23 mars 2011

Aube ou crépuscule ?

« Aurore aux doigts de rose… ». Homère (Odyssée, chant XII).

Dans l’opération lancée contre le pouvoir libyen de Kadhafi, il apparait que ce soit davantage « Odyssey Dawn » (Aube de l’Odyssée) que l’« Harmattan » (vent d’Afrique de l’Ouest en provenance du Sahara) qui donne le cap et tienne les rênes. Si le pouvoir Elyséen tente de nous faire accroire - avec la complicité patente (voire patentée…) des médias français - que la France est à la pointe de l’action menée dans les sables libyens, la réalité pratique est tout autre : les commanditaires, les donneurs d’ordre sont américains, les français des exécutants, des sbires.

Plus clairement, les forces armées françaises sont sous les ordres du Général Carter F. Ham et de l’Amiral Samuel J. Locklear III, le premier commandant en chef de l’United States Africa Command (AfriCom), et le second, commandant pour l’Europe et l’Afrique des forces navales américaines (la Navy). Ces deux stratèges transmettent leurs ordres à partir du navire de commandement d’État-Major, l’USS « Mount Whitney » (LCC/JCC 20), lequel croise en Méditerranée. Quant au Quartier Général de l’AfriCom, il se trouve lui en Allemagne, à Stuttgart ; c’est là également que se trouve le Special Operations Command-Africa (SOCAfrica).

Deux hommes sur un bateau :
le Général Carter F. Ham, l’Amiral Samuel J. Locklear III et l'USS « Mount Whitney »

Ainsi, les ordres d’attaque partent-ils originellement des postes de commandement du « Mount Whitney » et de la base de Stuttgart, et non du Palais de l’Élysée, du bureau opération de l’Amiral Édouard Guillaud ou de la BA 117 (État-Major de l’Armée de l’Air). Au résultat donc, les aviateurs, les marins et aussi les forces spéciales français, agissant sous le paravent tricolore de l’« Harmattan », obéissent tout bonnement et simplement aux ordres des États-Unis dans le cadre de l’opération « Odyssey Dawn ». Ils sont donc les sous-traitants ou - pour utiliser un terme plus exact - les supplétifs des forces armées américaines. On cherche en vain l’indépendance d’action de la France dans une telle structure de commandement sur laquelle flotte la bannière étoilée. Cherchez l’erreur ou plutôt l’omission.

L’ironie dans tout cela, c’est que le chant XII de l’Odyssée d’Homère est le passage où il est question des dangers que subit Ulysse et ses compagnons, entre les deux terribles écueils, Charybde et Scylla… Bien loin est l’île du soleil et encore plus Ithaque ! Mais « Odyssey Dawn », cette entreprise militaire contre le pouvoir en place actuellement à Tripoli, est avant tout l’aube bien avancée d’une incertitude : celle de sa finalité. Quels sont en effet les buts de guerre ? Le dossier qui les renferme n’est sûrement pas à l’Élysée...

Crédit photo :
http://en.wikipedia.org/wiki/File:Carter_F._Ham_GEN_2008.jpg
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/f3/Locklear.jpg
http://www.mtwhitney.navy.mil/default.aspx
http://www.africom.mil/images/AfricomCrest_HiRes.png

11 mars 2011

Indonésie : vers une pakistanisation de l’archipel ?

Des événements récents en Indonésie reposent une fois encore la question de la sécurité, de la protection et de la survie des minorités dans ce vaste pays. En quelques mois, des minorités musulmanes et chrétiennes ont été les victimes de groupes islamistes radicaux détruisant des mosquées, des églises, des habitations, des biens, et surtout provoquant trois morts au cœur même de l’Indonésie, à Java, où vivent plus de 60% de la population de l’archipel lequel compte près de 240 millions d’habitants. Le problème ne s’arrête pas là, puisque un certain nombre de province ont promulgué des décrets interdisant la pratique « visible » du culte et tout prosélytisme pour la communauté Ahmadiyah, ceci « pour la préservation de l’ordre public et de la sécurité des Ahmadis ».
Hadhrat Mirza Ghulam Ahmad (1839-1908),
fondateur de la congrégation des Ahmadis
En quelques mois, les islamistes indonésiens (animés par le Front des Défenseurs de l’Islam, le FPI, mais aussi par d’autres groupuscules d’activistes) ont attaqué non seulement des  membres de la secte Ahmadiyah (à Cikeusik, province de Banten, le 6 février dernier), mais encore la petite communauté chiite (école Al-Ma’hadul à Kenep, Pasuruan, sur Java Est, le 15 février) et aussi des catholiques et des protestants (à Temanggung, sur Java Centre, le 8 février). Au résultat, ce sont trois morts (des Ahmadis), de nombreux blessés, ainsi que de nombreux dégâts matériels ; cependant les autorités ne font rien, juste quelques déclarations vagues et ne visant nommément aucun groupe extrémiste, alors que ces derniers sont connus de tous et ne se cachent pas, avançant bannières au vent, brassard au bras.
Pire, ces groupuscules sont reçus par les plus hautes autorités de l’Etat, prenant part avec d’autres mouvements religieux, aux discussions sur la question des minorités et les possibilités de législation en la matière ! On croit rêver. Mais ce n’est pas tout. Des ministres en exercice ont fait des déclarations accusant les victimes de fomenter les troubles par leur pratique d’un Islam « déviant » (Cf. les déclarations de Gamawan Fauzi, ministre de l’intérieur et celles du ministre des affaires religieuses, Suryadharma Ali).
Mohammad Habib Rizieq, chef du Front des Défenseurs de l’Islam (FPI)
Un autre homme politique de la coalition au pouvoir, HM Busro, membre du Golkar (ancien parti de Suharto), avançait il y a quelques semaines des solutions aux problèmes rencontrés par les Ahmadis : trouver une île inhabitée, assez grande pour pouvoir regrouper géographiquement tous les Ahmadis indonésiens. Une autre « solution » proposée par cet élu (et par d’autres hommes politiques), celle qui consisterait pour les membres de la Ahmadiyah, de ne plus se reconnaître musulman et de créer une nouvelle religion distincte de l’Islam.
Mais ces « solutions » n’en sont pas. Sans insister sur l’idée scandaleuse d’un parcage géographique, à l’image des réserves à la mode américaine (on sait d’ailleurs ce qu’il est advenu des indiens et de leurs libertés), le « choix » de changer de religion ne tient pas non plus face à la réalité des exactions commises par les extrémistes islamistes. Il suffit de voir ce qu’il arrive déjà aux minorités non musulmanes pour juger de cette « solution » : les chrétiens (catholiques et protestants) sont victimes régulièrement de mesures d’intimidation, voire d’actions punitives menées par les islamistes radicaux, sans que les autorités politiques, policières et judiciaires ne bougent. Même les chiites, pourtant musulmans « reconnus » - davantage que les Ahmadis, ne serait-ce que sur le plan strictement légal ; question théologique mise à part - sont attaqués par ces mêmes extrémistes.
Abdurrahman Wahid (1940-2009), ancien Président indonésien,
en compagnie de l’auteur (coll. Pers.)
Alors que l’Indonésie est un pays prometteur, qu’il fait montre de rejoindre à juste titre les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), qu’il acquiert une visibilité internationale par son engagement notable à l’ONU, qu’il a les moyens humains, intellectuels, les ressources naturelles, la stature géostratégique pour ce faire, voilà que ce qui était un modèle de société de tolérance (entre ethnies et religions) semble s’effriter et la politique intérieure indonésienne prendre un cap dangereux avec cette liberté d’action laissée aux extrémistes radicaux musulmans. C’est un cap dangereux puisque non seulement le nombre de ces exactions et agressions contre les minorités augmentent (Cf. les rapports du Setara Institute et du Wahid Institute) mais elles ne sont pas réprimées, réprimandées, critiquées avec vigueur par les autorités légitimes et démocratiques. Seuls quelques instituts et groupes divers de défense des droits de l’Homme, des minorités, réagissent et tentent de faire entendre le Droit (bafoué) et la raison (perdue).
Mais le temps du consensus mou « à la mode javanaise » n’est plus de mise quand des hommes meurent, quand des édifices religieux sont détruits, des biens de communautés religieuses minoritaires sont détruits.
Vu la tournure des événements en Indonésie, il n’est pas incongru de penser au Pakistan, « ce pays en guerre contre lui-même » - pour reprendre le titre d’une thèse parue en décembre 2010 à Monterey au Etats-Unis (Naval Post-Graduate Studies ; thèse du Colonel Raju S. Baggavalli). La question du blasphème légiféré à la mode islamiste radicale, la question du droit des minorités bafouées, la restriction des libertés religieuses, le radicalisme islamique grandissant, la violence tolérée par le pouvoir politique, font que la République d’Indonésie actuelle ressemble de plus en plus au Pakistan des années 1970, quand Islamabad a pris la voie de la radicalisation « par le haut » avant de passer le cap décisif vers l’islamisme d’Etat que représenta l’arrivée au pouvoir de Zia Ul Haq en 1978, et notamment avec l’Ordonnance XX de 1984, criminalisant les Ahmadis (soit dit en passant, cette Ordonnance n’a en rien diminuée la violence envers les membres de la secte, tout au contraire).
Garuda, Ksatria Mandala Museum, Jakarta (coll. Pers.)
C’est l’image de l’Indonésie prometteuse qui est ainsi ternie et pour longtemps avec ces événements ; parallèlement, c’est l’unité future de l’Indonésie qui est menacée, au moment où le mondialisme fragilise et broie justement l’identité des nations à travers le monde. Il faut espérer que de vrais hommes politiques - et pas seulement des intellectuels, des universitaires ou des activistes divers - émergent bientôt et se fassent entendre et qu’ils montrent la voie de la raison et de la sagesse ancestrale et traditionnelle indonésienne. La devise de la République Unitaire d’Indonésie, que le fier Garuda tient entre ses serres, n’est-elle pas « Bhinneka Tunggal Ika », c'est-à-dire : Unité dans la diversité ? Il serait temps que les responsables politiques indonésiens s’en souviennent. Ces mêmes hommes politiques devraient également se souvenir du préambule de la Constitution de leur pays - le Pancasila (cinq principes), qui fonde la République notamment sur "la croyance en une humanité juste et civilisée" - et de l'article 29-2 de ladite Constitution qui stipule que  "L'Etat garantit à chacun la liberté de choisir sa propre religion et d'en exercer les devoirs selon ses dogmes et ses croyances".
Il y a presque trois ans maintenant, j’écrivais un papier (Cf. : http://philippe-raggi.blogspot.com/2008/12/indonsie-la-question-de-la-secte.html ) sur la question des Ahmadis et des minorités en général en Indonésie ; il est toujours d’actualité.

La cathédrale Sainte-Marie de Jakarta (coll. Pers.)

PS: on peut également voir une intervention de l'auteur sur ce sujet à cette adresse, lors d'une émission sur la télévision KTO, en mars 2011
http://www.ktotv.com/videos-chretiennes/emissions/eglises-du-monde/eglises-du-monde-indonesie/00056806


Crédit photo :
Habib Rizieq : http://www.dakwatuna.com/wp-content/uploads/habib-rizieq-syihab.jpg
Mirza fondateur de la Ahmadiyah : http://stat.kompasiana.com/files/2010/10/mirza-ghulam-kabarnet1.jpg

10 mars 2011

Le ravage des Syrtes

Depuis près d’un mois à présent, depuis le 13 février 2011, la Lybie connait une insurrection. Cependant, force est de constater que depuis ce temps, analystes et commentateurs ne nous disent rien sur ce qui s’y passe, raccrochant ces événements à ce que nous avons connu en Tunisie d’une part et en Egypte d’autre part, parlant de « révolution populaire », « d’actions démocratiques armées », etc. Mais qu’en est-il vraiment ? Que sait-on de la nature de la révolte, des révoltés en Lybie ?

Ce que l’on peut constater également dans ces commentaires, c’est le parti pris quasi unanime contre Kadhafi. La grande conscience universelle, Bernard-Henri Lévy, a parlé et nous le dit : Kadhafi est un « criminel, suicidaire et dangereux pour le monde » (Cf. les déclarations de l’envoyé spécial élyséen BHL). Il faut donc en finir avec lui. Seulement pourquoi aujourd’hui plus qu’hier ? Et s’il y a guerre civile aujourd’hui en Libye, en quoi « le monde » est-il menacé plus qu’hier ? Loin de vouloir défendre ce despote, loin de soutenir son régime autocratique, d’avaliser les actions terroristes du tyran, on peut se demander comment quelqu’un qui a été vanté par tel ou tel politique français (1), qui a reçu sur son sol un grand nombre de chefs d’Etat lors du 3ème sommet Afrique-Union Européenne les 29 et 30 novembre 2010, comment une personne qui a été reçue en décembre 2007, en grande pompe à l’Elysée (2), est aussi vite lâchée, critiquée, vilipendée, honnie, rejetée, bref vouée aux gémonies et à l’opprobre internationale (hormis l’inénarrable Hugo Chavez).

Le grand Boufti de Tripoli

Nous savons depuis longtemps que la roche Tarpéienne est proche du Capitole, mais qu’est-ce qui a bien pu faire que ledit Kadhafi est passé ainsi dans le « côté obscur de la force », passant en deux jours à peine, de chef d’Etat reconnu, accepté par le concert des nations unies (bien que l’on sache parfaitement ce qu’il faisait depuis plusieurs dizaines d’années dans son pays, et la manière avec laquelle étaient traités ses concitoyens), à la représentation archétypale du dictateur sanguinaire et d’autocrate fou ?

Dans l’analyse de ce qui se passe en Lybie, il y a un élément très important à noter : la composante tribale et clanique. A l’instar de l’Irak, ce pays divers et bigarré, n'a pu trouver un équilibre du pouvoir que par l’alliance des tribus les plus importantes. Quand Kadhafi est arrivé au pouvoir en 1969, ce fut non seulement parce qu’il venait d’une des tribus les plus puissantes du pays mais aussi parce qu’il avait passé des alliances avec d’autres tribus, que ce soit par mariage, concussion et marchandage divers. Exit le roi Idris 1er.

Quoi qu’il en soit, il est toujours amusant de regarder comment nos journalistes « traitent » l’information et observer le choix des mots qu'ils utilisent. Par exemple, les soldats Libyens fidèles à Kadhafi lancent des « offensives meurtrières » ; mais rien n’est dit de la qualité des offensives menées par les rebelles ; seraient-elles « douces » ou encore « tendres » ? Par ailleurs, nous avons vu apparaître assez rapidement à l’image un drapeau ; du moins sautait-il aux yeux des observateurs. Ce drapeau, il a fallu un mois avant que les journalistes ne nous en parlent. Mais que représente-t-il réellement pour les rebelles interrogés ? Est-il le symbole de la monarchie renversée ? Est-il juste un signe de ralliement anti-Kadhafi ? Notons  que pour la grande majorité des Libyens, ce drapeau n’existait déjà plus au moment de leur naissance ! 

 Drapeau de la monarchie

Kadhafi avance qu’il est attaqué par des membres d’Al-Qaeda eux-mêmes aidés par des puissances étrangères, occidentales notamment. Cet opposition au Grand Boufti de Tripoli semble donc, si l’on croit Kadhafi, des plus hétéroclites, oxymoriques ; Al Qaeda et les puissances occidentales alliés contre Kadhafi, rien que çà !

Néanmoins, qui peut dire si des islamistes ne sont pas derrière certains de ces multiples groupements dits de « libération » qui grouillent à présent en Lybie ? Qui peut dire si des groupes salafistes de combat de sont pas présents dans cette turbulente et sanglante agitation depuis un mois dans les sables du désert de la cyrénaïque ? Selon les critères de certains islamistes inspirés par Ibn Taymiyya (qui n’est pas seulement l’auteur d'une seule Fatwa, certes fameuse, mais d’une abondante littérature exégétique faut-il le préciser), Kadhafi est un impie, et donc justiciable de la Jihad ; il mérite d’être renversé, voire tué. Pour les islamistes radicaux, ce qui importe dans les travaux d’Ibn Taymiyya, c’est que justification (un cadre juridique islamique, la Fatwa) est donnée d’attaquer et de renverser les dirigeants musulmans d'un pays, si ces derniers ne mènent pas une politique islamiste « rigoureuse », sur « les pas du prophète », et dans l’exercice de la Shari’ah. C’est ainsi que - grâce à une fatwa prononcée en son temps par ledit Ibn Taymiyya - fut lancée et justifiée l’attaque contre les Mongols, déclarés « musulmans de complaisance », bref mahométans de papier, juste digne de passer au fil du sabre.

Cénotaphe d’Ibn Taymiyya à Damas

Par ailleurs, qui peut dire si certaines puissances occidentales, instrumentalisées par des groupes industriels et financiers cosmopolites, mais ayant siège à New-York ou Londres - des groupes pétroliers par exemple - ne verraient pas d’un œil compatissant le renversement de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire socialiste et la mise en place à Tripoli d’un gouvernement docile, plus « démocratique », plus enclin et « ouvert » aux investisseurs étrangers ? N’oublions pas que le pétrole est une richesse importante de la Lybie et que cette énergie fossile est nationalisée depuis 1969, date de l’arrivée au pouvoir de celui qui s’était inspiré de Nasser. Quand nous nous renseignons un peu, nous voyons très vite ce qu’il en est : La Libye est le  deuxième  producteur de pétrole brut en Afrique, après le Nigeria et devant l'Algérie. Mais la Libye dispose de la plus grande réserve de pétrole d’Afrique, ses réserves étant estimées à 46,4 milliards de barils en 2011 (Cf. US Energy Information Administration). La Libye est ainsi un des acteurs majeurs de l’OPEP. De plus, apprend-t-on, le pétrole libyen est de très bonne qualité. Pensez-vous donc que de grands groupes pétroliers, aux chiffres d’affaires (voire aux bénéfices) supérieurs à ceux d’un grand nombre d’Etat du monde, ne seraient pas heureux de s’occuper « sérieusement » de ce pétrole « nationalisé » et de « l’ouvrir au marché » ? Nous connaissons la philanthropie de ces sociétés (3).

Nous avons entendu parler depuis la fin février 2011, d’un Conseil National de Transition (CNT), sensé représenter les forces nouvelles libyennes, « le visage de la Libye pendant la période de transition ».; et la France en la personne du Président, de reconnaître le CNT, comme "seul représentant légitime de la Libye" (une petite claque à la superbe du nouveau Ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, lequel a découvert cette reconnaissance officielle de la France ...par voie de presse). Des émissaires dudit Conseil sont même venus à l’Elysée et ont été reçu par Nicolas Sarkozy, himself. Ces représentants du CNT (à ne pas confondre avec la Confédération Nationale des Travailleurs, le CNT français) ont été reçu également par des membres du Parlement européen. Le CNT est  déjà quasi reconnu comme représentant officiel de « la future nouvelle Libye ». Mais Mahmoud Djebril, Omar Hariri et Ali Essaoui représentent-ils vraiment la Libye et les libyens de la révolte ? Sont-ils des représentants autochtones ou sont-ils à l’image d’un Hamid Karzaï en Afghanistan, des produits « choisis » par quelques intérêts étrangers ? Nos commentateurs avisés se garderont de nous le dire. Par contre, pour Monsieur Bernard-Henri Lévy, il n’y a aucun doute, le CNT, c’est « la démocratie libyenne en marche ».

Hamid Karzaï,
ancien cadre d’UNOCAL et ancien représentant de Delta-Oil...
devenu Président afghan

Qu’apprend-t-on, que sait-on grâce aux journalistes sur ce qui se passe en Lybie en ce moment ? Rien ! Du sable et du vent, un peu de bruit et de la fumée. Et les commentateurs patentés de relater qu’il y a « des avancées », des « contre-offensives », bref, que l’on se bat. Les insurgés sont à l’Est, les fidèles et irréductibles du lider maximo de la Jamahiriya sont à l’Ouest (complètement ?). Que représente cette polarisation géographique ? Est-ce un hasard ? Très peu le soulignent. Cette fracture entre belligérants reprend en fait les divisions ethniques et tribales existantes (4). Elle nous montre un élément important du conflit, nous donne quelques clefs. Alors, est-ce une révolte contre le régime ou une guerre civile entre clans et tribus ? Les deux pouvant se combiner, quelle est donc la part de l’une et de l’autre ? Personne ne le dit.

Les plus hardis des acteurs "démocratiques" prônent l’action militaire directe ; d’autres, juste la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne. L’OTAN est pressentie, les armes sont astiquées, les réservoirs des AWACS et des chasseurs sont déjà remplis de kérosène. Seulement, même pour la seconde option, cela équivaut à un acte de guerre et ne pourra se faire sans morts. Qui plus est, il faut (normalement) un accord international pour ce faire, et il n’est pas encore entériné… Acheter les votes, cela coûte de l’argent. Alors, les esprits se font prudents, comme notre Ministre des affaires étrangères, Alain Juppé. Le souvenir de l’Irak n’est pas si loin, avec ses armes de destructions massives que l’on cherche encore, sans oublier l’Afghanistan. On trouve toujours de bonnes raisons pour attaquer, renverser ; le seul problème, c’est que ce ne sont jamais les vraies…
Entre offensives, contre-offensives, déclarations de presse de l’un et l’autre camp, opérations de charme de Kadhafi et de ses fils, envois d’émissaires ici et là, mesure prises contre les avoirs de Kadhafi, et autre plans d’instauration d’une zone d’exclusion aérienne, nous ne sommes pas sorti de l’écheveau, ni encore entré dans la clarté des faits. S’il est certain que Kadhafi a fait son temps, reste à savoir qui aura la légitimité pour reprendre le pouvoir. Vraisemblablement, la légalité du futur nouveau pouvoir à Tripoli s’obtiendra plus par l’aval des « instances internationales » que par le peuple libyen ; quant à la légitimité, elle sera « décrétée »; plus tard. La démocratie est en marche, c’est sûr…

Le jeune officier Aldo, du Rivage des Syrtes, ne reconnaitrait plus l’horizon de son affectation choisie ; immobilisme et ennui ne sont plus de mise. Toutefois, tâchons comme lui, de lire entre les lignes, de déceler les signes ; nous sommes des observateurs. Mais nous ne devons cependant pas souffler sur les braises et provoquer  par mégarde, comme le malheureux (?) Aldo, le début des hostilités.

Notes :
(1) Tel le « Frère trois points » Ollier, Président de « France-Libye » et accessoirement mari à la ville de MAM, ancienne MAE aujourd'hui libérée de ses obligations.
(2) On peut souligner le rôle joué par l’éminent Ambassadeur de France en Tunisie - à l’époque conseiller de Nicolas Sarkozy - Boris Boillon, dans cette invitation et légitimation de Kadhafi.
(3) Le 29 mai 2007, British Petroleum a signé un contrat de prospection gazière de 900 millions de dollars avec la National Oil Corporation (la compagnie nationale libyenne). Le temps semble venu pour l’extraction et la production à grande échelle, en révisant quelque peu les royalties (un peu comme au Timor oriental et le pétrole de la Mer de Timor).
(4) En Cyrénaïque (Est du pays) il y a les tribus Majabrah, Darsa, Arafah, Barasa, Abiid, Abaydat, Awaqir, Mugharbah, Zuwayah, Awajilah, Fawakhir et Minifah. A l’Ouest de la Libye, il y a les tribus Siaan, El Magarha, El Hasauna.

Crédit photo :
Kadhafi : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/36/Muammar_al-Gaddafi_at_the_AU_summit.jpg
Cénotaphe d’Ibn Tayymiyah : https://blogger.googleusercontent.com/img/b/R29vZ2xl/AVvXsEhCsxfh1YSppHFD-6M7cFxUC7nUA4ciHllJ2CtKKmdWOLIw1b0c2EK_EloU-g5lL4C2I92DuyjU4Dp-Kt79t7hoXsJChmYS9ws1-YuA12C5g4ow8RZW49Hn_UDivb-XxiXMmRB9sluDq8IM/s1600/IbnTamiyyah1.jpg
Hamid Karzaï : http://www.latribune.fr/img/46-1824375-0/430641-img-50790-hr.jpg.jpg

2 mars 2011

Quelques traits relatifs à la politique étrangère

La France a connu en cette fin de février 2011 un remaniement ministériel conséquent en terme de poste touché, avec des portefeuilles « lourds », régaliens en somme, comme la Défense, l’Intérieur et les Affaires étrangères affectés. Ces ministères voient arriver des têtes « nouvelles », ou pas si nouvelles que cela d’ailleurs, tant les ministres choisis appartiennent bien au sérail, pour certain depuis plusieurs décennies.

Voilà donc que les Affaires étrangères touchent un Senior Minister (1), avec la venue d’Alain Juppé. Plusieurs fois ministre, Premier Ministre même, Alain Juppé est incontestablement à l’opposé du « ministre gadget » comme il y en a (eu) tant. Après un très bref passage à la Défense (tout juste 105 jours !) Alain Juppé retrouve le Quai d’Orsay qu’il a pratiqué entre 1993 et 1995.

Si Juppé est assurément un homme d’Etat, un serviteur rompu aux arcanes du gouvernement et de la politique, reste à savoir ce qu’il sera en mesure de faire jusqu’en Avril 2012, c'est-à-dire en seulement un an, jusqu’aux prochaines élections présidentielles. 

Un grand commis de l’Etat pour les affaires étrangères, 
ou un consciencieux agent d’équarrissage de la politique extérieure de la France ?

Alain Juppé fait partie d’une génération d’hommes politiques ayant assez de mémoire, d’expériences et de « bagages » pour œuvrer dans le sens des intérêts du pays - c’est le moins que l’on puisse demander à un ministre d’Etat. Mais aura-t-il non seulement les coudées franches (comme il le souhaitait avant d’accepter ledit marocain) mais aussi tout ce qu’il faudra par ailleurs pour conduire sa tâche ardue ? Si, sur le premier point - l’exercice entier du pouvoir de Ministre des affaires étrangères - la chose semble avoir été réglée, avec le départ de Claude Guéant, nommé à l’Intérieur, et celui de Jean-David Levitte (2), reste en question le plus important : mettre en œuvre la politique étrangère de la France.

C’est LA question cruciale ; c’est là que tout apparaît sans voile, sans fard, à nu. Malheureusement, même un ministre comme Alain Juppé, malgré toutes ses qualités, n’y pourra rien en la matière car s’il peut et doit mettre en œuvre la politique décidée par le chef de l’Etat - car telles sont ses fonctions - ce n’est pas le Ministre des Affaires étrangères qui trace et définit celle-ci mais le Président de la République, en l’occurrence Nicolas Sarkozy.

Or, qu’avons-nous vu en matière de politique étrangère française depuis 2007 ou même durant le dernier exercice du mandat de Jacques Chirac ? Rien. Les chancelleries ne connaissent qu’un seul mot d’ordre, qu’une seule directive : Droits de l’Homme et intégration européenne  On pourra dire ce que l’on voudra, mais les Droits de l’Homme ne font pas une politique étrangère (3). A la rigueur peuvent-ils l’accompagner, si tant est que l’on partage cette idéologie. Quant à la politique d'intégration européenne, c'est la mise en œuvre, le processus de déconstruction de notre souveraineté nationale; c'est-à-dire, pour un pays, l'équivalent d'un suicide. 

Lorsque la France ne doutait pas d'elle même, elle avait le Cardinal
(Richelieu, par Philippe de Champaigne)

Où sont les axes, la philosophie, l’articulation, et surtout les buts, de notre politique étrangère depuis ne serait-ce que dix ans ? Cette question nous amène sur le terrain des fondamentaux de l’étude de ce qu’est la politique étrangère ; le genre de questions abordées dans des cours de sciences politiques élémentaires.

Trois éléments participent à la question de la définition d’une politique étrangère. Premièrement, il y a au moins deux conditions nécessaires, les pré-requis : à savoir un état de souveraineté - puissance absolue et perpétuelle - de pleine autonomie et de liberté d’action, d’une part, (Cf. Jean Bodin Livre I, chap. viii de La République) ainsi qu’une analyse pointue, fine, exhaustive de l’état du monde, d’autre part. Deuxièmement, il y a ses objectifs, ses buts ultimes que l’on pourrait définir et résumer ainsi : le maintien et l’accroissement de la puissance de l’Etat. Enfin, il y a les moyens pour y parvenir, en dehors même de l’existence préalable d’une administration des affaires étrangères (avec ses fonctionnaires, sa culture propre, son histoire, son expérience, etc.), sans oublier son (ses) réseau(x) tissés avec le temps. Ces autres moyens étant, a minima, les politiques d’alliances (entretien et création), les manœuvres diplomatiques (officielles ou non, et de nature multiple, tant le terrain pourra être celui de l’économique, du culturel, du militaire, etc.).

La venue de Monsieur Juppé va-t-elle donc changer la donne de la politique étrangère française ? Pour répondre à cette question, considérons-le comme un conducteur de poids lourd employé d’une société de transport. Ainsi faut-il à Alain Juppé tout d’abord un véhicule équipé d’un moteur, du carburant, un volant, une marchandise, mais surtout… un cap, une direction. Si la plupart des ingrédients sont là, reste que les roues du véhicule ont un rayon de braquage trop étroit, que le carburant est limité, que la remorque du camion est quasiment vide, et surtout que le cap est inexistant, non donné par son commanditaire. A partir de ce moment, il est aisé de comprendre que la facilité pousse le conducteur et son employeur, à faire en sorte que le poids lourd trouve et monte très vite sur le plateau d’un autre véhicule (plus gros) qui, lui, sait où il va. L’essentiel n’est pas de bouger pour bouger et aller là où les circonstances peuvent mener, mais là où l’on doit aller, là où il faut (faudrait) aller, là où l’on a décidé d’aller, dans un but sensé, rationnel, particulier, propre.

Souvent à contre-courant, à juste titre, à bon escient : Hubert Védrine

Compte tenu de ces différentes circonstances défavorables, le talent de Monsieur Juppé n’y pourra rien. Il n’y aura pas de politique étrangère de la France. Alain Juppé s’en tiendra aux affaires courantes, de façon sûrement digne, honnête mais finalement dérisoire. Ces affaires courantes consistant à suivre, à accompagner, des buts, des stratégies, des politiques étrangères à la France et à ses intérêts vitaux. C’est bien vraisemblablement pourquoi, en son temps (en 2007) Hubert Védrine avait refusé de prendre le poste que lui proposait le Président nouvellement élu ; Monsieur Védrine savait pertinemment qu’il ne pourrait exercer sa tâche sérieusement, qu’il ne serait Ministre des affaires étrangères que de papier timbré.

Il n’y a plus de politique étrangère de la France car il n’y a plus de France, en tout cas plus de conditions suffisantes pour sa propre survie en tant que Nation, en tant qu’Etat. La France ne se pense plus, ne se projette plus. La France ne croit plus en elle-même, en ses valeurs, en ce qu’elle a incarné et incarne dans l’histoire. Nous sommes passés du doute méthodique au doute systématique, du questionnement nécessaire sur notre réalité et à sa poursuite féconde, au renoncement inqualifiable à vouloir dire que l’on est, tout simplement, que l’on ose se poser comme nation distincte à la face du monde, avec une volonté, une identité, un destin propre. La France ne veut plus tracer de traits, et délimiter le dedans et le dehors, bref, ne serait-ce que penser et dessiner la simple ligne qui fait l’ordonnancement du monde et le début de la politique (4). La fondation de Rome, dit-on, commença simplement par un trait tracé sur le sol avec l’aide d’une charrue. La simplicité, la pureté du commencement…

Une charrue, un homme, un peuple, une volonté, …un Empire.
(La fondation de Rome, par Giuseppe Cesari)

Notes :
(1) Nous n’avons pas cette notion en France contrairement à d’autres pays ; toutefois, notons que le titre de « Ministre d’Etat » s’en rapproche quelque peu.
(2) Il devait prendre la direction du futur Conseil national de sécurité, envisagé par le président de la République, organisme  calqué sur le modèle américain.
(3) Hubert Védrine, le meilleur des ministres des affaires étrangères que la France ait connu depuis au moins 30 ans, parle de « l’invocation de grands principes vagues et généraux » ; nous sommes dans le même registre. Cf. son intervention aux 11 ème conférences stratégiques de l’IRIS en 2006.
(4) On lira avec plaisir et attention le dernier petit ouvrage de Régis Debray, « L’éloge des frontières » (Gallimard), qui regroupe quelques conférences données par l’auteur au japon en 2010.

Crédit photo :
Alain Juppé : http://fr.novopress.info/wp-content/uploads/2010/09/Alain-Jupp%C3%A9-4.jpg
Hubert Védrine : http://www.corporate-photos.com/portraits/images/09_Hubert-Vedrine.jpg
Le Cardinal de Richelieu, par Philippe de Champaigne : http://presseecrite.unblog.fr/files/2010/09/richelieu61.jpg
La fondation de Rome, par Giuseppe Cesari : http://www.ac-grenoble.fr/lycee/diois/Latin/archives/ico/analyses%20et%20commentaires/Cesari-%20fondation%20de%20Rome%20par%20Romulus.jpg

17 janvier 2011

Quelques réflexions suites aux changements politiques survenus en Tunisie

Alors que nos médias évoquent abondamment la question des changements politiques survenus en Tunisie, tout en n’en disant rien sur le fond, restant dans le seul visible, il est nécessaire de donner quelques éléments afin de mieux juger de cette fin de pouvoir de Zine El Abidine Ben Ali (1) et de la fin de son régime policier (2) - policier et non militaire, est-il important de le souligner.

Zine El Abidine Ben Ali en majesté...

1 – L’attitude des autorités françaises ou, le degré zéro de la politique

Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il y a eu absence totale de coordination dans le discours officiel français sur cette question tunisienne. Ce manque de cohérence inqualifiable conduit à la confusion et à une démonstration de faiblesse patente de la diplomatie et de la position française en général. C’est à se demander si nos dirigeants ont les éléments pour connaître ce qui se passe en Tunisie (ou plutôt s'ils savent qu'il existe  des "outils" spécialisés pour ce faire), s’ils sont vraiment au fait des développements politiques qui s’y passent. Cette déficience est grave puisqu’elle démontre le manque d’éléments d’appréciation, d'information et donc d’analyse au plus haut niveau de l’Etat français. Ceci est un comble alors qu’il s’agit d’un pays qui se situe à moins de deux heures d’avion de la France et qui est un ancien protectorat Français (3).

Ah, que les temps peuvent (vite) changer...

Aucune cohérence enfin car l’on a eu tout d’abord un soutien au pouvoir de Ben Ali. Dominique Strauss-Kahn,  socialiste, patron du FMI, déclarait en 18 novembre 2008, que la Tunisie était un « exemple à suivre », que c’était « un modèle économique » ; Bruno Lemaire, Ministre du gouvernement Fillon, déclarant sur Canal+ « le président Ben Ali est quelqu’un qui est souvent mal jugé mais il a fait beaucoup de choses » et plus récemment Mme Alliot-Marie, Ministre de l’Intérieur, déclarant à l’Assemblée Nationale « nous proposons que le savoir-faire de nos forces de sécurité, qui est reconnu dans le monde entier, permette de régler des situations sécuritaires de ce type », etc. Nous avons eu par la suite, assez tardivement, un discours sur la prise en compte de ce changement ; et enfin, une fois le coche loupé, un rejet clair du pouvoir incarné par le dit Ben Ali (propos de M. Baroin, de Mme Lagarde, etc.), ceci allant même jusqu’à des positions lamentables de bassesses (4) - tel le coup de pied de l’âme au Lion mort - avec un refus ostentatoire, médiatique, de recevoir un Ben Ali en fuite sur le sol français, et des propositions de gel des avoirs de Ben Ali et de sa famille en France.

2 – Les communistes tunisiens ou, le retour des refoulés

Les communistes tunisiens maltraités par Ben Ali sont, pour beaucoup, réfugiés en France ; ils vont retourner dans leur pays suite à l’annonce d’élections « démocratiques ». Rien n’est dit dans nos médias sur l’action des communistes dans cette révolte dite « populaire » à Tunis et dans d’autres villes du pays. Autre question : le Parti communiste des ouvriers de Tunisie (clandestin) va-t-il être légalement autorisé ? Que va-t-il devenir de la « Coalition du 18 octobre (5) », regroupement tout azimut anti-Ben Ali, qui réunissait Communistes et islamistes ? De quels soutiens bénéficie Hamma Hammami localement et internationalement ? se présentera-t-il aux élections ? Que va-t-il advenir de la « Coalition démocratique et progressiste » (6), pendant à la « Coalition du 18 Octobre », regroupant gauchistes et communistes hostiles à toute alliance avec les islamistes ? Ces deux coalitions vont-elles s’affronter ?

La peste...

3 – Les islamistes tunisiens ou, l’Islam mondialisé

A l’instar des autres pays, la Tunisie n’échappe pas à la mondialisation et à son corolaire :  l’Islam fondamentaliste (7). Tout comme les communistes, les islamistes étaient pourchassés et enfermés par Ben Ali. Il y a des islamistes « démocrates » - de style PJD marocain ou AKP turc, avec El Nadha (8) - et des radicaux. Quoiqu’il en soit, ces islamistes existent bel et bien, leurs idées sont diffusées dans toute la société tunisienne ; on se souvient de l’attentat contre la synagogue El Ghriba (Djerba) le 11 avril 2002. Que représentent-ils dans la Tunisie d’aujourd’hui ? Ont-ils été actifs dans les émeutes ? Les islamistes enfermés dans les geôles par Ben Ali, (plusieurs centaines) vont-ils être libérés par le nouveau pouvoir en place ? Quoi qu’il en soit, ils ne vont pas rester les bras croisés et ils vont certainement  s’engouffrer dans « la brèche démocratique » pour certains, comme ils l’ont fait systématiquement dans d’autres pays et agir au grand jour pour diffuser encore davantage leurs idées. Rached Ghannouchi (9), chef d’El Nadha, âgé de 69 ans, voudra prendre sa revanche politique. Quant aux radicaux, ils ne seront pas inactifs non plus, c’est sûr. Que va-t-il advenir de l’alliance objective avec les communistes ? Vont-ils désormais s’affronter maintenant que Ben Ali est parti, car c’est un peu l’alliance de la carpe et du lapin que cette « Coalition du 18 octobre », entre communistes et islamistes ?

...le choléra...

4 – Les Etats-Unis et la révolution tunisienne ou, comment passer de la couleur aux plantes…

On a parlé de révolte « populaire », de « peuple dans la rue », etc. mais ce dont on ne parle pas, c’est le rôle de l’armée nationale tunisienne d'une part, et des liens étroits que celle-ci entretient avec les Etats-Unis, d'autre part ; liens qui se sont noués de manière intime des cinq dernières années, parallèlement au fait que les Etats-Unis sont un des premiers pourvoyeurs de l’armée nationale tunisienne. Cette armée est l’élément clef (à l’opposé de la Police, trop compromise pour une grande part avec le pouvoir du dirigeant déchu Ben Ali) dans la stabilité du pouvoir et la continuité de celui-ci dans l’après Ben Ali. Comme le dit l’Amiral Lanxade (10), « le Chef d'état-major de l'armée de terre (le Général Rachid Ammar) a démissionné en refusant de faire tirer l'armée ; c'est probablement lui qui a conseillé à Ben Ali de s'en aller ». L’armée tunisienne est donc appelée à avoir un rôle important et une influence certaine dans le nouveau pouvoir qui va s’installer à Tunis.

 
...ou le cancer ?

Il est fort à parier que les Etats-Unis ne sont pas étrangers à ce qui s’est passé en Tunisie. Avons-nous affaire à une réplique maghrébine des « révolutions colorées » ? Est-ce du « Jasmin de synthèse » ? Reste donc à savoir la dose d’implication des Etats-Unis et leur degré d’intimité avec les militaires pour préjuger du réel avenir politique en Tunisie.


5 – Les journalistes français face à l’événement ou, quand l’écran fait écran...

Comme pour la chute du Shah d’Iran en 1979, les journalistes sont allés très "en avant" dans l’accompagnement de cette chute du régime tunisien, sans une seule seconde prendre un peu de recul, sans penser aux conséquences politiques à venir, sans présenter l’éventail des possibles ; bref, sans penser ni analyser la situation, ni donner les éléments pour juger de ce qui s’y passe. Pour ne pas changer, les journalistes des Mass Médias français, avancent tête dans le guidon, sans se poser les vraies questions. Par exemple : cette « révolution » dite « du jasmin » (11) est-elle vraiment spontanée ? qui sont les vraies personnes ou les groupes d’intérêts derrière les événements ? y a-t-il des soutiens étrangers ? et lesquels ? quel est le rôle de la diaspora tunisienne dans ce changement ? va-t-on passer d’un régime policier à un régime militaire ? que représente l’opposition - islamiste, communiste, et autres (12) ? qui a plus de chances d’arriver et de tenir le pouvoir ? Peut-il y avoir contamination à d’autres pays suite à ce renversement ? Que dire de la situation algérienne qui souffre des mêmes symptômes ? Et que dire de l’Egypte (autrement plus dangereuse si elle basculait) ? Que pourrait-être la réaction des pays européens face à ces changements ? etc.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que 2011 est bien parti. La tectonique géopolitique est active, les régimes changent, d’autres vont tomber, l’avenir est-il au hasard (13) ?


Notes :

(1) en place depuis novembre 1987 après la destitution de l’ex-chef de l’Etat Habib Bourguiba.
(2) Régime policier ET familial (clanique) faut-il le rappeler, avec les familles Ben Ali et Trabelsi.
(3) La Tunisie a acquis son indépendance le 20 mars 1956, en pleine guerre d’Algérie.
(4) On ne se conduit pas ainsi avec quelqu’un que l’on a soutenu jusqu’à la veille des émeutes. Cette attitude est un manque à la parole de la France, à sa probité et à sa crédibilité.
(5) Front démocratique, pour les droits et les libertés du 18 Octobre 2005, regroupant, en dehors des communistes et des islamistes, Néjib Chebbi (Parti démocratique progressiste, PDP), Mustapha Ben Jaafar (Forum démocratique pour le travail et les libertés, FDTL) et d’autres personnes/personnalités.
(6) regroupe Ettajdid (Renouveau, ancien Parti communiste tunisien), deux groupuscules de gauche non reconnus : le Parti du travail patriotique et démocratique (PTPD) et les Communistes démocrates (CD), ainsi que des intellectuels indépendants, comme l'économiste Mahmoud Ben Romdhane, ancien président de la section tunisienne d'Amnesty International.
(7) Actif depuis les années 70.
(8) Connu aussi sous le nom d’Ennahdha.
(9) exilé à Londres depuis le début des années 90.
(10) ex-chef d'Etat-major français et ex-ambassadeur de France en Tunisie.
(11) Un peu comme ces révolutions colorées survenues dans les ex-républiques soviétiques ; « spontanées » elles aussi, mais néanmoins financées par Georges Soros avec l’appui des Etats-Unis. A quand une révolution "Cadamome" en Egypte ou "Thé à la menthe" en Algérie ?
(12) Telle celle incarnée par Moncef Ben Mohamed Bedoui-Marzouki.
(13) Cf. Jacques Brel, Aux Marquises : « (…) le rire est dans le cœur, le mot dans le regard, le cœur est voyageur, l’avenir est au hasard (…)».


Crédit photos :
http://fr.academic.ru/pictures/frwiki/84/Tunisie_President_Ben_Ali.jpg
http://www.alterinfo.net/les-soutiens-du-boucher-de-Tunis-Ben-Ali-DSK-Sarko-Alliot-Marie-Frederic-Mitterand-etc_a53741.html

17 novembre 2010

Carence intellectuelle

A l’occasion de la lecture d’un livre (1), je dois dire que j'ai pris davantage conscience du fait qu’en France plus particulièrement, certains sujets d’études sont inexistants, voire tabou, tels l’ethnopolitique ou l’ethnonationalisme, contrairement aux pays anglo-saxons, par exemple, où ce genre de travaux de recherches foisonnent littéralement et ceci surtout depuis les années 60/70 du XXème siècle (2).

Cette occultation administrative, structurelle et intellectuelle, cette cécité mentale, font qu’aujourd’hui, nous sommes incapables en France (politiquement et/ou intellectuellement) d’aborder sereinement certaines questions qui se posent à nous et à notre société.

Ce sont, à mon avis, des motifs politico-idéologiques (d’inspiration tant libérale que marxiste-léniniste) qui sont à l’origine de cette occultation ; cette dernière ayant permis la mise en place d’une politique d’immigration massive sans penser et sans pouvoir ni surtout vouloir donner les possibilités de penser, ce phénomène et toutes ses conséquences. Ce travail intellectuel préalable aurait pu, je pense, permettre l’émergence de réflexions politiques structurées et cohérentes sur ce problème.

Comme nous arrivons aujourd’hui à un stade où nous sommes confrontés à une situation  inédite et critique de présence massive d’immigrés non-européens sur le sol national français, et compte-tenu de la carence intellectuelle, conceptuelle, nous ne pouvons aborder calmement et de manière dépassionnée le débat, ceci bien sûr quand le débat peut être posé, ouvert...

Il apparaît, en conséquence, que seule la radicalité prévale sur ce sujet dans le discours de nos contemporains (de quelque bord politique qu’il soit d’ailleurs), et qu’aucune légitimité dans celui-ci ne puisse donc émerger, se dégager, de manière naturelle et sereine, constructive et positive.

Zone d'Université Française...


Notes :
(1) Ethnopolitics ; a conceptual Framework par Joseph Rothschild, Columbia University Press/New York, 1981. L’auteur, professeur d’histoire et de sciences politiques à Columbia University, est décédé il y a maintenant dix ans.
(2) D’orientations diverses, ces ouvrages ont le mérite néanmoins de penser la chose. Pour en citer quelques uns :
Alcock, Antony E.; Taylor, Brian K.; Welton, John M., eds. The Future of Cultural Minorities. London: Macmillan, 1979.
Allardt, Erik. Implications of the Ethnic Revival in Modern Industrialized Society. Helsinki: Societas Scientiarum Fennica, 1979.
Barth, Fredrik, ed. Ethnic Groups and Boundaries. Boston: Little, Brown, 1969.
Bell, Wendell, and Freeman, Walter E., eds. Ethnicity and Nation-Building. Beverly Hills, Calif.: Sage, 1974.
Cohen, Abner, ed. Urban Ethnicity. London: Tavistock, 1974.
Despres, Leo A., ed. Ethnicity and Resource Competition in Plural Societies. The Hague: Mouton, 1975.
De Vos, George, and Romanucci-Ross, Lola, eds., Ethnic Identity: Cultural Continuities and Change. Palo Alto, Calif.: Mayfield, 1975.
Driedger, Leo, ed. The Canadian Ethnic Mosaic: A Quest for Identity. Toronto: McClelland and Stewart, 1978.
Enloe, Cynthia. Ethnic Conflict and Political Development. Boston: Little, Brown, 1973.
Esman, Milton J., ed. Ethnic Conflict in the Western World. Ithaca, N.Y.: Cornell University Press, 1977.
Francis, E. K. Interethnic Relations: An Essay in Sociological Theory. New York: Elsevier, 1976.
Geerlz, Clifford, ed. Old Societies and New States. New York: Free L__ Press, 1963.
——. The Interpretation of Cultures. New York: Basic Books, 1973. Gelfand, Donald E., and Lee, Russell D., eds. Ethnic Conflicts and Power: A Cross-National Perspective. New York: Wiley, 1973.
Giles, Howard, ed. Language, Ethnicity, and Intergroup Relations. London: Academic Press, 1977.
Glazer, Nalhan, and Moynihan, Daniel P., eds. Ethnicity. Cambridge, Mass.: Harvard Universily Press, 1975.
Gram, Ronald M., and Wellhofer, E. Spencer, eds. Ethno-Nationalism, Multinational Corporations, and the Modern State. Denver: Universily of Denver; Monograph Series in World Affairs; Vol. 15, book 4, 1979.
Greeley, Andrew M. Why Can't They Be Like Us? New York: Dutton, 1971.
Grigulevich, I. R., and Kozlov, S. Y., eds. Races and Peoples: Contemporary Ethnic and Racial Problems. Moscow: Progress Publishers, 1974.
Grove, D. John. The Race Vs. Ethnic' Debate: A Cross-National Analysis of Two Theoretical Approaches. Denver: Universily of Denver; Cenler on Inlernalional Race Relalions, 1974.
Hall, Raymond L., ed. Ethnic Autonomy: Comparative Dynamics. New York: Pergamon, 1979.
Hechter, Michael. Internal Colonialism. Berkeley: University of California Press, 1975.
Heisler, Martin O., and Peters, B. Guy. The Implications of Scarcity for the Management of Conflict in Multicultural Societies. Glasgow: Centre for the Study of Public Policy of the University of Strathclyde, 1978.
Higham, John, ed. Ethnic Leadership in America. Baltimore: The Johns Hopkins University Press, 1978.
Isaacs, Harold R. Idols of the Tribe: Group Identity and Political Change. New York: Harper and Row, 1975.
———. Power and Identity: Tribalism and World Politics. New York: Foreign Policy Association; Headline Series, No. 246, October 1979.
Jackson, Robert. Plural Societies and New States: A Conceptual Analysis. Berkeley, Calif.: Institute of International Studies; Research Series, No. 30, 1977.
Katznelson, Ira. Black Men, White Cities. London: Oxford Uni¬versity Press, 1973.
Kedourie, Elie. Nationalism. London: Hutchinson University Library, 1960.
Kuper, Leo. Race, Class, and Power. Chicago: Aldine, 1975.
Kuper, Leo, ed. Race, Science, and Society. New York: Columbia University Press, 1975.
Ladas, Stephen P. The Exchange of Minorities: Bulgaria, Greece, and Turkey. New York: Macmillan, 1932.
Lee, Danielle Juteau, ed. Frontières ethniques en devenir. Ottawa: Editions de 1'Université d'Ottawa, 1979.
LeVine, Robert A., and Campbell, Donald T. Ethnocentrism: Theories of Conflict, Ethnic Attitudes, and Group Behavior. New York: Wiley, 1972.
Litt, Edgar. Beyond Pluralism: Ethnic Politics in America. Glenview, 111.: Scott, Foresman, 1970.
Macartney, C. A. National States and National Minorities. New York: Russell and Russell, 1968.
Mazrui, All A. Post-Imperial Fragmentation: The Legacy of Ethnic and Racial Conflict. Denver: University of Denver; Center on International Race Relations, 1969.
Nakanishi, Don T. In Search of a New Paradigm: Minorities in the Context of International Politics. Denver: University of Denver; Center on International Race Relations, 1975.
Patterson, Orlando. Ethnic Chauvinism: The Reactionary Impulse. New York: Stein and Day, 1977.
Rabushka, Alvin, and Shepsle, Kenneth A. Politics in Plural Societies. Columbus, Ohio: Merrill, 1972.
Rhoodie, Nic, ed. Intergroup Accommodation in Plural Societies. London: Macmillan, 1978.
Richmond, Anthony H., ed. Readings in Race and Ethnic Relations. Oxford: Pergamon, 1972.
Said, Abdul A., ed. Ethnicity and U.S. Foreign Policy. New York: Praeger, 1977.
Said, Abdul A., and Simmons, Luiz R., eds. Ethnicity In An International Context. New Brunswick, N.J.: Transaction, 1976.
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Smith, Anthony D. Theories of Nationalism. New York: Harper and Row, 1972.
———. Nationalism in the Twentieth Century. Oxford: Robertson, 1979.
Smith, Anthony D., ed. Nationalist Movements. London: Macmil-lan, 1976.
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Volkan, Vanik D. Cyprus War and Adaptation: A Psychoanalytic History of Two Ethnic Groups in Conflict. Charlottesville: University Press of Virginia, 1979.
Wallman, Sandra, ed. Ethnicity At Work. London: Macmillan, 1979.
Weed, Perry L. The White Ethnic Movement and Ethnic Politics. New York: Praeger, 1973.
Weiner, Myron. Sons of the Soil: Migration and Ethnic Conflict in India. Princeton, N.J.: Princeton University Press, 1978.

30 septembre 2010

Le Q ! d’Orsay

Si, comme le disait le Cardinal de Richelieu, la politique est l’art de rendre possible ce qui est nécessaire, la diplomatie doit être un de ses outils les plus précieux en matière de relations internationales et ce dans le seul souci du « succès des armes » du pays.

La diplomatie est, dit-on, affaire de tact, d’intelligence, d’expérience, de compétence, de connaissances, bref, c’est un savoir-faire, un métier, voire une vocation. C’est une activité où le long terme prévaut, où l’on cherche à comprendre avant d’agir, où l’on envisage l’univers des possibles dans l’appréhension des problèmes, des questions qui se posent, ceci afin de répondre aux situations au plus juste dans le cadre de notre stratégie globale de politique étrangère (quand elle existe).

L’action diplomatique ne se réduit pas bien sûr au domaine du politique ou de l’économique mais touche aussi au culturel, le rayonnement d’un pays à l’étranger passant indubitablement par ce biais métapolitique.

Un récent ouvrage (1) est venu nous apporter une image de la réalité, et il fut donné comme une claque cinglante aux fonctionnaires du Quai d’Orsay ; une critique salutaire (et tellement jouissive) tant le comportement et les agissements de nos diplomates ont atteint, semble-t-il, un point de non retour.

Une claque salutaire…
(source : http://marccapelle.files.wordpress.com/2010/05/les-diplomates-couverture.jpg )

A Jakarta (Indonésie), l’activité culturelle officielle française est semblable à ce qu’elle est partout ailleurs dans le monde au sein de nos différentes représentations diplomatiques, et aussi à l’image de ce qu’est devenu aujourd’hui notre pays, c'est-à-dire pas grand’chose ou pire, un cloaque.

Fin septembre / début octobre 2010, se déroule au Centre Culturel Français (CCF) de Jakarta (2), sous le patronage de l’Ambassade de France, un festival singulier : le « Q ! Film Festival » (3). De quoi s’agit-il ? Par delà l’intitulé de cette manifestation où la langue française est encore une fois bafouée (une banalité aujourd’hui…), reste le fond : le « Q ! Film Festival ». C’est un festival où seront projetés environ 80 films, provenant du monde entier et portant sur le thème « les homosexuels et les droits humains » (fiction et documentaire, longs en courts métrages). Ce festival se produira, en plus de Jakarta, dans cinq autres villes d'Indonésie : Yogyakarta, Surabaya, Malang, Makassar et Bali.

Le site internet du CCF de Jakarta, nous informe : « (…) le festival proposera notamment une manifestation littéraire (lancements de livres et discussions avec les auteurs) et une performance scénique adapté du programme radio « Rush Hour ». En collaboration avec le CCF, l’artiste d’origine colombienne Carlos Franklin installé en France depuis de nombreuses années exposera également ses photographies, des portraits traitant de sujets tels que l'hybridation culturelle, le déplacement, le voyage et le langage ». Tout un programme ; des plus alléchants, c’est certain.

A droite, le "sémillant" John Badalu, directeur du "Festival Q!" sponsorisé par le Quai d’Orsay.
(Source : http://lh4.ggpht.com/_jGDe02Li5Rk/SZYLCktzEQI/AAAAAAAAAw0/KSwe7FUg5sU/B09,boo,tonyR,john-.jpg) 

Ce n’est pas la première fois que ce festival se déroule à Jakarta. En effet, celui de cette année est la 9ème édition ! (4) Son directeur, un indonésien makassarais de 37 ans, John Badalu, est une figure du monde interlope de la capitale indonésienne. Les organisateurs du festival avouent ne pas promouvoir cet événement dans la presse locale. Trop conservatrice. Ils ne veulent pas non plus attirer l’attention des mouvements islamistes. Pour éviter un quelconque problème, John Badalu a trouvé une technique infaillible : il fait parrainer son festival par des centres culturels étrangers (essentiellement européens). « Comme les financements proviennent d’organisations étrangères et les films sont projetés dans des centres internationaux, dit-il, les radicaux n’oseront pas nous attaquer » (5). Bien sûr, c’est tellement plus simple de faire porter la responsabilité sur des vitrines européennes, occidentales… Vitrines totalement complices néanmoins.

Ce qu’il faut savoir, c’est que nous sommes en Indonésie, dans le plus grand pays musulman du monde et que ce genre de sujet et de manifestation est plutôt mal perçu par la majorité de la population. On ne saurait les en blâmer, tout au contraire ! Mais non, cela n’arrête pas nos représentants diplomates français.

Par ailleurs, il se développe depuis quelques années en Indonésie un courant conservateur, voire radical, à l’image de ce qui se passe dans les autres pays musulmans concomitamment à la mondialisation. Ainsi, de nombreux groupuscules islamistes activistes fondamentalistes et même terroristes, accroissent leur audience, utilisant la faiblesse des démocraties, surfant sur l’actualité internationale tant elle leur donne souvent de quoi justifier leurs positions (Irak, Afghanistan, Israël/Palestine, etc.).


Enfin, on a pu constater une réaffirmation de l’Islam dans le discours officiel indonésien avec des propos et des inflexions sur la moralité, sur les valeurs, etc. Un retour au vertueux que nos diplomates français n’ont pas manqué bien entendu de souligner - dans leurs bulletins quotidiens en direction du Quai - tant ils effectuent, c'est certain, un travail sans failles...

Le Quai d’Orsay
(source : http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/60/Quai_d%27Orsay.jpg )

Dans ce contexte, l’on peut légitimement se demander si nos diplomates - tant à la Centrale de Paris que ceux en poste - pensent un tant soit peu leurs actions lorsqu’ils décident de mettre en œuvre un tel festival « gay et lesbien ».

L’on peut se demander s’il relève vraiment de nos représentations diplomatiques (le CCF dépend de l’Ambassade) de promouvoir les sexualités marginales et déviantes quand bien même ce « Q ! Film Festival » est relayé par le Goethe Institut (Allemagne), la maison d’Erasme (Hollande) et le Japan Foundation Center. Deuxièmement, on peut également se poser la question de savoir si l’argent des contribuables français doit financer ce genre d’activités « culturelles ». Enfin, est-il judicieux dans le contexte actuel des relations internationales et particulièrement dans la situation que connait l’Indonésie aujourd’hui, de se lancer dans de telles initiatives ?

Déjà, un mouvement islamiste radical, en l’occurrence le Front Pembela Islam (FPI, le Front des Défenseurs de l'Islam), à conduit diverses des manifestations dans la capitale, devant les divers endroits où se déroule ce festival, demandant que soit stoppé au plus tôt le « festival de Q ! ». De plus, le FPI est suivi par des associations d’étudiants, telle Salam de l’Université d’Indonésie (UI Jakarta), une association aux idées également radicales islamistes. Et il est fort à parier que cette contestation va se développer, que d‘autres mouvements, tel le Hizb ut Tahrir Indonesia (HTI,  un mouvement transnational islamiste radical), vont se joindre au cortège, sans oublier le Partai Keadilan Sejaterah (PKS, le Parti de la Justice et de la Prospérité), un parti politique membre de la coalition gouvernementale actuelle, lequel va sûrement réagir.

Le festival de Q!
(source: http://www.ccfjakarta.or.id/culture/cinema/qfest/ )

Sans pour autant se soumettre aux exigences des ces groupes d’islamistes fanatiques, la France doit-elle néanmoins proposer à l’étranger de telles « productions culturelles » même si le directeur dudit « Q ! Film Festival » est un indonésien ? Est-ce ainsi que l’on fait vraiment entendre « la voix de la France » ? que l’on participe au rapprochement des peuples ? On peut en douter. Et que penser des conséquences de ce genre d’acte ?

Ce qu’il faut souligner en dernier point au sujet de ce « festival de Q ! », de cette manifestation lamentable, de cette avanie patentée, c’est l’irresponsabilité totale de nos diplomates (6), leur manifeste incurie intellectuelle et stratégique, le mépris de leur fonction et des intérêts qu’ils sont sensés défendre. C’est à se demander s’ils connaissent un tant soit peu le pays dans lequel ils sont postés, s’ils pensent aux conséquences (politiques et économiques) de leur acte à long terme, s’ils estiment en cela participer à la protection des intérêts français à l’étranger, au « rayonnement de la France ». En agissant de la sorte, à Jakarta, ces « diplomates » ne donnent en fait que du grain à moudre aux extrémistes islamistes, lesquels n’attendent que ce genre d’incident pour avancer encore un peu plus leurs pions et développer leur notoriété.

Le Quai d’Orsay n’est vraiment plus ce qu’il était, s’enfermant dans le délire idéologique, la veulerie politique, la pitrerie délétère, la gabegie généralisée. Misère.

Comme le constatait Léon Bloy, "De plus en plus, il semble se dégager de la société contemporaine une haleine de prohibition absolue contre les réfractaires à l'universelle ignominie. Les voyous, devenus nos maîtres, ont édictés la salauderie nationale et obligatoire dont le premier et unique article est de conspuer tout ce qui fit la grandeur morale et l'espérance des hommes" (7).

Eminents diplomates…
« L’annonciation » (1485) peinture sur bois d’Antoniazzo Romano (c. 1430-1508/12),
au Santa Maria sopra Minerva, de Rome. (source : http://www.wga.hu/art/a/antoniaz/annunci.jpg )

Notes :

(1) Les Diplomates, derrière la façade des ambassades de France de Franck Renaud, cf. http://www.amazon.fr/diplomates-Derri%C3%A8re-fa%C3%A7ade-ambassades-France/dp/2847365184 .
(2) l'un des plus grands centres culturels français au monde.
(3) « distingué par un Teddy Award au Festival du Film de Berlin », apprend-t-on sur le site du CCF Jakarta.
(4) Le festival Q! est le plus important événement homosexuel de toute l’Asie.
(5) Cf. http://www.l-indonesie.fr/neuvieme-edition-du-festival-q-en-indonesie#more-84
(6) tant ceux de Paris (qui ont avalisé la chose) que ceux qui se trouve à Jakarta (les maîtres d’œuvre). Seule question en suspens néanmoins et à décharge de certains : ceux en poste comme nos Ambassadeurs ont-ils au moins la marge de manœuvre nécessaire face à des injonctions de Paris ? Ce n'est pas certain du tout.
(7) Belluaires et Porchers, Introduction p.xxii. Stock, 1923.