harmattan » (vent d’Afrique de l’Ouest en provenance du Sahara) qui donne le cap et tienne les rênes. Si le pouvoir Elyséen tente de nous faire accroire - avec la complicité patente (voire patentée…) des médias français - que la France est à la pointe de l’action menée dans les sables libyens, la réalité pratique est tout autre : les commanditaires, les donneurs d’ordre sont américains, les français des exécutants, des sbires.

Plus clairement, les forces armées françaises sont sous les ordres du Général Carter F. Ham et de l’Amiral Samuel J. Locklear III, le premier commandant en chef de l’United States Africa Command (AfriCom), et le second, commandant pour l’Europe et l’Afrique des forces navales américaines (la Navy). Ces deux stratèges transmettent leurs ordres à partir du navire de commandement d’État-Major, l’USS « Mount Whitney » (LCC/JCC 20), lequel croise en Méditerranée. Quant au Quartier Général de l’AfriCom, il se trouve lui en Allemagne, à Stuttgart ; c’est là également que se trouve le Special Operations Command-Africa (SOCAfrica).

Deux hommes sur un bateau :
le Général Carter F. Ham, l’Amiral Samuel J. Locklear III et l'USS « Mount Whitney »

Ainsi, les ordres d’attaque partent-ils originellement des postes de commandement du « Mount Whitney » et de la base de Stuttgart, et non du Palais de l’Élysée, du bureau opération de l’Amiral Édouard Guillaud ou de la BA 117 (État-Major de l’Armée de l’Air). Au résultat donc, les aviateurs, les marins et aussi les forces spéciales français, agissant sous le paravent tricolore de l’« Harmattan », obéissent tout bonnement et simplement aux ordres des États-Unis dans le cadre de l’opération « Odyssey Dawn ». Ils sont donc les sous-traitants ou - pour utiliser un terme plus exact - les supplétifs des forces armées américaines. On cherche en vain l’indépendance d’action de la France dans une telle structure de commandement sur laquelle flotte la bannière étoilée. Cherchez l’erreur ou plutôt l’omission.

L’ironie dans tout cela, c’est que le chant XII de l’Odyssée d’Homère est le passage où il est question des dangers que subit Ulysse et ses compagnons, entre les deux terribles écueils, Charybde et Scylla… Bien loin est l’île du soleil et encore plus Ithaque ! Mais « Odyssey Dawn », cette entreprise militaire contre le pouvoir en place actuellement à Tripoli, est avant tout l’aube bien avancée d’une incertitude : celle de sa finalité. Quels sont en effet les buts de guerre ? Le dossier qui les renferme n’est sûrement pas à l’Élysée...

Crédit photo :
http://en.wikipedia.org/wiki/File:Carter_F._Ham_GEN_2008.jpg
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/f3/Locklear.jpg
http://www.mtwhitney.navy.mil/default.aspx
http://www.africom.mil/images/AfricomCrest_HiRes.png

11 mars 2011

Indonésie : vers une pakistanisation de l’archipel ?

Des événements récents en Indonésie reposent une fois encore la question de la sécurité, de la protection et de la survie des minorités dans ce vaste pays. En quelques mois, des minorités musulmanes et chrétiennes ont été les victimes de groupes islamistes radicaux détruisant des mosquées, des églises, des habitations, des biens, et surtout provoquant trois morts au cœur même de l’Indonésie, à Java, où vivent plus de 60% de la population de l’archipel lequel compte près de 240 millions d’habitants. Le problème ne s’arrête pas là, puisque un certain nombre de province ont promulgué des décrets interdisant la pratique « visible » du culte et tout prosélytisme pour la communauté Ahmadiyah, ceci « pour la préservation de l’ordre public et de la sécurité des Ahmadis ».
Hadhrat Mirza Ghulam Ahmad (1839-1908),
fondateur de la congrégation des Ahmadis
En quelques mois, les islamistes indonésiens (animés par le Front des Défenseurs de l’Islam, le FPI, mais aussi par d’autres groupuscules d’activistes) ont attaqué non seulement des  membres de la secte Ahmadiyah (à Cikeusik, province de Banten, le 6 février dernier), mais encore la petite communauté chiite (école Al-Ma’hadul à Kenep, Pasuruan, sur Java Est, le 15 février) et aussi des catholiques et des protestants (à Temanggung, sur Java Centre, le 8 février). Au résultat, ce sont trois morts (des Ahmadis), de nombreux blessés, ainsi que de nombreux dégâts matériels ; cependant les autorités ne font rien, juste quelques déclarations vagues et ne visant nommément aucun groupe extrémiste, alors que ces derniers sont connus de tous et ne se cachent pas, avançant bannières au vent, brassard au bras.
Pire, ces groupuscules sont reçus par les plus hautes autorités de l’Etat, prenant part avec d’autres mouvements religieux, aux discussions sur la question des minorités et les possibilités de législation en la matière ! On croit rêver. Mais ce n’est pas tout. Des ministres en exercice ont fait des déclarations accusant les victimes de fomenter les troubles par leur pratique d’un Islam « déviant » (Cf. les déclarations de Gamawan Fauzi, ministre de l’intérieur et celles du ministre des affaires religieuses, Suryadharma Ali).
Mohammad Habib Rizieq, chef du Front des Défenseurs de l’Islam (FPI)
Un autre homme politique de la coalition au pouvoir, HM Busro, membre du Golkar (ancien parti de Suharto), avançait il y a quelques semaines des solutions aux problèmes rencontrés par les Ahmadis : trouver une île inhabitée, assez grande pour pouvoir regrouper géographiquement tous les Ahmadis indonésiens. Une autre « solution » proposée par cet élu (et par d’autres hommes politiques), celle qui consisterait pour les membres de la Ahmadiyah, de ne plus se reconnaître musulman et de créer une nouvelle religion distincte de l’Islam.
Mais ces « solutions » n’en sont pas. Sans insister sur l’idée scandaleuse d’un parcage géographique, à l’image des réserves à la mode américaine (on sait d’ailleurs ce qu’il est advenu des indiens et de leurs libertés), le « choix » de changer de religion ne tient pas non plus face à la réalité des exactions commises par les extrémistes islamistes. Il suffit de voir ce qu’il arrive déjà aux minorités non musulmanes pour juger de cette « solution » : les chrétiens (catholiques et protestants) sont victimes régulièrement de mesures d’intimidation, voire d’actions punitives menées par les islamistes radicaux, sans que les autorités politiques, policières et judiciaires ne bougent. Même les chiites, pourtant musulmans « reconnus » - davantage que les Ahmadis, ne serait-ce que sur le plan strictement légal ; question théologique mise à part - sont attaqués par ces mêmes extrémistes.
Abdurrahman Wahid (1940-2009), ancien Président indonésien,
en compagnie de l’auteur (coll. Pers.)
Alors que l’Indonésie est un pays prometteur, qu’il fait montre de rejoindre à juste titre les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), qu’il acquiert une visibilité internationale par son engagement notable à l’ONU, qu’il a les moyens humains, intellectuels, les ressources naturelles, la stature géostratégique pour ce faire, voilà que ce qui était un modèle de société de tolérance (entre ethnies et religions) semble s’effriter et la politique intérieure indonésienne prendre un cap dangereux avec cette liberté d’action laissée aux extrémistes radicaux musulmans. C’est un cap dangereux puisque non seulement le nombre de ces exactions et agressions contre les minorités augmentent (Cf. les rapports du Setara Institute et du Wahid Institute) mais elles ne sont pas réprimées, réprimandées, critiquées avec vigueur par les autorités légitimes et démocratiques. Seuls quelques instituts et groupes divers de défense des droits de l’Homme, des minorités, réagissent et tentent de faire entendre le Droit (bafoué) et la raison (perdue).
Mais le temps du consensus mou « à la mode javanaise » n’est plus de mise quand des hommes meurent, quand des édifices religieux sont détruits, des biens de communautés religieuses minoritaires sont détruits.
Vu la tournure des événements en Indonésie, il n’est pas incongru de penser au Pakistan, « ce pays en guerre contre lui-même » - pour reprendre le titre d’une thèse parue en décembre 2010 à Monterey au Etats-Unis (Naval Post-Graduate Studies ; thèse du Colonel Raju S. Baggavalli). La question du blasphème légiféré à la mode islamiste radicale, la question du droit des minorités bafouées, la restriction des libertés religieuses, le radicalisme islamique grandissant, la violence tolérée par le pouvoir politique, font que la République d’Indonésie actuelle ressemble de plus en plus au Pakistan des années 1970, quand Islamabad a pris la voie de la radicalisation « par le haut » avant de passer le cap décisif vers l’islamisme d’Etat que représenta l’arrivée au pouvoir de Zia Ul Haq en 1978, et notamment avec l’Ordonnance XX de 1984, criminalisant les Ahmadis (soit dit en passant, cette Ordonnance n’a en rien diminuée la violence envers les membres de la secte, tout au contraire).
Garuda, Ksatria Mandala Museum, Jakarta (coll. Pers.)
C’est l’image de l’Indonésie prometteuse qui est ainsi ternie et pour longtemps avec ces événements ; parallèlement, c’est l’unité future de l’Indonésie qui est menacée, au moment où le mondialisme fragilise et broie justement l’identité des nations à travers le monde. Il faut espérer que de vrais hommes politiques - et pas seulement des intellectuels, des universitaires ou des activistes divers - émergent bientôt et se fassent entendre et qu’ils montrent la voie de la raison et de la sagesse ancestrale et traditionnelle indonésienne. La devise de la République Unitaire d’Indonésie, que le fier Garuda tient entre ses serres, n’est-elle pas « Bhinneka Tunggal Ika », c'est-à-dire : Unité dans la diversité ? Il serait temps que les responsables politiques indonésiens s’en souviennent. Ces mêmes hommes politiques devraient également se souvenir du préambule de la Constitution de leur pays - le Pancasila (cinq principes), qui fonde la République notamment sur "la croyance en une humanité juste et civilisée" - et de l'article 29-2 de ladite Constitution qui stipule que  "L'Etat garantit à chacun la liberté de choisir sa propre religion et d'en exercer les devoirs selon ses dogmes et ses croyances".
Il y a presque trois ans maintenant, j’écrivais un papier (Cf. : http://philippe-raggi.blogspot.com/2008/12/indonsie-la-question-de-la-secte.html ) sur la question des Ahmadis et des minorités en général en Indonésie ; il est toujours d’actualité.

La cathédrale Sainte-Marie de Jakarta (coll. Pers.)

PS: on peut également voir une intervention de l'auteur sur ce sujet à cette adresse, lors d'une émission sur la télévision KTO, en mars 2011
http://www.ktotv.com/videos-chretiennes/emissions/eglises-du-monde/eglises-du-monde-indonesie/00056806


Crédit photo :
Habib Rizieq : http://www.dakwatuna.com/wp-content/uploads/habib-rizieq-syihab.jpg
Mirza fondateur de la Ahmadiyah : http://stat.kompasiana.com/files/2010/10/mirza-ghulam-kabarnet1.jpg

10 mars 2011

Le ravage des Syrtes

Depuis près d’un mois à présent, depuis le 13 février 2011, la Lybie connait une insurrection. Cependant, force est de constater que depuis ce temps, analystes et commentateurs ne nous disent rien sur ce qui s’y passe, raccrochant ces événements à ce que nous avons connu en Tunisie d’une part et en Egypte d’autre part, parlant de « révolution populaire », « d’actions démocratiques armées », etc. Mais qu’en est-il vraiment ? Que sait-on de la nature de la révolte, des révoltés en Lybie ?

Ce que l’on peut constater également dans ces commentaires, c’est le parti pris quasi unanime contre Kadhafi. La grande conscience universelle, Bernard-Henri Lévy, a parlé et nous le dit : Kadhafi est un « criminel, suicidaire et dangereux pour le monde » (Cf. les déclarations de l’envoyé spécial élyséen BHL). Il faut donc en finir avec lui. Seulement pourquoi aujourd’hui plus qu’hier ? Et s’il y a guerre civile aujourd’hui en Libye, en quoi « le monde » est-il menacé plus qu’hier ? Loin de vouloir défendre ce despote, loin de soutenir son régime autocratique, d’avaliser les actions terroristes du tyran, on peut se demander comment quelqu’un qui a été vanté par tel ou tel politique français (1), qui a reçu sur son sol un grand nombre de chefs d’Etat lors du 3ème sommet Afrique-Union Européenne les 29 et 30 novembre 2010, comment une personne qui a été reçue en décembre 2007, en grande pompe à l’Elysée (2), est aussi vite lâchée, critiquée, vilipendée, honnie, rejetée, bref vouée aux gémonies et à l’opprobre internationale (hormis l’inénarrable Hugo Chavez).

Le grand Boufti de Tripoli

Nous savons depuis longtemps que la roche Tarpéienne est proche du Capitole, mais qu’est-ce qui a bien pu faire que ledit Kadhafi est passé ainsi dans le « côté obscur de la force », passant en deux jours à peine, de chef d’Etat reconnu, accepté par le concert des nations unies (bien que l’on sache parfaitement ce qu’il faisait depuis plusieurs dizaines d’années dans son pays, et la manière avec laquelle étaient traités ses concitoyens), à la représentation archétypale du dictateur sanguinaire et d’autocrate fou ?

Dans l’analyse de ce qui se passe en Lybie, il y a un élément très important à noter : la composante tribale et clanique. A l’instar de l’Irak, ce pays divers et bigarré, n'a pu trouver un équilibre du pouvoir que par l’alliance des tribus les plus importantes. Quand Kadhafi est arrivé au pouvoir en 1969, ce fut non seulement parce qu’il venait d’une des tribus les plus puissantes du pays mais aussi parce qu’il avait passé des alliances avec d’autres tribus, que ce soit par mariage, concussion et marchandage divers. Exit le roi Idris 1er.

Quoi qu’il en soit, il est toujours amusant de regarder comment nos journalistes « traitent » l’information et observer le choix des mots qu'ils utilisent. Par exemple, les soldats Libyens fidèles à Kadhafi lancent des « offensives meurtrières » ; mais rien n’est dit de la qualité des offensives menées par les rebelles ; seraient-elles « douces » ou encore « tendres » ? Par ailleurs, nous avons vu apparaître assez rapidement à l’image un drapeau ; du moins sautait-il aux yeux des observateurs. Ce drapeau, il a fallu un mois avant que les journalistes ne nous en parlent. Mais que représente-t-il réellement pour les rebelles interrogés ? Est-il le symbole de la monarchie renversée ? Est-il juste un signe de ralliement anti-Kadhafi ? Notons  que pour la grande majorité des Libyens, ce drapeau n’existait déjà plus au moment de leur naissance ! 

 Drapeau de la monarchie

Kadhafi avance qu’il est attaqué par des membres d’Al-Qaeda eux-mêmes aidés par des puissances étrangères, occidentales notamment. Cet opposition au Grand Boufti de Tripoli semble donc, si l’on croit Kadhafi, des plus hétéroclites, oxymoriques ; Al Qaeda et les puissances occidentales alliés contre Kadhafi, rien que çà !

Néanmoins, qui peut dire si des islamistes ne sont pas derrière certains de ces multiples groupements dits de « libération » qui grouillent à présent en Lybie ? Qui peut dire si des groupes salafistes de combat de sont pas présents dans cette turbulente et sanglante agitation depuis un mois dans les sables du désert de la cyrénaïque ? Selon les critères de certains islamistes inspirés par Ibn Taymiyya (qui n’est pas seulement l’auteur d'une seule Fatwa, certes fameuse, mais d’une abondante littérature exégétique faut-il le préciser), Kadhafi est un impie, et donc justiciable de la Jihad ; il mérite d’être renversé, voire tué. Pour les islamistes radicaux, ce qui importe dans les travaux d’Ibn Taymiyya, c’est que justification (un cadre juridique islamique, la Fatwa) est donnée d’attaquer et de renverser les dirigeants musulmans d'un pays, si ces derniers ne mènent pas une politique islamiste « rigoureuse », sur « les pas du prophète », et dans l’exercice de la Shari’ah. C’est ainsi que - grâce à une fatwa prononcée en son temps par ledit Ibn Taymiyya - fut lancée et justifiée l’attaque contre les Mongols, déclarés « musulmans de complaisance », bref mahométans de papier, juste digne de passer au fil du sabre.

Cénotaphe d’Ibn Taymiyya à Damas

Par ailleurs, qui peut dire si certaines puissances occidentales, instrumentalisées par des groupes industriels et financiers cosmopolites, mais ayant siège à New-York ou Londres - des groupes pétroliers par exemple - ne verraient pas d’un œil compatissant le renversement de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire socialiste et la mise en place à Tripoli d’un gouvernement docile, plus « démocratique », plus enclin et « ouvert » aux investisseurs étrangers ? N’oublions pas que le pétrole est une richesse importante de la Lybie et que cette énergie fossile est nationalisée depuis 1969, date de l’arrivée au pouvoir de celui qui s’était inspiré de Nasser. Quand nous nous renseignons un peu, nous voyons très vite ce qu’il en est : La Libye est le  deuxième  producteur de pétrole brut en Afrique, après le Nigeria et devant l'Algérie. Mais la Libye dispose de la plus grande réserve de pétrole d’Afrique, ses réserves étant estimées à 46,4 milliards de barils en 2011 (Cf. US Energy Information Administration). La Libye est ainsi un des acteurs majeurs de l’OPEP. De plus, apprend-t-on, le pétrole libyen est de très bonne qualité. Pensez-vous donc que de grands groupes pétroliers, aux chiffres d’affaires (voire aux bénéfices) supérieurs à ceux d’un grand nombre d’Etat du monde, ne seraient pas heureux de s’occuper « sérieusement » de ce pétrole « nationalisé » et de « l’ouvrir au marché » ? Nous connaissons la philanthropie de ces sociétés (3).

Nous avons entendu parler depuis la fin février 2011, d’un Conseil National de Transition (CNT), sensé représenter les forces nouvelles libyennes, « le visage de la Libye pendant la période de transition ».; et la France en la personne du Président, de reconnaître le CNT, comme "seul représentant légitime de la Libye" (une petite claque à la superbe du nouveau Ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, lequel a découvert cette reconnaissance officielle de la France ...par voie de presse). Des émissaires dudit Conseil sont même venus à l’Elysée et ont été reçu par Nicolas Sarkozy, himself. Ces représentants du CNT (à ne pas confondre avec la Confédération Nationale des Travailleurs, le CNT français) ont été reçu également par des membres du Parlement européen. Le CNT est  déjà quasi reconnu comme représentant officiel de « la future nouvelle Libye ». Mais Mahmoud Djebril, Omar Hariri et Ali Essaoui représentent-ils vraiment la Libye et les libyens de la révolte ? Sont-ils des représentants autochtones ou sont-ils à l’image d’un Hamid Karzaï en Afghanistan, des produits « choisis » par quelques intérêts étrangers ? Nos commentateurs avisés se garderont de nous le dire. Par contre, pour Monsieur Bernard-Henri Lévy, il n’y a aucun doute, le CNT, c’est « la démocratie libyenne en marche ».

Hamid Karzaï,
ancien cadre d’UNOCAL et ancien représentant de Delta-Oil...
devenu Président afghan

Qu’apprend-t-on, que sait-on grâce aux journalistes sur ce qui se passe en Lybie en ce moment ? Rien ! Du sable et du vent, un peu de bruit et de la fumée. Et les commentateurs patentés de relater qu’il y a « des avancées », des « contre-offensives », bref, que l’on se bat. Les insurgés sont à l’Est, les fidèles et irréductibles du lider maximo de la Jamahiriya sont à l’Ouest (complètement ?). Que représente cette polarisation géographique ? Est-ce un hasard ? Très peu le soulignent. Cette fracture entre belligérants reprend en fait les divisions ethniques et tribales existantes (4). Elle nous montre un élément important du conflit, nous donne quelques clefs. Alors, est-ce une révolte contre le régime ou une guerre civile entre clans et tribus ? Les deux pouvant se combiner, quelle est donc la part de l’une et de l’autre ? Personne ne le dit.

Les plus hardis des acteurs "démocratiques" prônent l’action militaire directe ; d’autres, juste la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne. L’OTAN est pressentie, les armes sont astiquées, les réservoirs des AWACS et des chasseurs sont déjà remplis de kérosène. Seulement, même pour la seconde option, cela équivaut à un acte de guerre et ne pourra se faire sans morts. Qui plus est, il faut (normalement) un accord international pour ce faire, et il n’est pas encore entériné… Acheter les votes, cela coûte de l’argent. Alors, les esprits se font prudents, comme notre Ministre des affaires étrangères, Alain Juppé. Le souvenir de l’Irak n’est pas si loin, avec ses armes de destructions massives que l’on cherche encore, sans oublier l’Afghanistan. On trouve toujours de bonnes raisons pour attaquer, renverser ; le seul problème, c’est que ce ne sont jamais les vraies…
Entre offensives, contre-offensives, déclarations de presse de l’un et l’autre camp, opérations de charme de Kadhafi et de ses fils, envois d’émissaires ici et là, mesure prises contre les avoirs de Kadhafi, et autre plans d’instauration d’une zone d’exclusion aérienne, nous ne sommes pas sorti de l’écheveau, ni encore entré dans la clarté des faits. S’il est certain que Kadhafi a fait son temps, reste à savoir qui aura la légitimité pour reprendre le pouvoir. Vraisemblablement, la légalité du futur nouveau pouvoir à Tripoli s’obtiendra plus par l’aval des « instances internationales » que par le peuple libyen ; quant à la légitimité, elle sera « décrétée »; plus tard. La démocratie est en marche, c’est sûr…

Le jeune officier Aldo, du Rivage des Syrtes, ne reconnaitrait plus l’horizon de son affectation choisie ; immobilisme et ennui ne sont plus de mise. Toutefois, tâchons comme lui, de lire entre les lignes, de déceler les signes ; nous sommes des observateurs. Mais nous ne devons cependant pas souffler sur les braises et provoquer  par mégarde, comme le malheureux (?) Aldo, le début des hostilités.

Notes :
(1) Tel le « Frère trois points » Ollier, Président de « France-Libye » et accessoirement mari à la ville de MAM, ancienne MAE aujourd'hui libérée de ses obligations.
(2) On peut souligner le rôle joué par l’éminent Ambassadeur de France en Tunisie - à l’époque conseiller de Nicolas Sarkozy - Boris Boillon, dans cette invitation et légitimation de Kadhafi.
(3) Le 29 mai 2007, British Petroleum a signé un contrat de prospection gazière de 900 millions de dollars avec la National Oil Corporation (la compagnie nationale libyenne). Le temps semble venu pour l’extraction et la production à grande échelle, en révisant quelque peu les royalties (un peu comme au Timor oriental et le pétrole de la Mer de Timor).
(4) En Cyrénaïque (Est du pays) il y a les tribus Majabrah, Darsa, Arafah, Barasa, Abiid, Abaydat, Awaqir, Mugharbah, Zuwayah, Awajilah, Fawakhir et Minifah. A l’Ouest de la Libye, il y a les tribus Siaan, El Magarha, El Hasauna.

Crédit photo :
Kadhafi : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/36/Muammar_al-Gaddafi_at_the_AU_summit.jpg
Cénotaphe d’Ibn Tayymiyah : https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEhCsxfh1YSppHFD-6M7cFxUC7nUA4ciHllJ2CtKKmdWOLIw1b0c2EK_EloU-g5lL4C2I92DuyjU4Dp-Kt79t7hoXsJChmYS9ws1-YuA12C5g4ow8RZW49Hn_UDivb-XxiXMmRB9sluDq8IM/s1600/IbnTamiyyah1.jpg
Hamid Karzaï : http://www.latribune.fr/img/46-1824375-0/430641-img-50790-hr.jpg.jpg

2 mars 2011

Quelques traits relatifs à la politique étrangère

La France a connu en cette fin de février 2011 un remaniement ministériel conséquent en terme de poste touché, avec des portefeuilles « lourds », régaliens en somme, comme la Défense, l’Intérieur et les Affaires étrangères affectés. Ces ministères voient arriver des têtes « nouvelles », ou pas si nouvelles que cela d’ailleurs, tant les ministres choisis appartiennent bien au sérail, pour certain depuis plusieurs décennies.

Voilà donc que les Affaires étrangères touchent un Senior Minister (1), avec la venue d’Alain Juppé. Plusieurs fois ministre, Premier Ministre même, Alain Juppé est incontestablement à l’opposé du « ministre gadget » comme il y en a (eu) tant. Après un très bref passage à la Défense (tout juste 105 jours !) Alain Juppé retrouve le Quai d’Orsay qu’il a pratiqué entre 1993 et 1995.

Si Juppé est assurément un homme d’Etat, un serviteur rompu aux arcanes du gouvernement et de la politique, reste à savoir ce qu’il sera en mesure de faire jusqu’en Avril 2012, c'est-à-dire en seulement un an, jusqu’aux prochaines élections présidentielles. 

Un grand commis de l’Etat pour les affaires étrangères, 
ou un consciencieux agent d’équarrissage de la politique extérieure de la France ?

Alain Juppé fait partie d’une génération d’hommes politiques ayant assez de mémoire, d’expériences et de « bagages » pour œuvrer dans le sens des intérêts du pays - c’est le moins que l’on puisse demander à un ministre d’Etat. Mais aura-t-il non seulement les coudées franches (comme il le souhaitait avant d’accepter ledit marocain) mais aussi tout ce qu’il faudra par ailleurs pour conduire sa tâche ardue ? Si, sur le premier point - l’exercice entier du pouvoir de Ministre des affaires étrangères - la chose semble avoir été réglée, avec le départ de Claude Guéant, nommé à l’Intérieur, et celui de Jean-David Levitte (2), reste en question le plus important : mettre en œuvre la politique étrangère de la France.

C’est LA question cruciale ; c’est là que tout apparaît sans voile, sans fard, à nu. Malheureusement, même un ministre comme Alain Juppé, malgré toutes ses qualités, n’y pourra rien en la matière car s’il peut et doit mettre en œuvre la politique décidée par le chef de l’Etat - car telles sont ses fonctions - ce n’est pas le Ministre des Affaires étrangères qui trace et définit celle-ci mais le Président de la République, en l’occurrence Nicolas Sarkozy.

Or, qu’avons-nous vu en matière de politique étrangère française depuis 2007 ou même durant le dernier exercice du mandat de Jacques Chirac ? Rien. Les chancelleries ne connaissent qu’un seul mot d’ordre, qu’une seule directive : Droits de l’Homme et intégration européenne  On pourra dire ce que l’on voudra, mais les Droits de l’Homme ne font pas une politique étrangère (3). A la rigueur peuvent-ils l’accompagner, si tant est que l’on partage cette idéologie. Quant à la politique d'intégration européenne, c'est la mise en œuvre, le processus de déconstruction de notre souveraineté nationale; c'est-à-dire, pour un pays, l'équivalent d'un suicide. 

Lorsque la France ne doutait pas d'elle même, elle avait le Cardinal
(Richelieu, par Philippe de Champaigne)

Où sont les axes, la philosophie, l’articulation, et surtout les buts, de notre politique étrangère depuis ne serait-ce que dix ans ? Cette question nous amène sur le terrain des fondamentaux de l’étude de ce qu’est la politique étrangère ; le genre de questions abordées dans des cours de sciences politiques élémentaires.

Trois éléments participent à la question de la définition d’une politique étrangère. Premièrement, il y a au moins deux conditions nécessaires, les pré-requis : à savoir un état de souveraineté - puissance absolue et perpétuelle - de pleine autonomie et de liberté d’action, d’une part, (Cf. Jean Bodin Livre I, chap. viii de La République) ainsi qu’une analyse pointue, fine, exhaustive de l’état du monde, d’autre part. Deuxièmement, il y a ses objectifs, ses buts ultimes que l’on pourrait définir et résumer ainsi : le maintien et l’accroissement de la puissance de l’Etat. Enfin, il y a les moyens pour y parvenir, en dehors même de l’existence préalable d’une administration des affaires étrangères (avec ses fonctionnaires, sa culture propre, son histoire, son expérience, etc.), sans oublier son (ses) réseau(x) tissés avec le temps. Ces autres moyens étant, a minima, les politiques d’alliances (entretien et création), les manœuvres diplomatiques (officielles ou non, et de nature multiple, tant le terrain pourra être celui de l’économique, du culturel, du militaire, etc.).

La venue de Monsieur Juppé va-t-elle donc changer la donne de la politique étrangère française ? Pour répondre à cette question, considérons-le comme un conducteur de poids lourd employé d’une société de transport. Ainsi faut-il à Alain Juppé tout d’abord un véhicule équipé d’un moteur, du carburant, un volant, une marchandise, mais surtout… un cap, une direction. Si la plupart des ingrédients sont là, reste que les roues du véhicule ont un rayon de braquage trop étroit, que le carburant est limité, que la remorque du camion est quasiment vide, et surtout que le cap est inexistant, non donné par son commanditaire. A partir de ce moment, il est aisé de comprendre que la facilité pousse le conducteur et son employeur, à faire en sorte que le poids lourd trouve et monte très vite sur le plateau d’un autre véhicule (plus gros) qui, lui, sait où il va. L’essentiel n’est pas de bouger pour bouger et aller là où les circonstances peuvent mener, mais là où l’on doit aller, là où il faut (faudrait) aller, là où l’on a décidé d’aller, dans un but sensé, rationnel, particulier, propre.

Souvent à contre-courant, à juste titre, à bon escient : Hubert Védrine

Compte tenu de ces différentes circonstances défavorables, le talent de Monsieur Juppé n’y pourra rien. Il n’y aura pas de politique étrangère de la France. Alain Juppé s’en tiendra aux affaires courantes, de façon sûrement digne, honnête mais finalement dérisoire. Ces affaires courantes consistant à suivre, à accompagner, des buts, des stratégies, des politiques étrangères à la France et à ses intérêts vitaux. C’est bien vraisemblablement pourquoi, en son temps (en 2007) Hubert Védrine avait refusé de prendre le poste que lui proposait le Président nouvellement élu ; Monsieur Védrine savait pertinemment qu’il ne pourrait exercer sa tâche sérieusement, qu’il ne serait Ministre des affaires étrangères que de papier timbré.

Il n’y a plus de politique étrangère de la France car il n’y a plus de France, en tout cas plus de conditions suffisantes pour sa propre survie en tant que Nation, en tant qu’Etat. La France ne se pense plus, ne se projette plus. La France ne croit plus en elle-même, en ses valeurs, en ce qu’elle a incarné et incarne dans l’histoire. Nous sommes passés du doute méthodique au doute systématique, du questionnement nécessaire sur notre réalité et à sa poursuite féconde, au renoncement inqualifiable à vouloir dire que l’on est, tout simplement, que l’on ose se poser comme nation distincte à la face du monde, avec une volonté, une identité, un destin propre. La France ne veut plus tracer de traits, et délimiter le dedans et le dehors, bref, ne serait-ce que penser et dessiner la simple ligne qui fait l’ordonnancement du monde et le début de la politique (4). La fondation de Rome, dit-on, commença simplement par un trait tracé sur le sol avec l’aide d’une charrue. La simplicité, la pureté du commencement…

Une charrue, un homme, un peuple, une volonté, …un Empire.
(La fondation de Rome, par Giuseppe Cesari)

Notes :
(1) Nous n’avons pas cette notion en France contrairement à d’autres pays ; toutefois, notons que le titre de « Ministre d’Etat » s’en rapproche quelque peu.
(2) Il devait prendre la direction du futur Conseil national de sécurité, envisagé par le président de la République, organisme  calqué sur le modèle américain.
(3) Hubert Védrine, le meilleur des ministres des affaires étrangères que la France ait connu depuis au moins 30 ans, parle de « l’invocation de grands principes vagues et généraux » ; nous sommes dans le même registre. Cf. son intervention aux 11 ème conférences stratégiques de l’IRIS en 2006.
(4) On lira avec plaisir et attention le dernier petit ouvrage de Régis Debray, « L’éloge des frontières » (Gallimard), qui regroupe quelques conférences données par l’auteur au japon en 2010.

Crédit photo :
Alain Juppé : http://fr.novopress.info/wp-content/uploads/2010/09/Alain-Jupp%C3%A9-4.jpg
Hubert Védrine : http://www.corporate-photos.com/portraits/images/09_Hubert-Vedrine.jpg
Le Cardinal de Richelieu, par Philippe de Champaigne : http://presseecrite.unblog.fr/files/2010/09/richelieu61.jpg
La fondation de Rome, par Giuseppe Cesari : http://www.ac-grenoble.fr/lycee/diois/Latin/archives/ico/analyses%20et%20commentaires/Cesari-%20fondation%20de%20Rome%20par%20Romulus.jpg

17 janvier 2011

Quelques réflexions suites aux changements politiques survenus en Tunisie

Alors que nos médias évoquent abondamment la question des changements politiques survenus en Tunisie, tout en n’en disant rien sur le fond, restant dans le seul visible, il est nécessaire de donner quelques éléments afin de mieux juger de cette fin de pouvoir de Zine El Abidine Ben Ali (1) et de la fin de son régime policier (2) - policier et non militaire, est-il important de le souligner.

Zine El Abidine Ben Ali en majesté...

1 – L’attitude des autorités françaises ou, le degré zéro de la politique

Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il y a eu absence totale de coordination dans le discours officiel français sur cette question tunisienne. Ce manque de cohérence inqualifiable conduit à la confusion et à une démonstration de faiblesse patente de la diplomatie et de la position française en général. C’est à se demander si nos dirigeants ont les éléments pour connaître ce qui se passe en Tunisie (ou plutôt s'ils savent qu'il existe  des "outils" spécialisés pour ce faire), s’ils sont vraiment au fait des développements politiques qui s’y passent. Cette déficience est grave puisqu’elle démontre le manque d’éléments d’appréciation, d'information et donc d’analyse au plus haut niveau de l’Etat français. Ceci est un comble alors qu’il s’agit d’un pays qui se situe à moins de deux heures d’avion de la France et qui est un ancien protectorat Français (3).

Ah, que les temps peuvent (vite) changer...

Aucune cohérence enfin car l’on a eu tout d’abord un soutien au pouvoir de Ben Ali. Dominique Strauss-Kahn,  socialiste, patron du FMI, déclarait en 18 novembre 2008, que la Tunisie était un « exemple à suivre », que c’était « un modèle économique » ; Bruno Lemaire, Ministre du gouvernement Fillon, déclarant sur Canal+ « le président Ben Ali est quelqu’un qui est souvent mal jugé mais il a fait beaucoup de choses » et plus récemment Mme Alliot-Marie, Ministre de l’Intérieur, déclarant à l’Assemblée Nationale « nous proposons que le savoir-faire de nos forces de sécurité, qui est reconnu dans le monde entier, permette de régler des situations sécuritaires de ce type », etc. Nous avons eu par la suite, assez tardivement, un discours sur la prise en compte de ce changement ; et enfin, une fois le coche loupé, un rejet clair du pouvoir incarné par le dit Ben Ali (propos de M. Baroin, de Mme Lagarde, etc.), ceci allant même jusqu’à des positions lamentables de bassesses (4) - tel le coup de pied de l’âme au Lion mort - avec un refus ostentatoire, médiatique, de recevoir un Ben Ali en fuite sur le sol français, et des propositions de gel des avoirs de Ben Ali et de sa famille en France.

2 – Les communistes tunisiens ou, le retour des refoulés

Les communistes tunisiens maltraités par Ben Ali sont, pour beaucoup, réfugiés en France ; ils vont retourner dans leur pays suite à l’annonce d’élections « démocratiques ». Rien n’est dit dans nos médias sur l’action des communistes dans cette révolte dite « populaire » à Tunis et dans d’autres villes du pays. Autre question : le Parti communiste des ouvriers de Tunisie (clandestin) va-t-il être légalement autorisé ? Que va-t-il devenir de la « Coalition du 18 octobre (5) », regroupement tout azimut anti-Ben Ali, qui réunissait Communistes et islamistes ? De quels soutiens bénéficie Hamma Hammami localement et internationalement ? se présentera-t-il aux élections ? Que va-t-il advenir de la « Coalition démocratique et progressiste » (6), pendant à la « Coalition du 18 Octobre », regroupant gauchistes et communistes hostiles à toute alliance avec les islamistes ? Ces deux coalitions vont-elles s’affronter ?

La peste...

3 – Les islamistes tunisiens ou, l’Islam mondialisé

A l’instar des autres pays, la Tunisie n’échappe pas à la mondialisation et à son corolaire :  l’Islam fondamentaliste (7). Tout comme les communistes, les islamistes étaient pourchassés et enfermés par Ben Ali. Il y a des islamistes « démocrates » - de style PJD marocain ou AKP turc, avec El Nadha (8) - et des radicaux. Quoiqu’il en soit, ces islamistes existent bel et bien, leurs idées sont diffusées dans toute la société tunisienne ; on se souvient de l’attentat contre la synagogue El Ghriba (Djerba) le 11 avril 2002. Que représentent-ils dans la Tunisie d’aujourd’hui ? Ont-ils été actifs dans les émeutes ? Les islamistes enfermés dans les geôles par Ben Ali, (plusieurs centaines) vont-ils être libérés par le nouveau pouvoir en place ? Quoi qu’il en soit, ils ne vont pas rester les bras croisés et ils vont certainement  s’engouffrer dans « la brèche démocratique » pour certains, comme ils l’ont fait systématiquement dans d’autres pays et agir au grand jour pour diffuser encore davantage leurs idées. Rached Ghannouchi (9), chef d’El Nadha, âgé de 69 ans, voudra prendre sa revanche politique. Quant aux radicaux, ils ne seront pas inactifs non plus, c’est sûr. Que va-t-il advenir de l’alliance objective avec les communistes ? Vont-ils désormais s’affronter maintenant que Ben Ali est parti, car c’est un peu l’alliance de la carpe et du lapin que cette « Coalition du 18 octobre », entre communistes et islamistes ?

...le choléra...

4 – Les Etats-Unis et la révolution tunisienne ou, comment passer de la couleur aux plantes…

On a parlé de révolte « populaire », de « peuple dans la rue », etc. mais ce dont on ne parle pas, c’est le rôle de l’armée nationale tunisienne d'une part, et des liens étroits que celle-ci entretient avec les Etats-Unis, d'autre part ; liens qui se sont noués de manière intime des cinq dernières années, parallèlement au fait que les Etats-Unis sont un des premiers pourvoyeurs de l’armée nationale tunisienne. Cette armée est l’élément clef (à l’opposé de la Police, trop compromise pour une grande part avec le pouvoir du dirigeant déchu Ben Ali) dans la stabilité du pouvoir et la continuité de celui-ci dans l’après Ben Ali. Comme le dit l’Amiral Lanxade (10), « le Chef d'état-major de l'armée de terre (le Général Rachid Ammar) a démissionné en refusant de faire tirer l'armée ; c'est probablement lui qui a conseillé à Ben Ali de s'en aller ». L’armée tunisienne est donc appelée à avoir un rôle important et une influence certaine dans le nouveau pouvoir qui va s’installer à Tunis.

 
...ou le cancer ?

Il est fort à parier que les Etats-Unis ne sont pas étrangers à ce qui s’est passé en Tunisie. Avons-nous affaire à une réplique maghrébine des « révolutions colorées » ? Est-ce du « Jasmin de synthèse » ? Reste donc à savoir la dose d’implication des Etats-Unis et leur degré d’intimité avec les militaires pour préjuger du réel avenir politique en Tunisie.


5 – Les journalistes français face à l’événement ou, quand l’écran fait écran...

Comme pour la chute du Shah d’Iran en 1979, les journalistes sont allés très "en avant" dans l’accompagnement de cette chute du régime tunisien, sans une seule seconde prendre un peu de recul, sans penser aux conséquences politiques à venir, sans présenter l’éventail des possibles ; bref, sans penser ni analyser la situation, ni donner les éléments pour juger de ce qui s’y passe. Pour ne pas changer, les journalistes des Mass Médias français, avancent tête dans le guidon, sans se poser les vraies questions. Par exemple : cette « révolution » dite « du jasmin » (11) est-elle vraiment spontanée ? qui sont les vraies personnes ou les groupes d’intérêts derrière les événements ? y a-t-il des soutiens étrangers ? et lesquels ? quel est le rôle de la diaspora tunisienne dans ce changement ? va-t-on passer d’un régime policier à un régime militaire ? que représente l’opposition - islamiste, communiste, et autres (12) ? qui a plus de chances d’arriver et de tenir le pouvoir ? Peut-il y avoir contamination à d’autres pays suite à ce renversement ? Que dire de la situation algérienne qui souffre des mêmes symptômes ? Et que dire de l’Egypte (autrement plus dangereuse si elle basculait) ? Que pourrait-être la réaction des pays européens face à ces changements ? etc.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que 2011 est bien parti. La tectonique géopolitique est active, les régimes changent, d’autres vont tomber, l’avenir est-il au hasard (13) ?


Notes :

(1) en place depuis novembre 1987 après la destitution de l’ex-chef de l’Etat Habib Bourguiba.
(2) Régime policier ET familial (clanique) faut-il le rappeler, avec les familles Ben Ali et Trabelsi.
(3) La Tunisie a acquis son indépendance le 20 mars 1956, en pleine guerre d’Algérie.
(4) On ne se conduit pas ainsi avec quelqu’un que l’on a soutenu jusqu’à la veille des émeutes. Cette attitude est un manque à la parole de la France, à sa probité et à sa crédibilité.
(5) Front démocratique, pour les droits et les libertés du 18 Octobre 2005, regroupant, en dehors des communistes et des islamistes, Néjib Chebbi (Parti démocratique progressiste, PDP), Mustapha Ben Jaafar (Forum démocratique pour le travail et les libertés, FDTL) et d’autres personnes/personnalités.
(6) regroupe Ettajdid (Renouveau, ancien Parti communiste tunisien), deux groupuscules de gauche non reconnus : le Parti du travail patriotique et démocratique (PTPD) et les Communistes démocrates (CD), ainsi que des intellectuels indépendants, comme l'économiste Mahmoud Ben Romdhane, ancien président de la section tunisienne d'Amnesty International.
(7) Actif depuis les années 70.
(8) Connu aussi sous le nom d’Ennahdha.
(9) exilé à Londres depuis le début des années 90.
(10) ex-chef d'Etat-major français et ex-ambassadeur de France en Tunisie.
(11) Un peu comme ces révolutions colorées survenues dans les ex-républiques soviétiques ; « spontanées » elles aussi, mais néanmoins financées par Georges Soros avec l’appui des Etats-Unis. A quand une révolution "Cadamome" en Egypte ou "Thé à la menthe" en Algérie ?
(12) Telle celle incarnée par Moncef Ben Mohamed Bedoui-Marzouki.
(13) Cf. Jacques Brel, Aux Marquises : « (…) le rire est dans le cœur, le mot dans le regard, le cœur est voyageur, l’avenir est au hasard (…)».


Crédit photos :
http://fr.academic.ru/pictures/frwiki/84/Tunisie_President_Ben_Ali.jpg
http://www.alterinfo.net/les-soutiens-du-boucher-de-Tunis-Ben-Ali-DSK-Sarko-Alliot-Marie-Frederic-Mitterand-etc_a53741.html